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Entrevue avec Éric Forgues, directeur de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques

12 octobre 2020 par Fabio Balli Veille 36 visites 0 commentaire

Un article repris de https://sciencesouvertes.hypotheses...

Entrevue informelle réalisée le 24 septembre 2020 avec Éric Forgues, directeur général de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques. Par Fabio Balli. Transcription à partir de notes, validée.

Un article repris du site "Favoriser la science ouverte", une publication sous licence CC by sa

EF – Je ne m’étais pas vraiment penché sur la science ouverte, donc je suis allé chercher une définition dans l’article de Nancy Emond :Aperçu de la pratique de la science ouverte dans les universités francophones au Québec.

« la science ouverte peut être appréhendée comme une nouvelle forme de pratique de la science basée sur les principes constitutifs des sociétés du savoir, c’est-à-dire une production commune de connaissances par des chercheuses et chercheurs de disciplines variées, mais aussi par des acteurs non scientifiques (État, industrie, société civile) et dont les résultats (bruts ou transformés) sont accessibles gratuitement pour tous les citoyens et citoyennes et, de préférence, dans leur langue d’origine. »

Ce que j’ai aimé dans la définition donnée est toute la question de l’accès. Souvent en pensant science ouverte, la langue ne me venait pas forcément à l’esprit, la question des barrières linguistiques. Je fais aussi un lien avec le projet de l’Acfas, qui veut faire un portrait de l’espace de la recherche francophone à l’extérieur du Québec. Cela permettra de faire une mise à jour de plusieurs études réalisées sur la recherche francophone dans les années 2000 à 2011. Le commissaire aux langues officielles avait fait en 2008 uneétude sur les défis liés au financement de la recherche.

On considère les francophones hors Québec et les anglophones au Québec comme personnes en contexte minoritaire. Du côté anglophone, les défis semblent moins importants, quoique les recherches sur la communauté anglophone manquent : c’est assez récent qu’on les considère comme minorité, et eux-mêmes se sont moins étudiés. Du côté francophone, il y a un intérêt plus grand sur leur développement, avec toutes sortes d’enjeux.

Plus tard, le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) a fait une étude sur les mesures mises en œuvre pour respecter la Loi sur les langues officielles, avec deux problématiques : la recherche qui porte sur les communautés des groupes minoritaires, et celle qui est faite par ces communautés. L’enjeu est de développer les capacités et infrastructures de recherche pour ces communautés. La partie VII de la Loi sur les langues officielles dit que les trois grandes agences doivent prendre des mesures actives pour appuyer le développement des communautés minoritaires, en fonction de leur champ d’intervention.

« Le gouvernement fédéral s’engage à favoriser l’épanouissement des minorités francophones et anglophones du Canada et à appuyer leur développement, ainsi qu’à promouvoir la pleine reconnaissance et l’usage du français et de l’anglais dans la société canadienne.

Il incombe aux institutions fédérales de veiller à ce que soient prises des mesures positives pour mettre en œuvre cet engagement. Il demeure entendu que cette mise en œuvre se fait dans le respect des champs de compétence et des pouvoirs des provinces. »

Des mesures ont été prises pour tenir compte de la spécificité des communautés en recherche. Il y avait un intérêt de voir ce qui était réalisé en recherche dans le domaine des langues officielles, et ce qu’on pouvait faire pour développer la recherche. On mettait en place des programmes de financement qui ciblait ce domaine de recherche. Le gouvernement canadien a organisé des symposiums sur la recherche sur les langues officielles en 2008 et 2011. On ne parlait pas beaucoup de sciences ouvertes, c’est venu plus tard, et c’est assez récent que l’on entend ce thème dans les discussions. L’intérêt du côté du gouvernement et des agences sur l’enjeu de la recherche en contexte minoritaire s’est estompé à partir de 2011 avec l’arrivée du gouvernement Harper, qui avait moins d’intérêt pour la recherche.

