Innovation Pédagogique
Institut Mines-Telecom

Une initiative de l'Institut Mines-Télécom avec un réseau de partenaires

Peut-on parler de dynamique identitaire ?

Jean-Marie Barbier
Formation et apprentissages professionnels UR Cnam 7529
Chaire Unesco ICP Formation professionnelle,
Construction personnelle, Transformations Sociales

Agir pour, sur et avec autrui

C’est devenu une question-clé pour les professionnels de l’éducation, du travail social, de la santé, du conseil, de l’orientation, du handicap, lorsqu’ils s’éloignent d’une culture d’évaluation des ’manques’ de leurs publics et conçoivent leur espace d’action professionnelle comme un couplage d’activités entre eux-mêmes et leurs publics (https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=58070). Est-il possible d’interpréter le régime de ces interactions, et comment ? Dispose-t-on d’outils pour penser/agir cette rencontre à visée transformatrice à la fois d’activités et de sujets en activité ?

Pour introduire cette question, on a pris l’habitude depuis les années 60-70 de parler de ’problématique identitaire’ (https://theconversation.com/lidentite-comme-representation-et-comme-enonce-97468).
Se présentant comme intellectuellement unificatrice et moralement humaniste, la problématique identitaire dans le discours social aurait une quadruple vertu :
1. Elle attire l’attention sur tout ce qui touche aux ’sujets’ visés : leurs expériences ; leurs itinéraires ; les sens qu’ils construisent autour de leur activité ; les significations qu’ils lui donnent ; le rapport qu’ils entretiennent à leur agir propre, et à eux-mêmes comme sujets agissants. Intérêt d’autant plus méritoire qu’il émane des professionnels de l’intervention, à l’inverse donc des problématiques d’acculturation et de socialisation…
2. Elle parait accompagnée par une croyance au ’potentiel de changement’ de ces mêmes sujets, à leur construction/reconstruction continue. Les constructions identitaires, dans leur version contemporaine, sont pensées davantage comme des processus que comme des états, en opposition à une conception fixiste des identités, qui serait liée aux positions occupées par les sujets dans l’activité, et qui considérerait les rapports sociaux comme des faits, et non comme objets possibles de transformation.
3. La problématique identitaire peut être déclinée à un niveau individuel comme à un niveau collectif . Elle peut même permettre de penser les rapports entre individuel et collectif. Sartre l’introduit bien par son célèbre mot : "L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous"
((http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/Saint-Genet-comedien-et-martyr ).
4. Enfin elle propose une intégration d’approches auparavant disjointes, et rompre avec des distinctions jugées mutilantes : entre psychologique et social, entre subjectif et objectif, cognitif et affectif …etc.
Claude Dubar propose une définition de l’identité qui résume ces vertus : l’identité serait le "résultat à la fois stable et provisoire, individuel et collectif, subjectif et objectif, biographique et structurel, des divers processus de socialisation qui conjointement, construisent les individus et définissent les institutions
(https://www.persee.fr/doc/rfp_0556-7807_1992_num_100_1_2509_t1_0117_0000_2).

Un outil pour la recherche

La problématique identitaire n’a pas seulement investi le discours social, elle a investi aussi le discours de la recherche, en particulier chez des auteur-e-s préoccupé-e-s de formation, de soin, de communication, d’orientation, de handicap.
Citons dans la littérature francophone, et sans prétendre à l’exhaustivité :

Cet ensemble très riche de travaux semble présenter quatre caractéristiques communes :

1. Ils distinguent fonction ’sociale’ et fonction d’intelligibilité, de la référence identitaire.
La première impliquerait une caractéristique stable des sujets. L’identité serait un état des sujets préexistant à tout acte de pensée ou de discours les concernant. La référence identitaire, de type essentialiste, fonctionnerait comme un outil de communication à intention d’influence, et comme un outil de mobilisation : par exemple postuler chez un sujet un ADN, une vocation à… La seconde serait relative à un processus : la construction par les sujets des représentations les concernant. Elle se caractériserait comme un outil d’investigation de ces processus et produits : les constructions identitaires mentales et/ou discursives.
2. Ils font l’hypothèse d’interactions entre ces représentations internes aux sujets  :
Claude Dubar parle notamment de ‘transaction biographique’ ou de transaction subjective.
3. Ils font l’hypothèse d’interactions entre le sujet et d’autres sujets :
Claude Dubar (op.cit) parle de ‘transaction relationnelle’ ; Erwing Goffmann de ‘face’ (https://livre.fnac.com/a85270/GOFFMAN-ERVING-Mise-en-scene-vie-quotidienne-1). On peut parler aussi des jeux entre re-présentation et présentation de soi (http://www.education-permanente.fr/public/articles/articles.php?id_revue=162)
4. Tous ces travaux font l’hypothèse d’une relation entre ces constructions mentales/discursives et l’engagement effectif des sujets dans leurs activités opératoires.

