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Interview Marie-Hélène Pillot, facilitatrice de coopérations territoriales.

6 juin 2026 par Michel Briand Veille 1 visite 0 commentaire

Un article repris de https://www.cooperations.infini.fr/...

Après la soixantaine d’interviews publiées dans Histoires de coopération, voici avec cette interview de Marie-Hélère Pillot une nouvelle série qui relie coopération et Robustesse, la coopération étant l’un des ingrédients essentiels de la robustesse et au coeur de la démarche des démultiplicateurs de la robustesse source d’inspiration de cette rubrique.

« Recréer du dialogue et du lien entre les humains, qui sont, eux aussi des animaux sociaux : un levier pour préserver notre planète et le vivant qui l’habite »

Bonjour, Marie Hélène Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Marie-Hélène Pillot Bonjour Michel. Je suis Marie-Hélène Pillot. Je suis éthologuede formation, j’ai étudié et modéliser les déplacements collectifs chez les animaux sociaux non humain, les aspects de leadership, prises de décisions et cohésion des groupes. Et depuis quatorze ans maintenant, j’ai changé de sujet d’étude, puisque j’accompagne les dynamiques de coopération, à l’échelle des organisations, que ce soit des associations, des entreprises, des collectivités territoriales, mais aussi à l’échelle d’un territoire, en créant du lien, du dialogue entre toutes ces parties prenantes et les habitant•es. L’idée, est de les accompagner à coopérer pour coconstruire la stratégie de leur structure, les aider à fonctionner de manière plus coopérative et moins hiérarchique. Je fais la même chose à l’échelle d’un territoire, et là, l’idée est de mettre tous ces acteurs, entreprises, associations, institutions, et les habitant•es « autour de la table » pour co-élaborer leur projet de territoire autour des enjeux de justice sociale et transition écologique. J’accompagne les territoires à réfléchir à la robustesse de leur territoire. J’interviens un peu partout en France, mais j’anime de manière plus rapprochée le territoire sur lequel j’habite depuis déjà quelques années maintenant, 9 ans, le Pays d’Uzès. J’y coordonne des projets engagés, le Réseau de la coopération depuis quelques années, et plus récemment le Parlement des Liens. Je fais partie de la coopérative d’activité et d’emploi Mine de Talents.

Si tu avais quelques mots clés pour te présenter, quel seraient-ils ?

En premier, je dirai que je suis tisseuse de liens. Je suis intimement convaincue que nous avons besoin de recréer du lien entre les humain•es, de sortir de nos fonctionnement par « silos », chacun•e dans son sillon, sa roue. Nous sommes des animaux sociaux et nous avons besoin de faire société. J’aime donc contribuer à re-créer ces liens, ces connexions entre les projets, entre les personnes, faciliter la mise en lien et la coopération, au service d’un vivre ensemble respectueux du vivant, et joyeux. C’est quelque chose d’assez intuitif pour moi de créer ces connexions.

Puis, je dirais joyeuse quand même ! Parce que tout ça, j’aime bien que ça se fasse aussi dans la joie et la convivialité. Les défis à relever sont plus simples quand on s’y penche à plusieurs et dans la joie !

Et puis, un petit dernier, je dirai que j’ai un petit côté très connecté à la terre et au vivant. Je suis fille de paysan et paysanne, j’ai grandi dans une ferme dans la campagne Haut-Marnaise, puis j’ai fait des études de biologie, et un doctorat en éthologie. Le vivant, la biodiversité et leurs préservation sont des sujets qui me touchent, qui me parlent, dont je me sens appartenir. C’est aussi pour cela que je mets autant d’énergie à accompagner les humain•es à prendre conscience de notre interdépendance avec ce vivant qui nous entoure, et de la nécessité d’en prendre soin.

Dans ton parcours éducatif, associatif, de travail, qu’est-ce qui t’a amené à t’impliquer dans les pratiques de coopération ?

