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Interview de Samuel Bausson : Hospitalité, convivialité, communs, community building ; de Muséomix aux Rendez Vous 4C

25 juin 2019 par Michel Briand Coopérations 196 visites 0 commentaire

Un article repris de http://www.cooperations.infini.fr/s...


Bonjour Samuel est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Je travaille aux Champs Libres à Rennes, c’est une structure culturelle qui réunit un centre de sciences avec un planétarium, le musée de Bretagne et une bibliothèque de plusieurs étages. Je suis chargé de divers projets participatifs dont les RDV4C que je coordonne avec 2 autres collègues, Angélique Robert et Manuel Moreau. Les RDV4C, dont les "C" signifient collaboration, connaissance, citoyenneté, créativité, sont des rendez-vous coopératifs où les participants se retrouvent autour d’un intérêt commun pour apprendre et "faire" ensemble en s’organisant de façon autonome.

Par ailleurs suis un des co-fondateur de Museomix, une communauté ouverte qui organise des marathon créatifs de 3 jours dans les musées du monde entier où les participants jouent avec les collections et les expositions pour fabriquer des dispositifs interactifs qui sont testés par les publics.

A Rennes, je suis également membre du conseil collégial de l’Hôtel Pasteur à Rennes, c’est un "hôtel à projets" portés par les habitants et qui y sont accueillis en résidences de travail artistique, social ou éducatif.

Au final ce qui me motive et que je cherche à faire, c’est ouvrir des espaces où on peut trouver sa place, se sentir un peu plus libre d’être soi et en capacité de faire quelque chose avec les autres. Ce que je travaille, ce sont des façons de voir et des façons de faire qui permettent d’y arriver, qui facilitent l’engagement et la coopération. Vu la les modèles contraires qu’on nous donne tout au long de la vie, ça n’a rien de spontané. J’ai un pied dans l’institution, en particulier les musées et les bibliothèques, et en dehors dans diverses communautés de pratiques... ça permet de me nourrir et de faire des allers-retours.


Si tu avais quelques mots clés pour te présenter sur le volet coopération quels seraient-ils ?

Hospitalité, convivialité, communs, community building

J’apprécie la notion d’hospitalité, au coeur du projet de l’Hôtel Pasteur. Elle induit une relation à l’autre, où l’hôte est à la fois celui qui accueille et celui qui est accueilli. Une relation d’inclusion sans surplomb, où chacun de l’attention et de l’opportunité nécessaire pour trouver et prendre sa place.

A partir de là peut naître la confiance pour faire ensemble. Je fais référence au convivialisme, c’est une notion que je trouve intéressante qui parle du lien entre des individus qui font collectif et génère des communs, des biens communs. J’entends cela comme quelque chose dont les membres d’une communauté ont le souci de prendre soin.

Une fois que l’on a dit qu’on veut faire ça, comment le fait-on ? Je m’inspire, entre autres, des principes du community building ou de ceux que l’on retrouve dans certaines communautés contributives numériques, pour essayer de faire cela au mieux. Cette posture de facilitation ne se réduit pas à des méthodes d’animation d’ateliers ponctuels, cela va plus loin dans le temps et dans le propos politique, cela permet de fédérer des groupes, d’engager des actions collectives "pour et par soi-même" et par ce biais, des formes d’émancipations.

Ce sont des notions intéressantes à mettre en regard avec ce qui se passe, ou ne se passent pas, dans les organisations de services publics.

Qu’est-ce qui a fait dans ton histoire personnelle ou professionnelle que tu t’es impliqué dans la coopération ?

Disons que j’ai eu un parcours scolaire dans des établissements traditionnels qui ne m’a pas convenu, où j’ai ressenti fortement le poids de l’autorité, du conformisme, la sélection et où je ne me suis pas épanoui avec le plaisir d’apprendre.

Dans ces établissements, je suis resté assez isolé finalement. Bref, toutes cette période a été assez compliquée pour moi.