Qu’apporte l’usage du terme ‘dynamique identitaire’ dans le discours social ?

L’introduction du terme de dynamique identitaire dans le discours social peut présenter deux avantages :

1. La référence à une dynamique
Le terme de dynamique introduit dans la problématique identitaire une référence à des forces, à des pulsions, à des poussées, à des mouvements, à l’inverse par exemple des termes de faits, de phénomènes, de structures.
Le terme de dynamique introduit également une référence à des interactions, à des conflits, survenant aussi bien entre sujets qu’au sein des sujets, et contribuant à la production de singularités, non prévues à l’avance.

2. Le qualificatif ‘identitaire’
Ce qualificatif souligne le caractère de construction sociale et non de réalité ontologique de ce à quoi on accède, à l’inverse d’un discours sur les ‘identités’, qui seraient des objets à penser et non des produits de pensée. Marisa Zavalloni invite ainsi à travailler sur les adjectifs utilisés par les sujets qui se révèlent avoir valeur ‘identitaire’ : « l’adjectif, écrit elle se révèle comme étant le pivot central dans la création de la réalité sociale, en agissant comme un agent de liaison entre l’environnement interne et le monde social » ( https://www.puf.com/content/Ego-écologie_et_identité_une_approche_naturaliste)

Quelques définitions de départ (Vocabulaire d’analyse des activités)

1. Le concept d’identité  :

  • Les identités sont des constructions : à l’inverse d’une tradition philosophique occidentale millénaire confortée par les pressions sociales contemporaines (injonction de subjectivité, quête de soi), l’identité ne doit pas être définie comme l’objet des démarches d’identification, mais comme son produit. Elle est une construction par attribution. Ce faisant, elle devient une réalité sociale aussi forte que la réalité qu’elle prétend identifier. Ce n’est donc pas l’identité qui peut être objet de compréhension, mais les processus de construction identitaire. Cette voie exclut du langage à intention scientifique tout discours direct sur l’identité d’un sujet.
  • Ces constructions font référence à deux caractéristiques, bien décrites depuis Erikson en 1968 : l’unité et la continuité ; « le sentiment d’identité est un sentiment subjectif et tonique d’une unité personnelle (sameness) et d’une continuité temporelle au principe le plus profond de toute détermination de l’action et à la pensée que je possède » (https://editions.flammarion.com/Catalogue/champs-essais/psychologie-et-psychanalyse/adolescence-et-crise. L’objet auquel sont relatives les démarches d’identification est le sujet comme unité continue d’engagement d’activité.
  • Ces constructions sont des constructions mentales et/ou discursives. Les constructions mentales sont des activités que les sujets s’adressent à eux- mêmes et ont pour produit des représentations, qui, mises en relation entre elles, peuvent donner lieu à des constructions de sens. Les constructions discursives relèvent, elles, des activités de communication : elles sont adressées à d’autres sujets, y compris à soi-même ‘comme un autre’ (comme dans le langage egocentrique ou dans le langage intérieur), à des fins et à des effets d’influence sur leurs transformations de représentations et constructions de sens. Les constructions identitaires sont donc des représentations et/ou des énoncés (https://www.innovation-pedagogique.fr/article3520.html.).

2. Le concept d’interaction
A la différence du concept d’interactivité qui désigne le vaste champ des transformations réciproques d’activités de sujets simultanément en présence, le concept d’interaction se situe dans le champ sémantique du concept d’action. Il désigne des actions réciproques de sujets ordonnés de fait autour d’une intention , explicite ou en acte, de transformation, en l’occurrence donc d’influence réciproque entre sujets. Les constructions identitaires donnent lieu à des interactions.