Comme je le disais juste avant, je suis fille de paysan et de paysanne, j’ai grandi à la ferme, et j’ai toujours été connecté au vivant, aux animaux, aux végétaux. La campagne est pour moi un espace de ressourcement, dont j’ai besoin. Dès petite j’ai voulu aller vers un métier qui me permettrait de contribuer à préserver les espaces naturels, les animaux. J’ai une formation Universitaire avec un parcours en biologie plutôt tournée vers la biologie des populations et des écosystèmes durant lequel, à travers la lecture de différents articles scientifiques, j’ai étudié le fonctionnement des écosystèmes, et des systèmes qui les composent. Je me suis ensuite dirigée vers le monde de la recherche, avec un doctorat en éthologie, durant lequel j’ai étudié et modélisé les déplacements de troupeaux de moutons. Mon sujet de recherche était d’étudier les mécanismes individuels qui sous-tendent les dynamiques collectives : l’effet leadership, les modes de prise de décisions, la cohésion des groupes... Est-ce que le leadership est centré sur un individu ou partagé au sein du groupe ? Est-ce que les décisions sont prises par un individu ou par une partie de groupe,... Démocratie versus despotisme chez les animaux sociaux ? Existe–t-il du renoncement chez les animaux qui vivent en groupe ? Comment le groupe arrive à rester cohésif ? Comment les membres du groupes coopèrent pour rester cohésifs ? Tout ça chez les animaux sociaux non humains, notamment le mouton, mais aussi observer et comparer chez les chevaux, les vaches, les primates, les oiseaux, chez les poissons,... Mes années de chercheuse sont donc très en lien avec la coopération chez l’humain•es !

Vers la fin de ma thèse et mon année de postdoctorat, j’ai commencé à lire de nombreux ouvrages autour des enjeux de transition, d’éducation populaire et de transformation sociale. Et je me suis rendu compte d’une chose : tout ce que nous explorons, comprenons et mettons en lumière dans le monde de la recherche — notamment en éthologie — ne peut pas rester cantonné au milieu académique. Ces savoirs doivent aussi être partagés, transmis et rendus accessibles au plus grand nombre. C’est précisément l’enjeu de l’éducation populaire : créer des ponts entre la recherche scientifique, la vulgarisation et les citoyen•nes. Progressivement, j’ai également compris que, face aux défis liés à la préservation des écosystèmes et à la justice sociale, il ne suffisait pas seulement de produire des connaissances, mais les rendre accessibles et les partager. Pour faire évoluer les choses en profondeur, il faut aussi travailler avec l’humain, accompagner les changements de posture, favoriser la coopération et apprendre à mieux faire collectif.

J’ai donc quitté le monde de la recherche avec cet objectif, et une conviction profonde de l’importance de recréer du dialogue, de la discussion fertile, du désaccord fécond comme dit Patrick Viveret, sur ces sujets de société que son les enjeux de transition agricole, de transition écologique, de transition énergétique, éducatif, d’autre manière d’habiter notre planète... J’ai d’abord rejoins le monde de la vulgarisation scientifique, puis assez vite, le monde de l’éducation populaire pour essayer de transposer tout ça et dire : si nous voulons essayer de faire bouger les lignes et de préserver le vivant qui nous entoure, il va falloir recréer du dialogue et du lien entre les humains, qui sont, eux aussi des animaux sociaux, un levier pour préserver notre planète et le vivant qui l’habite.

Voilà comment je suis, petit à petit, arrivée dans le monde de la coopération. Et plus récemment, dans le monde de la robustesse.

Si tu avais à raconter un ou deux projets de coopération dans lequel tu t’es impliquée, quels seraient-ils ?

Territoires d’expérimentation et le réseau de la coopération en Pays d’Uzès

C’est une dynamique qui a démarré il y a déjà quelques années sur le territoire où j’habite, dans le Gard, et dans laquelle j’ai à la fois été impliquée bénévolement dès mon arrivée sur le territoire, en 2017, puis professionnellement grâce à un projet que j’ai coordonné au niveau national au sein des Colibris, entre 2020 et 2023, et qui s’est décliné sur 3 territoires, dont le Pays d’Uzès.

Quand je suis arrivée sur le Pays d’Uzès en 2017, je travaillais déjà, en partie, pour les Colibris, j’animais le réseau des groupes locaux et coordonnais, avec un collègue, Vincent Tardieu, l’agora des colibris. C’est tout naturellement, que j’ai intégré les réseaux associatifs locaux et mis mes compétences de facilitatrice, médiatrice au service des réunions ou de projets locaux, comme l’organisation annuelle de la fête des possibles. Il y avait déjà une belle dynamique associative que ce soit sur les sujets du social, de la santé, de l’écologie ou de l’alimentation.

