Un articlede Marie-Pierre Demarty, le 11 juillet 2023 dans tikographie, publié sous licence CC by nc nd
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La structure : Open Lab Exploration Innovation
Que répond un chercheur en management des situations extrêmes quand on l’interroge sur les difficultés d’un territoire – mettons par exemple la communauté de communes Thiers Dore et Montagne – à intégrer les habitants et les acteurs socio-économiques à la construction de son projet de territoire ?
Cette question peut paraître bizarre, le pilotage de ce bout de territoire forézien n’ayant a priori pas grand’chose à voir avec une expédition polaire ou avec les mesures à prendre face à une éruption volcanique. Mais Pascal Lièvre, professeur émérite à l’Ecole de Management de l’Université Clermont Auvergne, justifie le parallèle du fait que la transition écologique, à laquelle nous sommes tous confrontés aujourd’hui et que les élus de cette intercommunalité ont inscrite dans le projet à mettre en œuvre, est une situation extrême.
Pascal LièvrePascal Lièvre pendant la réunion du 3 juillet : « les individus auront un comportement adapté si l’action fait sens pour chacun. » – Photo Marie-Pierre Demarty
En quoi ? S’appuyant sur les recherches accumulées au sein du laboratoire de recherche qu’il dirige, il définit les situations extrêmes par trois caractéristiques : une notion de rupture entre un avant et un après, une notion d’incertitude ou d’inconnu, et enfin la présence d’un risque, autrement dit d’un danger potentiel. Ne retrouve-t-on pas ces trois ingrédients dans les défis que nous vivons aujourd’hui : changement climatique, effondrement de la biodiversité, sécheresses, feux de forêts, etc. ?
Le cas du projet de Thiers Dore et Montagne
Apprentissage collectif versus démarche projet
Pour préciser encore la définition, il présente aussi les catégories que l’on peut distinguer entre différentes situations extrêmes, qui peuvent aider à comprendre ce à quoi l’on fait face : le risque peut être potentiel ou avéré ; la situation peut être subie – s’il s’agit d’une catastrophe – ou volontaire, donc plus joyeuse, dans le cas d’une expédition ; dans les cas complexes, la dimension extrême peut être perçue comme telle ou objective. Enfin, la situation peut prendre de l’ampleur et passer par différents stades de gravité : de l’extrême à l’urgence, puis à la crise et au-delà, à la catastrophe.
Face à ces situations, le chercheur en management étudie les comportements à avoir pour parvenir à la résilience, dont il précise le sens au passage : « La transition écologique, c’est le problème ; la résilience territoriale, c’est la solution ». Il ajoute que la notion de résilience est centrée sur le facteur humain – « On parle d’incertitude et de capacité à faire » – à la différence du risque qui est lié aux vulnérabilités techniques, « sans considération des potentialités ».
« La transition écologique, c’est le problème ; la résilience territoriale, c’est la solution. »
Pascal Lièvre
Les clefs pour trouver ces solutions de résilience appartiennent, selon lui, à trois registres. « Le premier est celui du sens : les individus auront un comportement adapté si l’action fait sens pour chacun ; il faut donc construire du sens. » Le deuxième registre relève de ce qu’il nomme la « double ambidextrie organisationnelle », c’est-à-dire la capacité à « jeter le plan » qui ne fonctionne pas pour inventer autre chose.
Enfin, ces situations se surmontent grâce à une expansion des connaissances, qu’elles soient scientifiques ou expériencielles : « On est dans le cas d’un processus d’apprentissage collectif, qu’on peut qualifier de situation orientée vers une finalité, ce qui est très différent d’un mode projet », souligne-t-il.
Faire sens
Voilà pour le cadre. Mais en quoi cela peut-il s’appliquer au projet de territoire de Thiers Dore et Montagne ?