Après des années de cours d’anglais à répéter les verbes irréguliers, j’étais assez mauvais, comme beaucoup en France. C’est quand je suis parti vivre aux Etats-Unis que j’ai découvert le plaisir de répéter la musique de la langue, de s’approcher au plus près de l’accent, de jouer avec les expressions, de s’améliorer dans la capacité à communiquer avec les autres.

C’est aussi aux Etats-Unis, où j’ai repris des études en ethnologie que j’ai retrouvé de l’intérêt pour l’école. Les enseignants avaient une posture très différente en animateurs de cours très vivants avec beaucoup d’échanges.

Mes premiers pas dans le monde du travail n’ont pas été non plus très faciles. J’ai eu du mal à trouver ma place là aussi. J’ai collectionné toutes les conditions d’embauches précaires, d’objecteur de consciences, à emplois-jeunes et ensuite de multiples CDD.

J’ai exercé plusieurs métiers dans des structures très divers. De la radio, la restauration (j’ai même été boulanger, sans aucune qualification !) à l’univers de la banque au musées... des croisements assez improbables.

Avec un burn-out dans un job avec une démission à la clef et plusieurs mois d’arrêt j’ai pu rebondir assez vite. Mais ça été été pour moi l’occasion de réfléchir aux raisons qui font qu’on peut se laisser "broyer" par une organisation. Une situation qui peut être difficile à comprendre ou envers laquelle on peut ne pas avoir d’empathie quand on ne l’a pas vécue. C’est une question qui me préoccupe et qui m’a conduit a considérer le sens et les conditions de travail.

Une fois au muséum de Toulouse, j’ai trouvé un endroit où le fond avait du sens et cela m’importait beaucoup.

Je crois que c’est cette question de la "place de chacun", de la relation complexe entre l’individu et le groupe, entre la personne et la norme et toutes ces formes d’organisations parfois pathogènes qui m’ont intuitivement conduit à faire des études en ethnologie

Je voulais comprendre les enjeux et peut être avoir plus de capacité d’en faire quelque chose.

Durant ces études, je me suis intéressé à la notion de race et son évolution dans le temps dans divers domaines, du biologique, artistiques, juridiques, politiques, économiques... pour essayer de comprendre les logiques systémiques et les relations de pouvoirs qui se jouent.

C’est là aussi où j’ai pris connaissance des principes du community building des années 70 aux Etats-Unis et qui explicite des façons de revendiquer des droits et reprendre du pouvoir pour et par soi-même, quand on est membre d’une communauté minoritaire.

Une fois revenu en France, j’ai eu du mal à trouver du travail parce que je n’avais pas de diplôme français. A ce moment là le web grand public était en pleine "bulle". J’avais appris à créer des sites web et je me suis dis que c’était une porte d’entrée technique vers des domaines difficiles d’accès mais qui m’intéressaient, comme la culture.

C’est comme cela que j’ai trouvé mon premier poste, à la DRAC à Nantes en 98.

Depuis, je suis toujours dans le domaine de la culture et de la fonction publique. Finalement c’est le web qui m’a permis de trouver une place.

J’ai été vite attiré par internet des débuts, par son architecture ouverte, participative, et en réseaux décentralisés, où chacun pouvait facilement "construire" son espace, ouvrir des blogs pour s’exprimer ou participer à des groupes de discussion et avoir une voix dans la conversation globale.

Bien sûr, cette utopie d’origine est dévoyée aujourd’hui par les grandes plateformes privatives.

Aujourd’hui je ne suis plus chargé de projets numériques, depuis 2 ans, mais j’en garde l’esprit et je m’inspire toujours, y compris pour des projets IRL, des principes qui fédèrent les communautés en ligne et celles des hackerpaces

Comme par exemple l’ouverture et le remix, l’action-cratie (rapprocher la capacité de décider de l’action), le faire et l’expérimentation incrémentale, et d’autres principes d’agilités qui libèrent les potentiels de contributions et facilitent l’action autonome et en réseau.

Est-ce que tu peux accorder un ou deux projets coopératifs auxquels tu as participé ?