Puis, en 2020 avec un de mes collègues du mouvement Colibris, Vincent Tardieu, nous avons créé, en partenariat avec une dizaine d’associations nationales (le Mouvement pour une économie Solidaire – le MES, ATD quart monde, Terre de liens, Démocratie ouverte, Attac, le collectif pour la transition citoyenne,...), le projet qui s’appelait territoires d’expérimentation. Ce projet était un peu dans la continuité du projet Agora des Colibris, qui consistait à faire dialoguer différents acteurs de la société civile, des institutions,..., sur des rencontres de deux jours, quatre fois par an, sur un sujet de société. Exemple : comment rendre accessible une alimentation de qualité au plus grand nombre de personnes, la place du lien à la nature, du lien au vivant, dans l’éducation, les nouvelles formes d’installation en zone rurale, construire ensemble les transitions sur les territoires.

Ces Agoras fonctionnaient très bien, et lors des deux dernières éditions, il y a des acteurs qui nous ont dit que ce serait super de les décliner à l’échelle d’un territoire pour aller plus loin, pour creuser ces sujets de société entre acteurs d’un même territoire, avec les élus, les associations, les entreprises, les habitants, se dire comment, collectivement, il est possible d’apporter des solutions qui soient adaptées à notre territoire. Et donc, nous avons développé ce projet Territoires d’expérimentation, avec la dizaine d’acteurs que j’ai cités précédemment, où chacun avait une expertise différente et, donc complémentaire. Ainsi, après un appel à manifestation d’intérêt, nous avons accompagné trois territoires, Kembs en Alsace, l’Essonne et le territoire du Pays d’Uzès, dans le Gard.

Je réalisais à la fois la coordination au niveau national et j’accompagnais les territoires. En Pays d’Uzès, cela a permis de créer, de développer localement ce qui a été appelé l’atelier citoyen en Pays d’Uzès. Une sorte d’assemblée citoyenne, telle que la convention citoyenne qui a eu lieu sur le climat. Mais, nous en avons tiré un enseignement, qui était d’intégrer dans l’assemblée, des élus et des techniciens. Intégrer les organes de décisions et les instances qui pourraient contribuer à la mise en œuvre des solutions qui émergeraient de cet atelier, pour éviter que les propositions se retrouvent dans un placard.

Le sujet retenu portait sur les enjeux de souveraineté alimentaire, avec une attention particulière au soutien de l’installation de nouveaux paysans et nouvelles paysannes sur le territoire. Comme un projet alimentaire territorial était déjà en cours de développement, le collectif local a choisi de s’appuyer sur cette dynamique et ainsi de coopérer avec la communauté de communes porteuse du PAT. Cela permettait à la fois de renforcer une initiative existante et de recréer du dialogue entre les acteurs de la société civile et la collectivité territoriale.
L’atelier citoyen a fait émerger un cahier des charges très construit qui a fait réfléchir plus de 25 personnes, sur les conditions nécessaires à l’installation de nouveaux paysans, sur les enjeux de viabilité économique des paysans, la création de filières, la mutualisation possible de bâtiments, d’outils,... Des réflexions qui touchent le monde agricole, un monde où il n’y a pas d’espace de dialogue et de discussion entre les paysans, et encore moins avec les collectivités ou les habitant•es. Il en ressort la création d’un Espace test agricole avec pour intention de soutenir l’installation de nouveaux paysans, mais aussi de préserver le foncier agricole, de proposer des espaces de partage des savoir-faire, des pratiques agricoles, des expérimentations. Ces espaces de dialogue et de discussion, permettront de dire « moi, en tant que paysan•ne, j ’aurai besoin de ceci, ma problématique, c’est cela », et permettre à d’autres de se dire : « mais moi, je peux répondre à ton besoin », et donc de créer plus de coopération dans le monde agricole, de la production à la transformation, en passant par la commercialisation. D’où le fait de ne pas mettre que des paysan•nes, mais aussi des collectivités, des entreprises des habitant•es, parce que la solution se construit à plusieurs.

Cela a été un projet qui a permis de montrer qu’il est possible de recréer du dialogue entre des associations, des institutions ou des personnes ayant des visions différentes du développement du territoire, de types de production ou de vision de l’agriculture, et collectivement de faire émerger des solutions constructives pour le territoire et ses habitant•es.

