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Mai 68 à l&#039 ;École polytechnique : quand les étudiant·e·s se réapproprient les contenus de leurs cours

Un article repris de https://isf-france.org/node/1298

Mai 68 fête ses 50 ans ! L’occasion de rencontrer des ancien·ne·s étudiant·e·s ayant vécu les événements au sein de leur école. Voici le témoignage de trois Polytechniciens de la promotion 66 : Daniel Gabay, Alain Lipietz et Jacques Peskine. Ils livrent leurs souvenirs de cette époque où l’école était encore au cœur du quartier latin de Paris, et donc au cœur des événements. Les étudiants, uniquement des hommes, sont en casernement militaire et leurs sorties de l’école ne sont pas souvent autorisées.

ISF : Que se passe-t-il à l’école en mai 68 ?

D. Gabay : Nous sommes dans un contexte de réflexion sur une future réforme de l’enseignement. En 68, un comité d’action, composé d’élèves et de professeurs, se crée pour mettre en pratique ce que serait un enseignement idéal à Polytechnique. Nous avons fait venir pleins de professeurs, puisque les facs étaient bloquées, ils étaient disponibles ! On a introduit de la biologie, de l’informatique, de l’économie, de l’histoire de la pensée marxiste… qui étaient alors absentes des enseignements.

J. Peskine  : Une contre-révolution s’est organisée contre la direction des études, qui était perçue comme réactionnaire à l’époque car ils avaient « viré » Laurent Schwarz [1] suite à ses positions sur la guerre d’Algérie. Ce mouvement s’est organisé avec l’accord officieux des militaires. Ils n’ont jamais pris position officiellement, mais nous voyions le général la nuit pour s’assurer des laissez-passer des professeurs que nous faisions venir. La direction des études représentait une fermeture au monde tel que nous le voyions. Le désordre académique leur était insupportable. Du côté des élèves, il y a eu quelques opposants mais ils n’ont pas été très virulents. Il y avait aussi ceux qui profitaient des évènements pour visiter le quartier latin. Dans le mouvement, il y avait les réformistes comme moi qui organisaient les cours, et les révolutionnaires comme Lipietz qui allaient dans les usines.

A. Lipietz : Ce que nous voulions c’était apprendre à apprendre. Ces envies étaient liées aux débats extérieurs et s’inspiraient notamment de la pédagogie Freinet. C’était génial, nous allions en manifestation, puis en usine. À l’époque il y avait pénurie de tabac, mais avec l’armée nous en avions, donc nous arrivions dans les usines avec nos réserves de gauloises bleues ! Là-bas, nous discutions de la remise en cause de la division du travail. Il y a des polytechniciens qui sont partis dans les usines après mai 68.

ISF : Comment ce mouvement interne s’est déclenché et quelles réactions cela a suscité ?

J.P. : Le 11 mai, suite à la nuit des barricades dans Paris, nous avons voté la grève en assemblée générale : la suspension des cours et des examens. Personne ne nous a vraiment embêtés : nous leur proposions des cours plus intéressants !

D.G. : Ça a été mon meilleur moment à l’école, tout ce qui était insupportable a disparu ! L’armée et l’administration ont été en retrait pendant les événements. Au début le général nous a menacé de nous envoyer à l’armée. Puis nous avons eu une note de service pour nous dire « vous pouvez sortir, mais à condition de sortir en tenue civile » [à l’époque, l’uniforme est porté au quotidien par les étudiants]. C’était le bonheur : tu apprenais ce que tu voulais et il n’y avait pas d’examens à la fin, juste le goût d’apprendre !

A.L. : Nous étions une trentaine de polytechniciens à avoir participé à la nuit des barricades le 10 au soir. Le 11 mai quand je suis rentré, on m’a convoqué et on m’a dit que je pouvais faire ce que je voulais mais en tenue civile, le compromis que nous avons accepté était de ne pas engager l’école. Nous sortions quand nous le voulions, la direction des études était marginalisée et les officiers venaient auprès de notre comité d’action chercher les renseignements pour les cours.

ISF : Comment ça s’est terminé ?

D.G. : Ça s’est finit avec l’été, la fin des cours. La réforme des enseignements de l’école a suivi [modification du contenu des cours avec l’introduction de nouvelles disciplines comme la biologie, l’informatique, des disciplines introduites à l’école au moment de mai 68].

J.P. : Schwarz est redevenu professeur ! La promotion 67 qui était à l’école avec la 66 durant les événements, n’a jamais rencontré la promotion 68 [celle qui passait les concours en mai 68]. À cette époque, nous faisions notre stage militaire en 3e année. La promotion 68, ils l’ont envoyé en 1ère année. La promotion 67 était donc seule à l’école pendant l’année scolaire 68-69. C’était une stratégie pour que les idées révolutionnaires ne se propagent pas.

A.L. : Je suis parti en stage militaire l’année suivante comme soixante-huitard et les militaires le savaient. J’avais de bons rapports avec mon lieutenant. À cette époque, l’ambiance au sein de l’armée était particulière : la guerre d’Algérie avait traumatisé pas mal d’officiers, il y avait des discussions sur la stratégie nucléaire... Mon stage s’est très bien passé. Avoir fait mai 68 a été un plus en terme de carrière, de maturité... Pendant 2 mois nous avions dû prendre des décisions tout seuls. À l’armée il nous a été fait remarquer cette maturité particulière à notre promotion. Je suis sorti de là marqué à vie par un intérêt pour les autres.

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