3. La transformation continue des représentations identitaires : souhaitables et souhaités.
Les représentations identitaires modifient et sont susceptibles de se modifier sans cesse.

  • C’est le cas des représentations d’existants : si les sujets gardent à propos d’eux-mêmes un sentiment d’unité et de continuité, ils ne se représentent pas eux-mêmes de la même façon tout au long de leur parcours d’existence. Les situations sur lesquelles ils agissent et leur propre activité ne cessent elles-mêmes de se modifier aussi.
  • C’est le cas également du rapport entre représentations de souhaitables et représentations de souhaités. Les objectifs, projets, évaluations ne cessent de s’ajuster en cours d’action. Les fins initiales ne sont pas les fins finales et réciproquement.

4. Espaces mentaux, espaces opératifs, espaces psychiques.
Les activités mentales sont des activités de transformations de représentations, les activités opératoires des activités de transformation du monde, les activités psychiques des transformations d’affects. Ce sont des espaces sui generis.
En même temps ces espaces d’activités entretiennent entre eux des relations d’articulation : ils s’associent (par exemple dans l’évocation), s’enchâssent (par exemple dans la réflexion en cours d’action), se conjuguent (par exemple dans l’expérience)…etc.
Dans un certain nombre de cas, les transformations que constituent ces activités sont des transformations conjointes. C’est notamment le cas des émotions qui comportent à la fois une suspension de l’activité en cours, une transformation de tendances d’activité, et l’ouverture d’un processus de reconstruction de sens. Les dynamiques identitaires relèvent probablement de ces transformation conjointes : elles sont composées à la fois d’éléments mentaux, conatifs et psychiques.

Le concept de dynamique identitaire

1. Définition
Nous pouvons définir le concept de dynamique identitaire comme une inférence opérée à partir du rapport observé entre un sujet et ses propres transformations.
2. Statut épistémologique
Le concept de dynamique identitaire n’est pas un outil de qualification de sujets. C’est un outil d’interprétation de comportements. Il propose un lien entre de multiples activités observées dans différents espaces. Il propose en particulier une mise en relation entre transformations des sujets et transformations des activités.
3. Portée
Une dynamique identitaire est une inférence opérée en situation. Elle peut permettre d’interpréter un ensemble de comportements situés ; elle n’a pas valeur récurrente. Contrairement à une habitude de pensée et d’action directement contemporaine dans un contexte de pression à « faire entreprise de soi », elle ne peut servir à stigmatiser des sujets, qui par exemple ‘n’auraient qu’à traverser la route pour trouver du travail’.
Par contre on peut l’utiliser comme grille de questionnement, comme matrice d’interprétation de comportements et d’interactions en situation.

La référence aux dynamiques identitaires comme méthode de travail

Nous faisons l’hypothèse donc qu’utilisée à de simples fins d’intelligibilité, la référence au concept de dynamique identitaire peut permettre de suggérer des liens entre :

  • Les interactions entre les différentes représentations qu’un sujet se fait de lui-même et s’adresse à lui-même.
  • Les interactions entre les images qu’il propose de lui-même à autrui et qu’autrui lui propose/impose.
  • Les phénomènes de congruence ou de tension éprouvés par le sujet à l’occasion de ces interactions.
  • Les phénomènes d’engagement dans des actions et d’affirmation de systèmes de valeurs.

S’interroger sur les interactions au sein même des représentations que le sujet se fait de lui-même et s’adresse à lui-même.

Nous sommes là dans le domaine des constructions de sens que le sujet fait autour de son activité et de lui-même en activité. Ces représentations étant adressées à lui-même : on peut parler notamment d’identité pour soi. Ces interactions sont donc internes au sujet. Ce sont des représentations de soi par soi et pour soi.