Ce projet a en quelque sorte permis, comme dirait Laurent Marseault, de faire vivre une expérience irréversible de coopération à ces acteurs du Pays d’Uzès ! Du coup, quand l’accompagnement de Territoires d’expérimentation s’est terminé, les acteurs se sont dit : « nous ne pouvons pas nous arrêter là ! Et à la demande d’un acteur local, Lucas Botebol de Pollen Buvette, et avec Adrien Boulon de l’Abrix Bar, nous avons proposé d’organiser une nouvelle session de travail autour des enjeux de coopération. Une journée de travail précédée par la conférence gesticulée de Laurent Marsault. Une conférence bousculante « Comment nous organiser pour éteindre les incendies qui nous menacent ? » qui a nourrit les travaux de la journée du lendemain. Nous étions une vingtaine, trentaine d’acteur•ices associatifs, convaincu•es de la nécessité de sortir de nos silos, d’arrêter de jouer le jeu de la compétition et de passer en posture de coopération. Et se dire : « la personne en face, même si je ne suis pas d’accord avec elle, elle peut amener une solution, une réponse, et je peux essayer moi aussi, de faire bouger mon positionnement ».

Cette belle journée de travail a fait naître un collectif qui s’appelle aujourd’hui le réseau de la coopération, qui regroupe une vingtaine de structures qui a vraiment envie de travailler sur les enjeux de préservation des communs du territoire, l’eau, la biodiversité et les sols, de penser et expérimenter l’agriculture de demain, de travailler aussi sur les enjeux culturels. Comment la culture est un essentiel qui vient contribuer au récit et à la vie de son territoire. De travailler sur les questions de l’accueil des migrants. Le Pays d’Uzès est un territoire très touristique qui accueille, d’une certaine manière, deux types de migrations. D’un côté, des personnes venues de pays plutôt favorisés, souvent bien intégrées et bien accueillies, notamment parce qu’elles participent activement à l’économie locale à travers leur pouvoir d’achat et leur consommation. De l’autre, des personnes originaires de pays du Sud, parfois en guerre, dont la présence est plus souvent perçue sous l’angle de la contrainte que de la contribution. Pourtant, elles participent elles aussi pleinement à la richesse du territoire, par leur travail, leur consommation et leur implication dans la vie locale. Mais au-delà de l’aspect économique, elles apportent également quelque chose d’important : un autre regard, d’autres cultures, et une diversité humaine qui constitue une richesse fondamentale pour le territoire.
Un des enjeux de notre territoire et de ce collectif, est d’articuler tout ça, de donner du sens, de créer du lien, du liant, d’accompagner à penser collectivement la robustesse de notre territoire. Sa viabilité à long terme et sa stabilité à court terme en mettant tout le monde autour de la table, en ne laissant personne de côté.

C’est un projet que j’ai coordonné longtemps bénévolement et depuis ce début d’année, nous avons obtenu un soutien financier de deux financeurs, ce qui a permis au collectif de décider que je sois la coordinatrice officielle, rémunérée pour ce projet de territoire.

Est-ce que tu pourrais nous présenter un peu le projet de l’appel à communs du Gard et ta participation dans ce projet ?

L’appel à communs du Gard s’inscrit dans une dynamique départementale plus large : le schéma départemental de l’Économie Sociale et Solidaire du Gard. Ce n’est pas une compétence obligatoire, seul un tiers des départements français ont désigné une vice-présidence à l’ESS, dont le département du Gard. Affirmant sa volonté de développer l’ESS, le département a souhaité définir une stratégie de mise en oeuvre et un plan d’actions en élaborant son nouveau schéma départemental de l’ESS.

Pour cela, il a choisi une méthode intéressante et innovante, le Design Social et l’utilisation d’outils qui favorisent l’intelligence collective, et a fait appel à La SCOP « La grande bobine », spécialisé dans ces domaines. Ensemble, ils ont dessiné les différents temps de concertation à réaliser auprès des acteurs de l’ESS Gardois. Des temps qui ont permis de faire émerger les 4 axes du Schéma de l’ESS du Gard, et les actions qui en découlent, dont l’appel à communs du Gard.

Cette notion d’appel à communs, a fait son chemin dans les têtes de différents acteurs de l’ESS, dont certains avaient entendus parler de la conférence de Laurent Marsault, qui parle de la « tragédie du LSD », des silos de « libristes, solidaristes, durabilistes » et qui invite à la coopération plutôt qu’à la compétition. Et donc, lors de la concertation un des acteurs a exprimé : « Arrêtez de nous mettre en compétition dans les appels à projets et essayez plutôt de favoriser les dynamiques de coopération ». Ça a fait écho au sein du département et renforcer la volonté, déjà existante, de créer un réseau des acteurs de l’ESS du Gard. Tout cela s’est construit avec le réseau des acteurs de l’ESS gardois, et cet appel à communs fait partie de ce schéma. Il a lui aussi été construit dans une démarche de concertation. Le département a ensuite été accompagné par des acteurs comme Laurent Marseault et R(d)évolution pour la création de la plateforme Gard centrale.