Avec le projet de l’Acfas, on espère que ça va ramener cette discussion, dans un nouveau contexte. Toutefois, le thème de la science ouverte n’est pas vraiment intégré dans ce nouveau projet. Le projet fait partie de la volonté de l’Acfas de rapprocher le Québec et la francophonie au Canada, de redynamiser les échanges, réactiver cet espace de recherche, notamment à travers les Acfas régionales. L’objectif est de réaliser un portrait assez descriptif : dans quelle langue on fait la recherche, les financements, le réseautage, les équipes créées, etc. Nous voulons aussi comprendre les défis que les communautés rencontrent dans le financement, la réalisation et la diffusion de projets de recherche. On souhaite documenter ce sujet de façon rigoureuse.

Nous sommes encore entrain de cueillir les données, l’analyse se fera à l’automne 2020 et la rédaction au printemps 2021.

Pour la science ouverte, ce que je comprends c’est qu’on cherche à sortir la science de sa tour d’ivoire. Ce virage a commencé dans les années 1990, ensuite en 2000, il y a eu plusieurs phases. En santé et technologies, cela a commencé depuis longtemps, et c’est plus récent pour les sciences sociales. On a commencé à avoir des programmes de recherche partenariale au CRSH, nommés Alliances de recherche universités-communautés (ARUC).

C’est un premier mouvement de recherche en collaboration avec la société, où l’on tend vers la co-production de connaissances avec les communautés. En 1998, j’arrivais à l’Université de Moncton et j’ai joins une ARUC qui avait plusieurs antennes au pays, et où des gens du milieu communautaire participaient. Ils pouvaient nous aider à définir des problématiques pertinentes socialement, à cueillir des données, et à diffuser les résultats des travaux de recherche. On cherchait déjà à intégrer des partenaires communautaires et à décloisonner la recherche et d’encourager l’innovation sociale.

Après, on est entrés dans une nouvelle phase de la science ouverte où on fait un pas de plus pour rendre les données et les résultats de recherche le plus accessibles possible. On parle depuis peu des données ouvertes à l’université. On m’a demandé dans un projet si l’on voulait rendre nos données ouvertes, c’est un sujet auquel je n’avais jamais pensé et j’ai eu besoin d’explorer le sujet. La réflexion en est là actuellement : quelles données rendre ouvertes et comment le faire, compte tenu du respect des exigences éthiques en recherche. Il y a une réflexion que l’on doit faire de ce côté-là, puis après c’est de diffuser les résultats pour les rendre le plus accessibles possible.

La question s’est posé avec la revue Minorités linguistiques et société que l’Institut a créé en 2012. On discutait pour décider si on devait rendre cette revue en libre accès, si on allait avoir une formule d’abonnements, et si on voulait offrir le format papier et électronique. On a fait un sondage pour recueillir les opinions des chercheurs, puis on a décidé qu’on allait adopter le libre accès. Pour le financement de la revue, on ne comptait donc pas sur les abonnements, mais on économisait sur les coûts d’impression. Des fonds de l’ICRML sont consacrés pour cette revue, et au début, Patrimoine Canada et le Commissariat aux langues officielles nous ont aidés à démarrer, car il y a des frais plus importants au lancement.

Maintenant, on a un partenariat avec l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne, qui nous donne une contribution. Les numéros sont proposés par des rédacteurs invités. On charge un coût aux rédacteurs invités, qui ont souvent un budget pour leur projet de recherche. Les auteurs des articles n’ont pas de frais. Les frais comprennent la révision linguistique, la mise en page et le graphisme, le travail du directeur de la revue, les frais d’Érudit. Le fait d’être en libre accès a certains avantages, car le CRSH encourage beaucoup le libre accès. Érudit reçoit des fonds pour encourager le libre accès, et en redistribue une partie aux revues. Le CRSH va aussi favoriser les projets si la publication des résultats est faite en libre accès ; ce sont des critères qui commencent à être appliqués et j’ai l’impression que ça va s’appliquer aussi aux données ouvertes.