Muséomix


Un des projets les plus marquants pour moi parce qu’il a eu un grand impact, beaucoup plus que celui anticipé en tout cas, c’est le lancement de Muséomix. C’est évènement collectif où les participants se regroupent par équipes pour créer ensemble quelque chose, ou une expérience de visite, qu’ils ont envie de faire exister dans le musée. Après 3 jours intenses de conception et de fabrication, les équipes testent leurs dispositifs en situation et avec les publics.

Les prototypes de la première édition qui comme tous les suivants sont documentés.

Le format permet de passer au faire et de décloisonner rapidement.

Le Musée des Arts Déco à Paris a été le premier musée à se lancer courageusement, ensuite on a enchaîné à Lyon.

Les premières éditions restes marquantes mais il y en eu beaucoup d’autres. Dès la troisième année, on a décidé d’ouvrir la recette pour que ceux qui voulaient la reprendre ailleurs soient libres de le faire. Il y a eu 6 éditions tout de suite. Je crois que l’on arrive à la neuvième année avec 228 éditions, un peu partout, en Europe, aux États-Unis, au Canada, en Amérique du Sud et cette année pour la première fois en Afrique. Cela essaime petit à petit dans la logique des communautés ouvertes.

J’ai beaucoup appris de cette expérience, au niveau de la facilitation et aussi sur comment une communauté contributive fonctionne ou pas.

On n’avait pas lancé cela avec l’idée de faire une communauté au départ, on voulait juste s’amuser, et se frotter aussi aux usages du musée.

J’avais proposé à mes amis co-fondateurs, de l’agence Nod-A à Paris, du Muséolabde Lyon, Diane Dubray, Julien Dorra, de nous associer au tout départ, mais sans trop d’idée précise. Je me souviens encore de Marie-Nöéline Viguier (Nod-a) me disant, comme un défi, quelque chose comme "eh bien si tu veux changer les musées, pourquoi tu "refais" pas le musée !". C’est de là que tout est parti.

Notre groupe s’est alors formé avec beaucoup de spontanéité et de simplicité sur ce projet, où nous avions des savoirs-faire très différents mais finalement complémentaires à apporter. J’ai énormément appris de cette expérience collective et des personnes pleines de talents et stimulantes qui y ont participé.

Est-ce qu’entre les premiers Muséomix et ceux aujourd’hui cela a beaucoup changé ?

C’est sûr ! j’ai un peu une nostalgie du premier parce que c’était un peu tout fou, un grand bazar joyeux, et il y a eu des gens incroyables à venir. Après 5 éditions et l’organisation de celui au musée de Bretagne, je n’en ai plus fait, j’avais fait un peu le tour du format "classique" et j’éprouvais une certaine routine. Mais cela reste toujours intéressant pour les nouvelles personnes qui montent à bord, ça peut permettre d’enclencher des changements dans les façons de faire au-delà de l’évènement.


Ici, avec Muséomix Ouest on a maintenant pas mal d’expériences avec plusieurs muséomix à son actif, à Nantes, Rennes, et Saint-Brieuc. Au-delà des événements, nous sommes devenus une communauté très soudée, qui se retrouve souvent et qui participe à plein d’autres choses différentes, parfois organisées par d’autres personnes, comme des workshops. Notre prochain terrain de jeux ce sera celui de l’opéra de Rennes.

Notre envie aujourd’hui, c’est de passer de la médiation pour aller sur de la création, avec des équipes qui vont plus loin, qui ont aussi des propos d’auteurs, qui font de la création.

Et puis sur le format aussi, on veut travailler sur le temps long, sur quelque chose de moins ponctuel, mais plutôt comme un laboratoire vivant où les projets évoluent et s’hybrident où les personnes montent à bord de façon assez libre.

Muséomix nous amène aujourd’hui à être sur des pratiques fréquentes qui créent des habitudes, des réflexes et qui s’inscrivent dans le temps.

Mais on veut aussi préserver l’aspect festif, unique de l’évènement court, qui génère des liens forts entre les personnes qui ont passé un moment intensif ensemble. On en train de réfléchir à comment on peut concilier tout cela.


Les Rendez-vous 4C

Le principe des Rendez-vous 4C c’est d’inviter les personnes qui partagent un intérêt commun à se retrouver aux Champs Libres, et à imaginer ensemble, selon leurs propres termes, un rendez-vous régulier, en utilisant les Champs Libres comme un lieu de ressources diverses pour soutenir cette démarche autonome.