Pour créer son appel à communs, le département du Gard, s’est posé tout un tas de questions :

Qu’est-ce qu’un commun ? Qu’est ce que ça veut dire de créer un appel à communs ? Quel financement allouer ? Est-ce que c’est une seule session, plusieurs sessions ? Si pluriannuelles, sur combien d’années ? Quels sont les critères de sélection des projets retenus ? Il y a vraiment eu un travail sur tous ces enjeux, puis sur quels sont les outils collaboratifs et numériques qui seront au service de cet appel à communs ? Le département, s’est entouré d’acteurs bien engagés sur ces sujets, pour construire à la fois une plateforme, un cadre qui définit les contours et l’éthique de l’appel à commun.

Dans le cadre de la première session de l’appel à commun, Marie Pilés, co-gérante de la CAE (Coopérative d’activités et d’emploi) Mine de talents, a fait le constat qu’aucune documentation de cette initiative et de ses impacts n’étaient prévus. Elle m’en a parlé et nous avons pensé que ça pourrait être intéressant de documenter cet appel à communs. Nous avons donc co-rédiger une proposition de création du Labo des communs auprès du CD 30, avec comme intention de documenter l’initiative, sa méthodologie, ses process, les acteurs impliqués..., mais aussi d’en mesurer les impacts territoriaux. Quels impacts directs de l’appel à communs sur l’évolution de la coopération, de la création et gestion des communs sur les territoires soutenus ?

Pour ce travail, nous nous sommes entouré d’autres partenaires, des universitaires de Nîmes et Montpellier, de l’IMF RIS (Institut Méditerranéen de formation, recherche et intervention sociale) d’Avignon, d’ALISS. Notre proposition a répondu à un besoin du département. Ils avaient la volonté de documenter l’appel à communs, mais n’avaient pas les compétences en interne. Ils se sont donc saisis de cette proposition, et nous avons ainsi obtenu un financement qui nous a permis de créer officiellement le Labo des communs.

Depuis son lancement, le département du Gard a reçu beaucoup de demandes, venant d’autres départements ou collectivités territoriales, sur la méthodologie et l’ingénierie de projet de création d’un appel à communs. C’est pourquoi, nous sommes en train de travailler à la création, non pas d’un guide méthodologique papier ou numérique, mais à un parcours en ligne qui sera disponible sur la plateforme « Gard centrale » (Yeswiki) qui possède une extension qui permet de créer des parcours un peu ludiques. Ce parcours permettra aux structures qui souhaitent créer un appel à communs de se poser les questions clés avant de se lancer, il partagera la méthodologie de celui initié par le CD30, ainsi que des témoignages d’élu•es, d’agent•es, et proposera des exercices de mise en situation.

Nous travaillons en parallèle à la réalisation d’une monographie du Département du Gard, et à l’analyse des projets de communs déposés en session 1.

Si tu avais à citer une difficulté dans la coopération, quelle serait-elle ?

Je dirais qu’il y a deux difficultés dans la coopération. Il y a les enjeux de temps, et les enjeux de posture de coopération et de dialogue entre les parties prenantes.

Sur la première, la notion de temps, se cache l’injonction de performance, qui est de devoir aller vite, de produire vite, que tout soit efficace tout le temps, etc. Ce rapport au temps suit l’adage : « Tout seul on va plus vite ! » et oublie la partie « Ensemble, on va plus loin ». Des projets de coopération signifie qu’il faudra coconstruire à plusieurs, et travailler avec des personnes de sensibilité, d’avis, de temps d’intégration, etc., différents. Dans des projets de coopération multi-acteurs, s’ajoute un point supplémentaire. Selon que ce soit des associations, des bénévoles, des entreprises ou encore des institutions, le fonctionnement tel que les modalités de prises de décision ou la hiérarchie, mais aussi les temps disponibles et les créneaux horaires disponibles ne sont pas les mêmes. Revoir son rapport au temps est fondamental.