Ce sont des encouragements pour rendre accessible les savoirs dans la langue des citoyens, de les habiliter, d’assurer que les acteurs puissent prendre des bonnes décisions, et influencer les décideurs. Cela va contre le mouvement de commercialisation de la recherche, déjà bien implanté. En sciences sociales c’est moins prégnant et l’accessibilité est une voie privilégiée, quoique les grandes agences d’éditions demandent des frais assez élevés, et cela peut jouer un rôle important dans la structuration et la diffusion des connaissances. Cela prend des joueurs qui encouragent la science ouverte pour nous donner des appuis, car ce n’est pas à l’échelle individuelle que l’on peut renverser les tendances de commercialisation des connaissances. On doit envisager des solutions pour développer les capacités des communautés francophones et assurer l’épanouissement de l’espace de recherche francophone.

FB – Est-ce que les acteurs francophones se structurent en réseau ?

EF – Nous avons le Réseau de la recherche sur la francophonie canadienne que gère l’ACUFC, qui permet de rassembler un nombre important de chercheurs. Ça prend des mécanismes comme ce réseau qui favorise des relais naturels entre les chercheurs, mais ça prend aussi des appuis qui font que l’on peut travailler ensemble. Parfois, les besoins de la communauté se répercutent au niveau de la recherche. Par exemple, plusieurs enjeux en santé et en immigration sont stratégiques pour l’épanouissement des communautés minoritaires. Les évènements qui ont entouré l’hôpital Montfort à la fin des années 1990, ont donné un élan pour la recherche dans le domaine de la santé en français. On a cherché à développer les capacités de recherche sur les problématiques de santé en contexte minoritaire ; par exemple sur le lien entre la langue de communication entre le soignant et le patient et la qualité de service offert, sur l’accès aux services de santé en français.

On peut aussi prendre l’exemple de l’immigration, à peu près à la même période, il y a eu un intérêt accru du côté des acteurs francophones qui ont vu l’intégration d’immigrants francophones comme une solution au défi démographique. Puis tout un champ de recherche s’est développé dans ce domaine.

On voit que les capacités de recherche peuvent se développer lorsque ça répond à des besoins de la communauté. C’est un peu la communauté qui, avec les décideurs gouvernementaux qui financent ces domaines, a créé un intérêt dans ces domaines, a permis de former des équipes au niveau fédéral et d’avoir un écho dans l’ensemble du pays.

Pour la science ouverte, on doit réfléchir à son rôle. On a déjà pas mal pris le virage : les chercheurs sont sensibles aux préoccupations des communautés. En contexte minoritaire, les chercheurs sont très vite plongés dans les préoccupations des communautés. C’est même parfois une critique que l’on entend, car cela pose la question de l’indépendance de la recherche. Comment faire de la recherche qui soit sensible aux besoins des communautés, tout en maintenant une certaine indépendance ?

Les outils technologiques de l’information vont jouer un rôle important pour rendre la science plus ouverte. Du côté de la diffusion des connaissances, nous avons accès à des outils qui permettent de rejoindre plus facilement les gens qui peuvent être éloignés géographiquement. On a encore besoin de se réunir physiquement, mais pas autant qu’avant. On a des outils efficaces, on est dans une deuxième phase de la science ouverte qui mise plus sur les technologies de l’information et j’y vois un potentiel pour développer l’espace francophone en recherche. Mais, on a sans doute un certain retard dans les petites universités.

« Au niveau de la recherche, on apprend assez vite […] qu’on doit savoir lire en anglais sans quoi on se limite beaucoup, mais je vois moins d’enjeux qu’en éducation. […] Pensons au dossier de la langue d’examen des étudiantes infirmières, qui sont désavantagées par rapport aux étudiantes anglophones parce qu’elles n’ont pas accès à tout le matériel de préparation en français, ou ont du matériel […] qui est parfois mal traduit. »
ERIC FORGUES

FB – Sur la question des traductions, voyez-vous un enjeu ?

