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Science ouverte, une vision européenne

15 novembre 2021 par binaire Coopérer 82 visites 0 commentaire

Un article repris de https://www.lemonde.fr/blog/binaire...

Jean-François Abramatic est Directeur de Recherche Emérite chez Inria. Il a partagé son parcours professionnel entre l’industrie et la recherche. Sur le plan recherche, il est spécialiste du traitement d’image. Sur le plan industriel, il a été Chief Product Officer chez Ilog et directeur du développement de l’innovation chez IBM. Mais il est surtout connu pour avoir été un acteur clé du web en tant que président du W3C (World Wide Web Consortium), l’organisme de standardisation du Web. Plus récemment, il a travaillé auprès de la Commission Européenne sur les sujets de science ouverte. C’est à ce titre qu’il répond à nos questions.

Un article repris du blog binaire, une publication sous licence CC by

Binaire : Comment es-tu arrivé à travailler sur la science ouverte ? Cela peut paraître assez loin de tes travaux sur les logiciels.

Jean-François Abramatic  : Quand je suis devenu Directeur de Recherche Emérite chez Inria, j’ai eu à définir mon programme d’activité au sein de l’institut. J’ai choisi trois axes : l’aide aux startups, l’organisation de W3C et Software Heritage (*). Je me suis progressivement focalisé sur le troisième.

En 2017, Roberto Di Cosmo et moi-même avons rencontré des responsables de la Commission Européenne pour leur présenter Software Heritage. A la fin de cette réunion, un des responsables de la commission m’a sollicité pour intervenir sur le sujet de la science ouverte. J’ai initialement été choisi comme rapporteur de projets sur la science ouverte pour la commission. En 2018, la Commission a rassemblé les acteurs du domaine pour voir ce qu’on pouvait faire et cette initiative s’est transformée en un programme, l’EOSC (The European Open Science Cloud) un environnement pour héberger, traiter et partager les programmes et les données de la recherche pour soutenir la science. Deux organes ont été mis en place pour deux ans (2019-2020) : un Governing Board (un représentant par État) et un Executive Board de 13 personnes où j’ai été nommé. Fin 2020, l’Executive Board a produit un ensemble de recommandations pour la mise en place du programme Horizon Europe (2021-2027). J’ai animé la rédaction collective du document. J’ai, en particulier, écrit la première partie qui explique en quoi le numérique va changer la façon de faire de la recherche.

B : Quelle est ta définition de la science ouverte ?

JFA : Pour moi, c’est d’abord une nouvelle manière de faire de la recherche, en prenant en compte la disponibilité du numérique. Pour comprendre, il faut commencer par un peu d’histoire. Avant l’apparition de l’imprimerie, les résultats scientifiques étaient secrets, chiffrés parfois pour s’assurer qu’ils restaient la propriété exclusive de celui qui les avait découverts. Avec l’arrivée de l’imprimerie et la création des académies, un nouveau système a conduit à rendre disponibles les résultats de recherche grâce aux publications scientifiques.

Le numérique propose une nouvelle façon de faire de la science. Si on veut partager un résultat de recherche aujourd’hui et qu’on partage les publications, on fait une partie du chemin, mais une partie seulement. Il manque des éléments essentiels au lecteur de la publication pour comprendre et utiliser les résultats. Il faut lui donner accès à d’autres informations comme les cahiers d’expérience ou les descriptions d’algorithmes, les données et le code source. Un scientifique qui veut exploiter les résultats d’une recherche, peut le faire de manière précise et efficace.

B : Tu inclus l’open source comme élément essentiel de la science ouverte. Est-ce vraiment un aspect important de la science ouverte ?

JFA : Absolument. De nos jours, plus d’un papier sur deux dans Nature and Science fait appel à du numérique et du code. Le code permet d’expliquer les recherches et sa transmission est bien un composant essentiel de la science ouverte.