Concrètement cela peut être quelqu’un qui a envie de pratiquer une langue étrangère comme l’anglais, l’espagnol, le breton, le russe ou le chinois. Il y a des groupes initiées par des familles bilingues mais qui n’ont pas l’occasion de pratiquer l’une des langues à la maison et qui se retrouvent pour passer un bon moment ensemble pour parler en allemand ou en espagnol tout simplement, en jouant et en prenant le goûter.

Il y a d’autres rendez-vous, comme le tricot, le yoga, le dessin de BD, la peinture, les outils numériques... pour apprendre ensemble, à partir des pratiques des uns et des autres. La dimension sociale de l’apprentissage est ici importante et c’est ce que les personnes viennent chercher.

Il y a aussi d’autres rendez-vous où les personnes se retrouvent pour partager des questions qui les concernent et où le groupe apporte du soutien ou des idées. Par exemple le Book Club de lectures féministe, ou encore le groupe "dessine moi un retraité" qui se retrouve pour échanger sur les questions liées à ce stade de la vie. Le "Café collapse" pour échanger sur l’écologie et les risques d’effondrement. Il y a aussi "l’atelier de soutient participatif" qui permet à qui le souhaite de partager une difficulté personnelle pour laquelle le groupe ne donne pas de conseils mais où chacun peut dire en quoi la difficulté partagée fait écho à une situation vécue et quelles solutions il ou elle a pu mettre en oeuvre.

Pour moi ce groupe est emblématique de la philosophie des RDV4C, où la solution vient du groupe lui-même, en partant d’abord des intérêts que les personnes ont en commun, en partant des questions qui les travaillent, en révélant le potentiel du groupe et en mettant à profit ses propres ressources et capacités.

Le rythme des rendez-vous est très variable en fonction des besoins du groupe. Certains se retrouvent toutes les semaines et d’autres tous les mois. Certaines personnes participent à plusieurs RDV4C dans la semaine, ou parfois les enchainent dans la même journée, et sont très présentes aux Champs Libres.

Comme tu le vois les 4C sont très variés et ce n’est pas nous qui avons décidé de ces sujets dans un comité de programmation quelque part. Et d’ailleurs nous ne nous autorisons aucun droit de regards là-dessus et sur ce que font les groupes. Ce n’est pas là que nous agissons, et c’est même cette non-programmation qui permet de faire émerger des thématiques parfois originales ou très spécifiques qui correspondent aux envies des personnes.

Notre part a été de rendre ces espaces de rencontres possibles et d’accompagner les groupes à démarrer et faire ce qu’ils ont envie de faire avec l’idée de rendre possible la capacité d’agir, de faire par soi-même et ensemble.

Pour ça nous mettons à disposition nos ressources, documentaires, patrimoniales ou simplement matérielles. Un atelier qui avait besoin d’un endroit calme a pris place dans la chambre noire qui sert à visionner des films à la bibliothèque. L’intérêt de réponse à des demandes émergentes des publics c’est que ça permet de réactiver ou de donner de nouveaux usages à des ressources que l’on a à disposition.

On aimerait aller plus loin dans la mise à disposition de nos ressources "vivantes". Je pense àCynthia Fleury, une psychiatre et philosophe qui va accompagner les champs libres pendant trois ans dans ses orientations thématiques. Cette philosophe travaille sur des notions d’hospitalité, des notions de soins, de relation entre l’individu et le collectif. Cela fait écho à certains Rendez-vous 4C comme l’atelier de soutien participatif, le book club féministe ou encore celui qui se questionne sur la place des retraités dans la société et cherche à se libérer de certaines assignations. Notre idée ce n’est pas de faire une "conférence" mais de voir comment elle peut être une ressource pour les membres de ces groupes pour et les aider à aller plus loin dans leurs réflexions, a leur donner des billes, à partir de ce qui les travaille. Nous allons organiser une rencontre entre eux pour entamer la conversation.