Cette notion de rapport au temps, inclus aussi l’enjeu de réussir à prendre du recul sur ses projets, de réussir à prendre un peu de hauteur. Je trouve que c’est quelque chose d’assez compliqué, parce que tout le monde est dans sa roue de hamster et n’arrive pas, sauf accident, à sortir de cette roue de hamster pour faire un bilan de là où en est le projet, va t-il dans la bonne direction ? Comment se sentent les personnes impliquées, etc.
La deuxième difficulté que je trouve de plus en plus complexe, c’est la polarisation qui s’amplifie entre les personnes. Certains me disent que ça fait des années que les conflits existent, mais personnellement, je trouve que ça se cristallise de plus en plus, et qu’il devient de plus en plus compliqué pour certaines personnes de s’exprimer sans partir dans les émotions telle que la colère, parfois la violence. Il y a une incapacité de plus en plus forte à réussir à dialoguer, à échanger, à discuter sans être dans des éclats de voix, sans être dans des charges émotionnelles énormes, des interprétations dues au fait que les personnes ne s’écoutent plus, ou pas. Nous ne sommes plus dans des débats d’idées avec argumentation raisonnée, mais dans des débats où l’affecte prend le dessus entraînant des mésinterprétations, qui alimentent encore plus les tensions... L’objectif commun et d’intérêt générale s’en trouve parfois complètement perdu. Des comportements qui handicapent le collectif dans sa capacité à faire ensemble et être créatif. Tout peut être mal pris. Il est nécessaire de toujours peser ses mots, mais parfois ça ne suffit pas. Une des conséquences est que les personnes n’arrivent plus à parler, à communiquer sincèrement, à se dire les choses de manière authentique, en confiance. Soit ça part en éclat, soit ça ne se parle plus avec effet cocotte minute et quand ça explose, c’est trop tard ! Le dialogue et l’écoute deviennent compliqués.

Un des enjeux des années en cours et à venir, c’est de recréer des espaces de discussion sécures, où désaccord n’est pas égale à désamour. Des endroits d’écoute active, qui permettent de dialoguer en sincérité, sans jugement hâtif, de pouvoir être transformé•e par les arguments de l’autre et ainsi, parfois de renoncer à son positionnement, car peut-être qu’il n’est pas le plus judicieux pour le collectif, ou la situation discutée.

À l’inverse, en facilitation, qu’est-ce qui semble facilitateur pour la coopération ?

Ce qui me semble facilitateur pour la coopération, c’est le lien, la relation, les rencontres et le fait d’instaurer des temps informels, de recréer des temps de convivialité, de discussion, de rencontres qui ne sont pas cadrés par des réunions ou des outils d’animation. Il faut inviter la joie dans nos manières de faire ! Il est nécessaire de re-créer et entretenir le lien. Plus on va apprendre, créer de la confiance, tisser du lien, être à l’écoute, prendre soin de soi et des autres, cultiver la joie et plus la coopération sera faciliter.

Je vais reprendre ma casquette d’éthologue : je pense que nous gagnerions à nous inspirer un peu plus du vivant. Chez les animaux sociaux non humains, les individus consacrent beaucoup de temps à relationner avec les autres, à créer et à entretenir des liens avec leurs congénères. Par exemple, par le jeu chez les jeunes, mais aussi entre le jeune et les parents ou la fratrie, et ce, quelle que soit l’espèce. Vous pouvez observer le grooming chez les chevaux, l’épouillement chez les singes, du léchage, chez les ongulés, et bien d’autres comportements qui participent à la construction et au maintien des relations sociales.

Chez ces animaux, le temps consacré aux interactions et aux liens n’est pas cantonné à des moments précis de la journée, il est continu. Les relations se nourrissent et se cultivent constamment.

Dans nos sociétés humaines, en revanche, nous évoluons souvent dans des rythmes où tout doit être productif et entrer dans des cases. Un point qui m’a interpellé au cours d’un atelier sur le rapport au temps, est que nous avons tendance à opposer l’Être et le Faire. Soit nous sommes dans l’Être, soit nous sommes dans le Faire. Être n’est pas Faire et Faire n’est pas Être. Lorsque nous sommes dans l’Être, nous avons parfois l’impression de ne rien Faire, rien produire. Cette vision est assez réductrice. Quand nous sommes avec quelqu’un, nous sommes certes dans l’Être, mais nous sommes aussi en train de faire quelque chose : nous créons du lien, nous apprenons à nous connaître, nous développons de la confiance, nous construisons des relations. Ce sont des actions à part entière, même si elles ne semblent pas productives, elles contribuent au vivre ensemble, à faire société.

C’est pourquoi changer notre regard devient essentiel. Si nous voulons développer nos capacités de coopération, nous devons cultiver notre lien à nous-mêmes, aux autres humains, mais aussi au vivant dans son ensemble. Il nous faut recréer ces espaces de présence, d’interconnaissance, de convivialité et de joie partagée. Ce sont ces moments qui nous permettent de mieux comprendre l’autre, de mieux nous comprendre nous-mêmes et, finalement, de mieux coopérer, car la capacité à être transformé par l’autre et en conséquence la capacité à renoncer deviennent possibles. Là aussi, chez les animaux sociaux non humains, le renoncement est bien présent, car il est primordial pour maintenir la cohésion du groupe et en conséquence la survie de celui-ci.