B : Tu définis la science ouverte comme une nouvelle façon plus coopérative de faire de la recherche. D’autres acteurs, Opscidia par exemple, nous l’ont défini comme une plus grande démocratisation de la recherche et le fait de faire sortir la science des laboratoires. Doit-on voir une contradiction entre vos points de vue ?

JFA : Il faut d’abord que la science ouverte existe dans les laboratoires. On peut ensuite passer à sa démocratisation. On commence par les chercheurs, on passe après aux citoyens. En rendant les revues accessibles à tous, on les ouvre bien sûr à tous les chercheurs mais également à tous les citoyens. Cela soulève aussi la responsabilité des chercheurs d’expliquer ce qu’ils font pour que le plus grand nombre puisse le comprendre. On voit bien avec les controverses actuelles sur l’environnement ou les vaccins, l’importance de rendre la science accessible aux citoyens.

Il faut mentionner un danger à prendre en compte, et qui s’est manifesté clairement pendant la crise du Covid, c’est que certains papiers de recherches sont faux ou contiennent des erreurs. Vérifier les résultats, reproduire les expériences, sont donc des aspects essentiels de la recherche. La science ouverte en associant publications, données, et logiciels, ouvre la voie à la vérification et la reproductibilité.

Nous avons beaucoup à apprendre sur la science ouverte, c’est un sujet nouveau, en création, et pas encore mûr. C’est un sujet de recherche. Et puis, il faut être réaliste sur l’état de l’art de la science ouverte et son état du déploiement. Par exemple, tant que les chercheurs sont évalués sur la base de leur liste de publications, et par des indices comme le h-index, le processus d’évaluation reste un obstacle au développement de la science ouverte.

B : Tu soulèves un aspect essentiel. Est-ce que le mode de fonctionnement de la recherche scientifique est mal adapté à la science ouverte ?

JFA : La situation est très différente suivant les disciplines. Certaines disciplines comme l’astronomie ou la physique ont toujours ressenti un besoin naturel de communiquer et de partager les données. Elles ont rapidement adopté le numérique pour améliorer ce partage. Ce n’est pas un hasard si le Web est né au CERN dans un laboratoire de physique des hautes énergies. Mais dans de nombreuses disciplines, la science ouverte n’est pas encore assez prise en compte.

Par exemple, archiver du code ou des données, pour un informaticien, c’est naturel. Pourtant, le fait de partager son code ne fait pas suffisamment partie des critères d’évaluation des chercheurs en informatique.

L’ouverture des données est moins évidente pour un chercheur en sciences sociales. Les choses évoluent et se mettent lentement en place. Par exemple, Inrae a créé une direction pour la science ouverte.

B : Ce rapport est donc la vision européenne de l’Open Science ?

JFA : À ce jour, c’est le rapport de la Commission. Il représente sa vision aujourd’hui, une vision en construction parce que le sujet est complexe et difficile, pas tout à fait mûr, avec de vraies controverses.

B : Quel est l’avenir de ce rapport ?

JFA : La première version a été rendue publique. Le document a vocation à évoluer au fil du temps. L’étape suivante est la création d’une association (de droit belge) qui regroupe des acteurs de la recherche tels que les instituts de recherche, les universités, les organisations de financement, etc. Les statuts prévoient que chaque pays peut choisir un membre pour les représenter. Par exemple, Inria a été invité à représenter la France. Inria a choisi Laurent Romary pour tenir ce rôle. Par ailleurs, le conseil d’administration de l’association a été élu. Suzanne Dumouchel du CNRS fait partie du conseil. Cette association sera consultée pour chaque appel à projets dans le domaine des infrastructures pendant les sept ans à venir. Le message global de la commission et de l’organisation qu’elle met en place est que la science ouverte est devenue un citoyen de première classe, un sujet horizontal qui doit couvrir tous les aspects de la recherche scientifique.

Serge Abiteboul & François Bancilhon

Licence : CC by

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