Nous aimerions créer plus de liens de ce type entre les participants des RDV4C et les artistes et experts invités par les Champs Libres. C’est là que l’on voit que le participatif ne remet pas en question la place de l’expert, bien au contraire. De cette façon la programmation et la facilitation pourrait trouver un moyen de s’articuler d’une façon intelligente.

Je trouve vraiment intéressant d’accueillir ce type d’activités dans un espace public comme le nôtre, ça pousse le périmètre de ce qui est considéré habituellement comme "culturel". Je trouve que c’est notre rôle de donner de l’espace pour ces échanges, ces formes d’expressions par le faire, ces activités qui finalement produisent de l’intelligence collective et du bien-être social. Ces espaces il n’y pas beaucoup ailleurs, entre le maison et le travail. Ça correspond a un vrai besoin.

Comment le public est venu ?

On a démarré avec des personnes déjà habituées des Champs Libres ou des communautés existantes sur Rennes que l’on connaissait et avec qui c’était facile de démarrer quelque choses comme avec les wikipédiens. Il y a aussi des collègues de la bibliothèque qui se sont lancés sur un groupe de tricot.

On a occupé un endroit de lecture de la presse au départ. On a fait avec les moyens du bord. Mais matériellement il ne nous fallait pas grand chose non plus.

Les rendez-vous de conversation en langues étrangères se sont rapidement installées dans les 4C. En participant à l’anglais, des personnes se sont dit "et pourquoi je ferais pas de l’espagnol...". D’autres avaient l’envie d’apprendre du vocabulaire en jouant alors elles ont lancé un nouveau 4C dédié au "Scrabble en anglais"

Ainsi de suite, les RDV4C donnent des idées et se propagent par ricochet. De fil en aiguille, des ateliers créatifs sont venus un peu plus tard. Aujourd’hui, des thématiques plus sociétales ou des ateliers d’entraides entre les personnes commencent à émerger.

Les participants se retrouvent sur place et à partir du moment où ils sont trois, on estime qu’ils sont en capacité de faire que le rendez-vous existe. En commençant par 2 ou 3 rendez-vous il y a 6 ans, nous en sommes à bientôt une trentaine aujourd’hui.

Est-ce que maintenant que cela commence à bien fonctionner la clé de la question de la diversité de la mixité des publics est une préoccupation ?

Oui, on est un service public et on ne peut pas se contenter d’un entre soi. Après, ce n’est pas notre entrée, on ne part part pas en se disant que l’on va toucher tel ou tel catégorie de la population.

Sachant qu’il y a déjà une forte fréquentation aux Champs Libres, on a cette chance d’emblée de ne pas avoir à se soucier de faire venir les gens, ils sont là. On se focalise plutôt sur le renforcement de la relation que l’on a avec eux, sur l’accompagnement des personnes partantes pour faire quelque chose avec nous. C’est par l’ouverture, l’envie de faire, la communication de pair à pair, que l’on fait le pari de la diversité.


Les #RDV4C s’installent dans plusieurs espaces adaptés : Vie du citoyen (étage), Magenta (RDC) Museocube (RDC). Mais rien ne les empêche d’aller voir ailleurs…

Les Champs Libres mettent à disposition un espace ouvert, des ressources et facilitent la coopération.

extrait de la page des RV4C

Est-ce que vous avez documenté ces protocoles ?

Oui. On a un blog dont la page "mode d’emploi" est plutôt destinée à ceux qui veulent en savoir plus avant de monter à bord avec nous.

On a aussi un carnet de note en ligne sous licence libre où on documente en détail tout notre propre "mode d’emploi" de coordinateurs, que l’on enrichit au fil du temps.

- https://hackmd.io/LkQMhtfHRBqhx8-VF3-8Cg

Qu’est-ce qui semble difficile la coopération ?

Le manque de lâcher-prise et derrière ça de confiance dans la capacité à "faire ensemble".

Le préalable pour moi avant d’inviter à coopérer c’est de croire fermement que les personnes sont capables de faire par elle-même ce qu’elles estiment bien pour elle-même.

C’est aussi d’estimer la valeur que la coopération apporte à l’organisation, de considérer les réciprocités en jeux pour toutes les parties prenantes.

