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Quand la photo arrête le temps…

26 décembre 2016 par admin Veille 181 visites 0 commentaire

Un article repris de http://www.brunodevauchelle.com/blo...

Un article repris du blog "Veille et analyse TICE" de Bruno Devauchelle, un site sous licence CC by sa nc

A voir l’engouement actuel pour la photo et la petite vidéo plusieurs questions viennent à l’esprit. Qu’est-ce que l’on photographie ? Que fait-on de ces images ? Pourquoi les fait-on circuler sur les réseaux sociaux numériques ? Comme cet engouement pour ce média ne fait que s’amplifier au fur et à mesure des techniques nouvelles et qu’elles les rendent désormais accessibles à chacun, les questions sont plus nombreuses et plus larges. Quand un évènement se produit, les smartphones sortent des poches. D’un seul coup les photos et les vidéos sont dans la boite, quand elles ne sont pas directement diffusées sur Internet. Mais ce qui impressionne c’est que la photographie et la vidéo qui ont été longtemps un art(isanat) de professionnel sont devenues une pratique sociale généralisée, transformant peu à peu notre relation à l’image mais aussi au temps.

Quand vous visitez certains musées, vous découvrez des galeries de portraits ou d’autoportraits parfois très précis, faisant penser à des photos. D’ailleurs certains peintres ne s’y sont pas trompés qui ont critiqué la photo comme concurrent de leur art. Le portrait peint était un moyen de figer pour longtemps une représentation de soi la plus fidèle possible, ou du moins à l’image que l’on souhaitait donner de soi. L’arrivée de la photographie a changé la donne : difficile de tromper l’observateur, la photo ne transforme pas beaucoup, au début, ce, celui ou celle qui est photographié. C’est surtout la technique utilisée qui la transforme. La retouche et le trucage ne tarderont pas à arriver, vieux ancêtres de la retouche numérique d’aujourd’hui, surtout quand il s’agit de se valoriser. Premier point important donc : le portrait est d’abord une reconstruction de soi.

Les selfies, autoportraits ou egoportraits, s’inscrivent dans cette dynamique des photos de soi, des portraits qui jadis étaient un passage obligé du jeune communiant ou des mariés. Désormais se prendre en photo est non seulement une représentation de soi, mais aussi un acte social. Rejoignant les portraits de jadis, le selfie s’inscrit dans une forme de socialité. La photo de groupe prise lors d’un mariage permettait de rappeler l’existence du groupe relationnel auquel on était attaché, c’est désormais la circulation du selfie sur les réseaux sociaux qui assure une fonction proche. Pour soi comme pour son entourage, le portrait individuel ou à plusieurs enrichit la relation. Deuxième point important : la photo de soi (seul ou à plusieurs) est un acte social et pas seulement un acte mémoriel.

Robert Doisneau, dont la réputation dépasse largement nos frontières, a fait passer dans notre imaginaire des images signifiante et pourtant, pour la plupart, construite. Pour le dire autrement, il a été capable de nous faire croire à la spontanéité d’images pourtant posées. Cette maîtrise exceptionnelle de la prise de vue s’appuie sur une manière personnelle de regarder le monde. Son humour dont on peut avoir le témoignage dans les courriers à Maurice Baquet (J’attends toujours le printemps, Acte Sud 1996) n’a d’égal que la lucidité de son regard qui transparait dans ses photographies. Chacun de nous, derrière notre viseur ou ce qu’il est devenu avec le numérique, regarde le monde avec ce qu’il est. Troisième point important : la photographie est une construction de soi, de son regard sur le monde, des objets photographiés.