Et à propos de vivants et de robustesse, qu’est-ce qui t’a amené à participer aux démultiplicateurs de la robustesse.

C’est vraiment le fait d’inviter à s’inspirer du vivant. Comme je l’ai partagé, j’ai un doctorat en éthologie, durant lequel j’ai étudié et modélisé les déplacements collectifs de troupeaux. J’ai étudié les mécanismes individuels qui sous-tendent les comportements collectif lors de déplacements sur de longues distances. Qui initie ? Comment se prennent les décisions, comment les individus maintiennent la cohésion du groupe ? Il y a énormément de concepts que j’ai pu travailler durant ces années de recherche qui, finalement, se retrouvent dans les démarches d’accompagnement à la coopération que je mène auprès des organisations. Les liens sont nombreux, et les parallèles que je peux établir au cours de mes accompagnements permettent de nourrir les réflexions et peuvent parfois ouvrir des pistes. Jusqu’à ce que j’intègre ce collectif, je ne me permettais pas toujours de faire des parallèles, car tout le monde n’est pas forcément enclin à être comparé aux animaux sociaux... alors même que ces parallèles peuvent permettre de prendre du recul, ou peuvent offrir des clés de compréhension intéressantes pour penser nos manières d’être ensemble et de coopérer.

Aujourd’hui, je l’affirme beaucoup plus. Je propose même des ateliers ou formations contenant des séquences d’animations avec des jeux de rôles construits sur la base de mes travaux et de ceux de mes anciens collègues éthologues. En démocratisant cette notion de robustesse, Olivier Hamant a en quelque sorte, permis de rendre audible ce discours. La création de cette communauté de démultiplicateur•ices, me rassure, fait que je ne me sens pas seule à porter ce message et à être convaincue que c’est en nous reconnectant au vivant et en s’inspirant de lui, que nous pourrons transformer notre regard sur le monde. La condition est d’accepter que nous faisons pleinement partie de ce vivant, que nous en sommes dépendant•es et que nous ne sommes pas séparé•es de lui.

Cette prise de conscience nous permettra d’envisager autrement nos relations, nos organisations et nos manières d’agir. Elle ouvre la possibilité de faire évoluer nos pratiques, de dépasser certains blocages, pour finalement, mieux vivre ensemble.

C’est aussi ce qui m’a conduite à rejoindre ce réseau. Car il y a, selon moi, une véritable urgence à réintégrer cette compréhension du vivant dans nos façons de faire, de coopérer, d’habiter nos territoires et, plus largement, d’habiter le monde. Il y a d’autres manières d’être vivant, comme le dit si bien Baptiste Morizot. Et le vivant en est un bel exemple.

Cette notion, ce concept rencontre un écho de plus en plus important, qu’est ce qui explique pour toi, que les gens qui adhèrent à cette idée aient envie effectivement d’y participer ?

Nous sommes dans une société où l’injonction de la performance prime. C’est la course pour tout, il faut aller vite, il faut produire, faire de l’argent, et tout ça amène plein de burn-out, à plein d’endroits. Les gens sont épuisés, sont fatigués, n’ont plus le temps pour rien. Ni pour eux, ni pour leurs enfants, ni pour aller se balader dans la nature. Une nature elle aussi mal en point. Alors que lorsque nous leur parlons de robustesse et des principes du vivant, nous parlons de faire ensemble, nous parlons de lenteur, de prendre le temps pour soi, pour les autres, pour se balader, respirer, de ce fameux lien, nous leur parlons de coopération, etc. J’ai l’impression que les gens se retrouvent dans ces notions, ces principes de vie, ce besoin de connexion aux vivants et de retrouver ce même rythme beaucoup plus naturel. Ils sont vivants, et je pense que c’est ça que nous leur apportons aussi, de dire que nous sommes du vivant. Nous sommes comme les animaux, comme les végétaux,..., nous avons besoin de contacts et d’interactions, nous avons besoin de faire ensemble, de vivre ensemble, de coopérer et non pas d’être en guerre, en conflit permanent. Nous sommes des animaux sociaux et donc nous avons besoin d’être en relation. Nous avons besoin de prendre le temps d’apprendre à se connaître, d’apprendre à connaître l’autre, d’apprendre ou ré-apprendre à observer. Se poser la question de savoir si nous sommes dans la bonne direction ? Est-ce que nous ne sommes pas juste en train de courir bêtement et d’aller s’emplafonner contre un mur ?