EF – C’est peut-être un enjeu au niveau de l’enseignement, de fournir des textes en français aux étudiants. Au niveau de la recherche, on apprend assez vite, on reçoit le message qu’on doit savoir lire en anglais, sans quoi on se limite beaucoup, mais je vois moins d’enjeux qu’en éducation, où il y a des enjeux importants. par exemple le dossier de la langue d’examen. Pensons au dossier de la langue d’examen des étudiantes infirmières, qui sont désavantagées par rapport aux étudiantes anglophones parce qu’elles n’ont pas accès à tout le matériel de préparation en français, ou ont du matériel traduit, mais qui a été conçu dans une autre langue ou un autre contexte social, ou qui est parfois mal traduit. Elles font parfois le choix d’aller faire l’examen en anglais, mais partent alors avec un train de retard vu qu’elles n’ont pas toujours les mêmes capacités en anglais. C’est un gros enjeu.

Au niveau de la diffusion de la recherche, si je prends notre revue, elle est bilingue. On fait un résumé en français et en anglais, mais les auteurs sont libres de publier dans l’une des langues. À l’Université de Moncton, on peut bien fonctionner en français. L’université est francophone. On reçoit nos services d’appui à la recherche en français. Mais cela peut par contre être un défi pour les chercheurs francophones qui travaillent dans une université anglophone ou bilingue qui n’offre pas toujours un accès aux services en français. Par exemple, pour bénéficier de l’appui interne, les chercheurs doivent rédiger des demandes de financement en anglais pour pouvoir être relus. Cela crée parfois des étapes et des coûts supplémentaires si on doit passer par la traduction.

« la moitié des chercheurs francophones croient que l’objet de leur recherche n’a pas été bien compris par les examinateurs. Cela demande donc que les évaluateurs soient assez sensibles à la réalité des minorités. »
ERIC FORGUES

Pour la traduction de textes, cela dépend si on est plus informel et que l’on peut utiliser un logiciel pour se faire comprendre, ou si l’on veut rédiger un article ou un texte plus formel et que l’on passe par un traducteur professionnel. Je n’ai pas l’impression qu’il y a eu de changement majeur par rapport aux études que j’ai mentionnées sur ces enjeux : le manque de compétences chez les examinateurs, une faible importance accordée aux minorités linguistiques, les normes d’évaluation des organismes fédéraux qui ne prennent pas en compte les établissements moins pourvus, la perception que les chercheurs ont peu de chances d’obtenir des subventions lors de concours annuels…

Dans l’une de ces études, on avait constaté que la moitié des chercheurs francophones croient que l’objet de leur recherche n’a pas été bien compris par les examinateurs. Cela demande donc que les évaluateurs soient assez sensibles à la réalité des minorités. Par exemple, j’avais soumis aux IRSC un projet sur les services de santé en français en contexte minoritaire et un évaluateur ne voyait pas l’intérêt d’une telle recherche étant donné que les francophones sont bilingues… Dans le domaine des langues, les perceptions idéologiques peuvent influencer les évaluations. Parfois, c’est la légitimité même de l’objet d’étude qui peut être mise en question, alors que le droit aux services en français est dans la loi, au Nouveau-Brunswick par exemple, on doit pouvoir être servis partout en français, en Ontario aussi dans certaines régions.

FB – Merci.

Ce contenu peut être partagé et adapté sous certaines conditions : voir la page crédits.

Citation  : Balli Fabio. Entrevue avec Éric Forgues, directeur de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques. Favoriser la recherche avec les sciences ouvertes 2020 ; 10. ISSN 2563-5905. https://sciencesouvertes.hypotheses.org/185

Licence : CC by-sa

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