1. Des représentations d’existants
Il s’agit de représentations rétrospectives d’activités présentes ou passées, telles que traduites par exemple dans le descriptif de leur situation, dans la narration de leur histoire de vie, dans leurs récits d’expérience.
Ces représentations sont vécues par le sujet comme décrivant les contours de son ‘ moi actuel’, ou de son ‘moi biographique’ Ce ‘moi’ épouse les contours des représentations que les sujets se font de leurs activités passées et présentes, et leur évolution. On peut parler aussi, comme le fait M.Kaddouri (op. cit.supra), d’ « identité héritée ».
Ces représentations d’existants sont finalisées, orientées par les processus de transformation dans lesquelles les sujets se sentent déjà engagés. Elles sont qualitatives : comme les images opératives d’Ochanine, elles sont sélectives, déformées, fonctionnelles. Elles sont évaluatives : elles confèrent une valeur positive ou négative a posteriori à ces existants présents ou passés.
Ces représentations épousent également le caractère collectif et/ou individuel de ces activités : on pourra parler d’enveloppes identitaires, individuelles et collectives. A chaque unité d’action correspond chez le sujet une représentation de lui-même agissant dans cette action, ; représentation transitoirement activée certes, mais toujours potentiellement présente.
Les contours du moi varient selon la situation à laquelle se réfère : moi en formation, moi professionnel, moi social, moi amoureux par exemple… Il existe autant de représentations identitaires que de champs d’action investis de sens par les sujets, et à la mesure même de ces investissements.

2. Des représentations de souhaitables
Il s’agit de représentations anticipatrices de l’action future des sujets, telles qu’elles se traduisent notamment dans l’élaboration mentale ou discursive d’objectifs et de projets, et dans leur actualisation.
Ces représentations décrivent les contours des actions et leurs évolutions, mais elles décrivent également les contours du moi en action. Les actions qui prennent sens pour le sujet sont liées aux représentations qu’il se fait de lui-même en action. On peut parler de moi souhaitable en action.
Ce sont des représentations finalisantes. Elles confèrent a priori de la valeur à l’activité : représentations d’objectifs, de projets, comme par exemple dans le cas des actes que le sujet se représente comme gratuits, mais qui peuvent avoir d’autres fonctions, non représentées.
Ces représentations peuvent également avoir un caractère individuel ou collectif : elles peuvent donner lieu à des représentations partagées ou collectives, comme dans les cultures d’action (comme par exemple dans l’éducation enseignement, formation, professionnalisation) qui ordonnent/sont ordonnées autour de la définition de transformations souhaitables.

3. Des interactions entre représentations d’existants et représentations de souhaitables, produisent des représentations de souhaités.
Nous l’avons déjà indiqué, les représentations identitaires se modifient sans cesse, ne serait-ce que pour transformer les représentations de souhaitables en représentations de souhaités, en tenant compte des représentations d’existants. Se construit ainsi progressivement une dynamique des actions susceptible de se transformer en dynamique identitaire.

S’interroger sur les interactions au sein des images produites à propos des sujets

, notamment entre les images que le sujet propose de lui-même à autrui (face) et celles qu’autrui lui propose/impose comme image de lui-même (‘offre’ identitaire, assignation identitaire).

On entre ici dans le domaine des communications et des images, c’est-à-dire des significations adressées, données à d’autres. On peut parler d’ identités pour autrui. Elles sont adressées à des sujets avec lesquels le sujet énonciateur est en relation. Elles ont pour intention et pour effet d’influer sur la construction des représentations que les sujets s’adressent à eux-mêmes. On peut parler de définitions de soi proposées à autrui et de transactions entre soi-même et les autres.

1. La face
Elle correspond donc à l’image de lui-même qu’un sujet donne de lui-même à autrui. Pour l’essentiel, elle équivaut au « je ». Le « je » est une construction communicationnelle, le plus souvent discursive. Est ego qui dit ego, écrit Benveniste (https://www.amazon.fr/Problèmes-linguistique-générale-Emile-Benveniste/dp/2070293386 1976, 251) : « le « je » se réfère à l’acte de discours individuel où il est prononcé, et il désigne le locuteur. La réalité à laquelle il renvoie est la réalité du discours ». C’est une construction discursive du sujet sur lui-même. Elle peut s’analyser comme une communication sur le moi ; cette communication est adressée à un autre sujet ou à soi-même (communication de soi à soi, comme dans le discours intérieur ou dans la face auto-adressée de la communication à autrui. Ce moi est un moi adressé.

2. L’assignation identitaire
Elle correspond à l’image identitaire qu’autrui propose/impose au sujet concerné dans l’intention d’influer sur ses représentations de soi et sur ses constructions de sens sur sa propre activité.