« Il faut penser en termes de communauté d’apprentissage », recommande Pascal Lièvre, qui s’appuie sur les travaux de Michel Callon et Bruno Latour pour détailler : « Quand on réunit des habitants, il faut d’abord les faire parler de ce qu’ils ont envie de faire, et surtout ne pas en faire de synthèse où l’on ne sait plus qui a dit quoi, mais plutôt proposer des restitutions où l’on peut tracer la participation de chacun. Cela amène de la connaissance partagée, ce qui n’est pas de la connaissance commune. Une synthèse amène de la violence symbolique car elle fait disparaître les individus, qui peuvent ne pas être d’accord entre eux, mais pourront entreprendre ensemble en faisant émerger des objectifs et des moyens. Cela demande aussi de savoir s’écouter. »
« Il faut penser en termes de communauté d’apprentissage. »
Pascal Lièvre
Le chercheur convoque aussi le travail d’Etienne Wenger sur les communautés d’apprentissage, qui nécessitent trois prérequis pour fonctionner à plein, selon ce chercheur suisse : il faut que les personnes aient envie d’apprendre sur quelque chose à quoi ils tiennent, qu’ils soient ouverts à la complexité, et en capacité d’écouter. « L’âne qui n’a pas soif ne boit pas », résume Pascal Lièvre pour faire comprendre que les acteurs du territoire doivent être réunis sur des sujets qui les motivent.
« Savoir être à l’écoute », une condition indispensable pour une communauté d’apprentissage. – Photo Marie-Pierre Demarty
Autre aspect intéressant qui différencie la communauté d’apprentissage de la démarche projet : « il faut accepter la libre circulation des personnes, entre des gens très actifs et leaders et d’autres qui participeront de façon moins assidue. » Et il faut aussi, selon le concept du chercheur nippo-américain Ikujiro Nonaka, « laisser la place à l’autre », créer un contexte partagé grâce à des espaces-temps qui peuvent être festifs. « Ensuite, laissons voir comment les gens s’engagent ; la structuration des échanges viendra après. Il faut que ça fasse sens. »
Une approche du territoire
Interrogé par les participants, il considère aussi deux types de communautés d’apprentissage : celles qui sont constituées entre pairs et celles, plus hétérogènes, où chacun arrive avec une casquette précise, qui lui permet d’apporter ses propres connaissances. « Ces deux types de communautés fonctionnent avec des logiques différentes. Les groupes de pairs sont plus faciles à mettre en œuvre car ils ont dès le départ une connaissance partagée. C’est plus complexe avec une communauté hétérogène car il faut construire un minimum de vocabulaire commun, mais c’est plus riche car l’apport de connaissances est plus varié. »
Pascal Lièvre et Vanessa IceriPascal Lièvre avec Vanessa Iceri : « l’apport de connaissances est plus varié avec une communauté hétérogène. ». – Photo Marie-Pierre Demarty
Ce à quoi Vanessa Iceri, chercheuse et responsable du programme de R&D au Cisca, ajoute que « l’homogénéité ne provient pas forcément de la casquette qu’on porte : il y a d’autres paramètres possibles d’homogénéité dans un groupe constitué comme hétérogène ». Par exemple, complète Rachel Bournier, « ils peuvent avoir une base de préoccupations communes s’ils vivent sur le même territoire ».
On en vient justement à cette notion de territoire, importante aussi selon Pascal Lièvre. « Il s’agit d’un écosystème comprenant l’ensemble des éléments qui permettent de reproduire le système. On va parler de bassin d’emploi, de bassin de vie, de vallée, etc. La question qui se pose est celle de son autonomie. Or on va constater que les territoires ne sont pas auto-organisés pour leur autonomie. Ils sont en relation de dépendance économique avec l’extérieur. »
« Les territoires ne sont pas auto-organisés pour leur autonomie. »
Pascal Lièvre
Mais la question peut aussi se poser, pour ces territoires, de savoir si pour autant, le management des situations extrêmes s’applique ; si l’habitabilité des territoires est engagée.
« C’est subjectif, conclut Pascal Lièvre. Cela dépend de la façon dont on vit la situation. Si on pense situation extrême, on va considérer la rupture, chercher à la qualifier ; on va se demander ce qu’on ne sait pas pour rechercher l’expansion des connaissances ; on va essayer d’évaluer les dangers potentiels. C’est une manière de réfléchir. »
Reportage réalisé lundi 3 juillet 2023. Photo de Une Marie-Pierre Demarty
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