En novembre dernier, j’ai animé une intervention au CNFPT, en Corse, au cours de laquelle j’ai proposé aux participants et participantes de se mettre dans la peau d’animaux sociaux non humains afin d’expérimenter différentes formes de leadership, de prise de décision et de cohésion de groupe. J’avais construit ce jeu de rôle à partir de mes travaux de thèse.

Lors du débriefing, j’ai notamment expliqué que, chez de nombreuses espèces animales sociales, ce n’est pas nécessairement l’individu dominant qui initie les déplacements collectifs. Chez les babouins, par exemple, plusieurs travaux ont montré que les décisions émergent souvent des besoins du groupe et que les femelles jouent un rôle central, notamment lorsqu’elles sont gestantes ou allaitantes. Que n’importe quel individu, s’il possède une information pertinente pour le groupe peut provoquer un déplacement. J’évoque également les observations réalisées chez les chimpanzés, où certains individus dominants consacrent une partie de leur énergie à maintenir la cohésion du groupe et à protéger les plus vulnérables. Des éthologues ont ainsi rapporté des situations où des individus blessés ou handicapés bénéficient d’une attention particulière lors des déplacements. Le mâle dominant les aidant les individus mutilés par des pièges à traverser les routes.
Ces exemples viennent souvent bousculer plusieurs de nos représentations. Celle du leadership, trop souvent réduit à la notion de leader / meneur / despote. Celle de la place accordée aux hommes et aux femmes. Dans nos sociétés humaines, les fonctions de soin et d’attention aux vulnérabilités restent majoritairement portées par les femmes, tandis que les espaces de pouvoir et de décision sont largement concentrés par les hommes. Alors qu’il n’est pas rare d’observer l’inverse chez les animaux sociaux non humains. Ce parallèle bouscule aussi notre rapport au renoncement. Chez les animaux sociaux, si l’un ou l’une des initiatrices d’un déplacement concentre l’adhésion, le ou la seconde renonce à sa proposition de direction, favorisant la cohésion du groupe, et donc l’intérêt collectif plutôt que son intérêt individuel. Là aussi nous avons un enseignement fort à en tirer... La capacité à renoncer... Cela bouscule également notre regard sur le concept de vulnérabilité. Dans notre monde de compétition, la vulnérabilité n’a pas sa place, il ne faut surtout pas en parler. Alors qu’elle est à la base de la coopération. La coopération se construit sur le partage sincère de ces vulnérabilités, et bien évidemment sur son accueil bienveillant, cela permet une réelle complémentarité. Vouloir tendre à la perfection, met une pression énorme sur les épaules. Durant cet atelier, j’ai pu observer des épaules se relâcher, et des participants souffler et dire : « ah ouais, c’est vrai, en fait, je ne suis pas obligé de tout porter, d’être responsable de tout. Je peux alléger le sac à dos ».

C’est ça que je trouve intéressant dans la robustesse et qui, je pense inspire, attire les gens : ça soulage, allège, et ça permet de faire un pas de côté.

Dernière question : est-ce qu’il y a des lectures ou des personnes qui t’ont influencé au niveau de la coopération ?

Oui, il y a plein de choses, je ne sais pas qui citer. Il y a plusieurs lectures qui m’ont inspiré sur la coopération et le vivant.
Tout d’abord le monde de la recherche en éthologie. Dès mes années de fac, ça m’a beaucoup nourrit ! Puis, il y a les lectures de Pablo Servigne (L’entraide, l’autre loi de la jungle. Une autre fin du monde est possible), de Baptiste Morizot (Les Diplomates, Manières d’être vivant, Raviver les braises du vivant). Dans un autre registre, mais toujours sur la notion de vivant, d’inter-dépendance, d’imaginaires collectifs et de rapport de domination, Patrick Chamoiseau (Les Neuf Consciences du Malfini, Le Conteur, la Nuit et le Panier), Bell Hooks avec L’envie de changer, Nathalie Achard (Mon privilège, ton oppression, La communication non violente – À l’usage de ceux qui veulent changer le monde), Makan Fofana avec la Banlieue du Turfu, Eloi Laurentavec notamment Coopérer et se faire confiance, et bien d’autres.

Licence : CC by-sa

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