3. Face et assignation identitaire sont en interaction
On note à ce sujet notamment trois phénomènes :

  • Une incidence très forte des images qu’autrui donne d’un sujet sur les représentations que ce sujet se fait de lui-même ; ce phénomène a été particulièrement bien analysé dans ce qu’on appelle l’effet Pygmalion
  • L’apparition chez un sujet de représentations sur les images qu’autrui propose de lui—même ; CH Cooley parle de « soi réfléchi dans le miroir d’autrui » (http://www.estimedesoietdesautres.be/cooley.html). Pour Guy Rocher (1971) « C’est en se mirant dans le regard que les autres portent sur elle qu’une personne construit son soi, par l’image qu’elle croit donner et à travers les jugements qu’elle leur attribue sur elle-même » https://www.abebooks.fr/rechercher-livre/titre/introduction-%E3-%E2%82%AC-la-sociologie/auteur/guy-rocher/ .
  • On constate encore une influence des représentations/ images positives ou négatives de soi que peut avoir ou donner un sujet sur les représentations/images que peut avoir /donner autrui sur ce sujet. C’est bien entendu sur de tels effets que se basent les stratégies de dissimulation ou d’affirmation de soi . Elles peuvent être positives (sentiment de compétence, estime de soi) ou négatives (cas de l’auto-dévalorisation)

S’interroger sur les phénomène affectifs et émotionnels survenant en écho à ces interactions, et les réactions qu’ils provoquent

1. Des phénomènes affectifs et émotionnels

  • Les affects sont des transformations de tendances d’activité des sujets par, dans et pour l’activité en cours. Lorsqu’ils sont perçus par les sujets ils sont vécus : plaisir, souffrance. Les affects identitaires sont des constructions perceptives, psychiques et mentales que les sujets opèrent sur eux-mêmes à l’occasion de leurs activités : aimer ou ne pas aimer faire.
  • Les émotions sont des ruptures-suspensions de l’activité en cours que des sujets opèrent autour de leur propre activité. Les émotions identitaires sont des ruptures/reconstructions par les sujets des représentations qu’ils se font d’eux-mêmes et les affects qui leur sont liés : plaisir et souffrance identitaire, plaisir et souffrance d’être soi en situation. Les émotions sont éprouvées.
  • Les sentiments ont des constructions mentales et discursive sur des éprouvés présentant une relative stabilité. Les sentiments sont exprimés.

2. Ces phénomènes affectifs et émotionnels surviennent en écho aux mises en relation s’opérant à l’occasion de ces interactions.
On constate ainsi trois modes principaux d’écho affectif et émotionnel de ces mises en relation :

  • Le mode de la congruence qui est une concordance de mouvement entre représentations de soi par soi et pour soi, entre images données à autrui et représentations des images qu’autrui a de soi, enfin entre représentations et images.
  • Le mode de la tension qui est une discordance de mouvement entre représentations de soi par soi et pour soi, entre les images données à autrui et représentations des images qu’autrui a de soi, enfin entre représentations et images.
  • Le mode de la coexistence entre congruence et tension.

3. En réponse à cet écho affectif et émotionnel, les sujets développent de multiples réactions ayant pour effet ou en vue de réduire ces tensions, d’accompagner ces congruences ou coexistences. Par exemple :

  • Transformations des représentations que les sujets se font de leurs activités, d’eux-mêmes et d’autrui : représentations évaluatives de la situation et de leur propre activité dans la situation ; relecture de la situation (situation awareness), de soi dans la situation et de son activité dans la situation. Donald Schön indiquait déjà que pour changer de solving, il convenait de changer de setting. Transfomations de la situation, transformations de soi dans la situation, et transformations de l’activité dans la situation sont en effet solidaires.
  • Transformations des représentations de souhaitables et de souhaités concernant aussi bien l’action que le moi en action : réajustement des objectifs, des projets, ré-évaluations, changements de positions souhaités.
  • Transformations des représentations évaluatives de soi-même et d’autrui : par exemple moindre valorisation d’autruis significatifs pour se défendre d’une dévalorisation de soi.
  • Transformations des communications à autrui : nouvelles présentations de la situation et de l’activité, discours sur soi-même et sur autrui.
  • Transformations des activités proprement dites et évolution des investissements dans ces activités.