Notre manie de prendre des photos ou des vidéos a, avec le numérique, trouvé de quoi s’alimenter. Est-ce une obsession cachée en chacun de nous ? Aurions-nous besoin de figer le présent pour le faire entrer dans le passé ? Autrement dit avons intimement ce besoin de laisser des traces ou au moins de garder des traces. Les historiens sont heureux de toutes les traces qu’ils peuvent utiliser pour tenter de rendre présent le passé. Si la pierre, le papier, la toile sont des supports plus ou moins durables, le numérique le serait moins semble-t-il. Mais l’histoire nous enseigne que les traces qui restent ne doivent pas nous faire oublier (ignorer) celles qui ont été détruites au cours du temps, bien plus nombreuses. Il ne suffit pas de prendre une photo, de faire une vidéo pour que celle-ci devienne une trace durable. Quatrième point important : les traces que nous gardons ne sont rien en regard de celles qui disparaissent.

Cependant, chacun se reconnait dans cette remarque coutumière : « je le garde, on ne sait jamais, ce sera peut-être utile plus tard ». C’est vrai pour de nombreux objets, les collections de photos et diapos d’antan font place au disques durs ou au nuage (cloud). C’est ce rapport au temps qui semble important : lorsque je sors mon smartphone pour faire une photo, je suis dans le présent. Mais prendre la photo ou la vidéo, c’est se projeter dans le futur, on pourra les réutiliser. C’est aussi se garantir le passé, on pourra se souvenir, se rappeler les moments captés. Certains en viennent à penser qu’on rate le présent quand on est dans un évènement et qu’on est obsessionnellement derrière son smartphone à fabriquer une trace. Cinquième point important : Photos et vidéos changent notre rapport au temps et pas seulement au présent.

Les jeunes utilisent de plus en plus les écrans. Le rapport de l’enquête faite par le Credoc chaque année ne comporte malheureusement aucune information sur la prise de vue photo et vidéo. On trouve peu voire pas d’enquête fiable sur ces pratiques dans la société et encore moins pour les jeunes. L’enquête du Credoc ne s’intéresse qu’aux écrits courts instantanés et pas aux photos et vidéos qui, pourtant, sont maintenant aussi diffusés de la même manière (SMS, réseaux sociaux numériques). La construction du rapport au réel est très tôt une interrogation qui se pose quand on voit la fascination des tout petits pour ces écrans. Ils regardent les photos, contactent leurs proche par des outils de visio-conférence, très vite ils prennent des photos et des vidéos. Le monde scolaire est là-dessus très frileux. La prééminence de l’écrit sur l’image est très pesante et l’incitation à l’éducation aux médias et à l’information (EMI) cache le plus souvent la question du rapport à soi dans l’image. Il cache aussi grandement la dimension socialisatrice de l’image et en particulier de l’image de soi. Sixième point important : la photo ou la vidéo sont désormais des éléments de la construction de soi.

L’apprentissage du temps, du rapport au temps et sa gestion tout au long de la vie sont un élément essentiel du développement humain. Les médiations nouvelles permises par les techniques numériques les transforment de manière significative. Présent, passé et futur, sont « pris en otage » par les traces que chacun de nous peut fabriquer. Comme nous avons essayé de le montrer, le temps est indissociable de la construction de soi. L’omniprésence de la photo et de la vidéo dans nos vies quotidiennes est en train de faire évoluer rapidement ce processus d’élaboration par la modification des repères temporaux et aussi spatiaux. Bien avant de revendiquer une énième « éducation à », il est nécessaire de travailler à une prise de conscience collective de l’impact de ces pratiques nouvelles sur chacun de nous et donc sur le collectif. Ce travail est naissant. Le monde scolaire qui a pourtant depuis longtemps évoqué l’éducation à l’image ne semble pas mesuré l’importance de ce phénomène. Pris dans l’engouement du moment pour les matériels (tablettes, smartphones et autres objets connectés), on délaisse la compréhension fine des usages alors que ce sont eux qui sont à la base de la société en évolution. Temps et image sont de plus en plus indissociables, il est temps que les éducateurs (parents, enseignants et autres) le prennent en compte.

A suivre et à débattre
BD

Licence : CC by-nc-sa

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