Quelques exemples de dynamiques identitaires

Les divers travaux que nous avons été amenés à faire avec nos collègues dans le domaine des rapports entre formation et constructions identitaires ainsi que les travaux réalisés dans le domaine des rapports en travail et formation (Sainsaulieu,https: //www.cairn.info/l-identite-au-travail--9782724614954.htm , Dubar, op cit, ) nous conduisent à faire l’hypothèse, qu’en dépit de la diversité de ces réactions, il est possible d’observer certaines régularités dans les configurations de réactions à ces affects, émotions et sentiments identitaires, précisément susceptibles d’être décrits en termes de dynamiques identitaires.
Ces dynamiques identitaires sont des construits de chercheurs (Kaddouri, op. cit) pour rendre compte de ces configurations ; elles n’ont d’autre réalité que celle-là ; elle ne doivent en particulier ni être naturalisées, ni être attribuées de manière stable à des sujets. Ce sont simplement des outils pour s’accoutumer à établir des liens entre des comportements très variés de sujets à un moment donné de leur trajectoire. C’est une méthode de travail, rien de plus ; en rien un attribut des sujets.
Les tableaux qui suivent reprennent simplement, en l’actualisant, une conceptualisation imaginée et éprouvée dès 1998 avec O. Galatanu :
(https://www.researchgate.net/publication/271644973_De_quelques_liens_entre_actions_affects_et_transformation_de_soi_Jean-Marie_Barbier_Olga_Galatanu pp.65-69.

DYNAMIQUE IDENTITAIRE DE TYPE « PROMOTION »

DYNAMIQUE IDENTITAIRE DE TYPE « PRESERVATION »

DYNAMIQUE IDENTITAIRE DE TYPE « RESTAURATION »

DYNAMIQUE IDENTITAIRE DE TYPE « RESERVATION »

DYNAMIQUE IDENTITAIRE DE TYPE « INDIVIDUATION »

Peut-on agir sur les dynamiques identitaires ?

Cette question peut apparaitre naturelle dans une perspective d’intervention. Elle mérite cependant au moins trois réponses :

1. Pas plus que sur les habitus ou les schèmes on ne peut agir directement, même avec les meilleurs intentions du monde, sur les dynamiques identitaires :
Les ‘dynamiques identitaires’ ne sont pas des ‘réalités’, existant au préalable et en dehors de nos pensées et de nos discours. Ce sont des constructions intellectuelles favorisant des mises en lien mentales et discursives, à l’œuvre notamment dans les activités de compréhension.

2. Ce ne sont pas directement des activités de compréhension, mais des composantes affectives (affects, émotions, sentiments) qui entrainent/révèlent des changements des rapports entre des sujets et leurs transformations de régimes d’activités.
Par contre les activités de compréhension ont une incidence sur les activités mentales et discursives qui accompagnent les activités humaines : les « savoirs » ont moins d’incidence sur les actions humaines que sur l’optimisation des actions humaines. (https://www.innovation-pedagogique.fr/article5781.html ). ‘Infléchir’ des dynamiques identitaires ne relève pas d’un acte de décision volontaire et rationnel, mais peut accompagner des transformations comme c’est le cas par exemple dans les dispositifs où action et recherche s’accomplissent en même temps et avec les mêmes acteurs.

3. Cet accompagnement du changement peut se nourrir de trois constats :

  • Le rapport entre un sujet et ses propres transformations identitaires peut être un rapport très mobile : on peut se trouver successivement dans plusieurs ‘dynamiques’.
  • Dans tous les cas les aspects interactifs entre représentations identitaires, entre images identitaires, et entre représentations et images jouent un rôle important.
  • Enfin, et c’est probablement l’essentiel, ces transformations sont conjointes et leur repérage par les acteurs de l’intervention, professionnels et sujets concernés, peut être un apprentissage, facilitant leur engagement dans des « cercles vertueux » de transformations, nommées dynamiques positives dans le langage de tous les jours.

Licence : CC by-sa

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Vos commentaires

  • Le 8 juin à 12:53, par Royis En réponse à : Peut-on parler de dynamique identitaire ?

    Merci à Jean-Marie BARBIER, pour cet article très dynamique, sur les différents registres qu’il convient de prendre en compte dans les dynamiques identitaires- et le débat n’est pas terminé- avec mon meilleur souvenir du Cnam M. Royis intervenante interne en institution publique (psychosociologue, clinicienne du travail)

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