Les organisations qui ne sont pas au clair sur ces pré-requis auront du mal à lâcher-prise, à se décentrer et à adopter une posture adaptée. Elles ont peur de se lassé déborder, ou au contraire que personne ne participe, sans parler des remise en question des pouvoirs en place.

Elles s’imposent alors comme des "goulot d’étranglement" de contrôle où l’ouverture, la fluidité des échanges et la participation reste limitées.

On en arrive même parfois à des injonction participative contradictoires à vouloir faire rentrer des ronds dans des carrés. C’est contre-productif et épuisant et je préfère encore une structure qui assume une certaine verticalité mais qui le fait bien.

On nous demande parfois "jusqu’où il faut aller dans la participation ?" mais pour moi les choses ne se pose pas en ces termes, il n’y pas de limite entre un "eux" et "nous", il y a un enrichissement mutuel à rechercher, basé sur l’envie de "faire ensemble" et de générer des communs pour être plus fort dans ce que chacun cherche à devenir. C’est l’intérêt des communautés de pratique.

Et à l’inverse qu’est-ce qui te semble facilitateur pour la coopération ?

Le plus important à mon avis c’est de partager cette envie forte de "faire commun", et d’avoir le plaisir de se retrouver dans la convivialité. Il faut définir l’intérêt partagé et les réciprocités entre les parties prenantes. Cette "pierre angulaire" tient l’édifice du groupe comme une boussole qui permet de laisser chacun libre d’agir selon son gré, elle alimente le sentiment d’adhésion et incite des nouveaux à monter à bord.

Lorsque nous accompagnement les initiateurs d’un nouveau RDV4C nous prenons le temps de poser cette intention. Cela parait évident et on pourrait avoir tendance à se focaliser tout de suite sur les questions de fonctionnement, mais cette réflexion préalable est clairement facilitante pour la suite.

Le lacher-prise dont on parlait ça veut dire créer des espaces pour "dire oui", pour réduire les frictions et les hésitations. C’est créer des espaces où ou on peut ne pas savoir, où on peut rater, où on peut ne plus vouloir et sortir aussi facilement que l’on rentre, sans obligations. Beaucoup de membres des RDV4C nous disent apprécier cette "non-obligation" à participer. Autrement dit c’est parceque je ne suis pas obligé de m’engager que je le fais de moi-même finalement. Lacher-prise ça veut aussi dire instaurer une gouvernance partagée qui donne la capacité de décider aux personnes qui prennent des initiatives et font avancer le projet commun.

Un des principes dès le départ de Museomix a été de dire que "les personnes qui font ont raison a priori et que celles qui ne sont pas d’accord ont la charge de proposer autre chose". Ce principe de l’action-cratie s’est avéré efficace en terme de fluidité de fonctionnement dans cette communauté élargie.

Dans les RDV4C nous avons une règle du jeux similaire qui stipule qu’on "se retrouve par le faire et l’envie partagée" où tout le monde n’est pas obligé d’être d’accord pour faire la même chose et où chacun est invité à proposer de nouveaux rendez-vous si besoin, tant que d’autres personnes sont d’accord pour le rejoindre. Un peu comme les "forks" dans le logiciel libre. Cela évite se laisser les groupes s’embourber dans des discussions sans fin où personne n’est a priori légitime pour trancher.

C’est ce qui est arrivé notamment avec le rendez-vous de conversation en anglais où certains membres voulaient apprendre par le jeux et d’autres préféraient apprendre des mots de vocabulaire. C’est ce qui nous a amené à réfléchir avec les groupes a cette règle. Une fois partagée elle a permis au groupe de départ de donner naissance à 2 autres groupes dont un groupe « Scrabble en anglais ». Le groupe allemand s’en est inspiré pour constituer un groupe qui parle de façon fluide avec une conversation soutenue en assumant que ce n’est pas un groupe pour les débutants. Mais les débutants peuvent aussi se retrouver pour apprendre ensemble.

Quand l’envie de coopérer est bien là, je trouve que l’un des moteurs les plus efficace c’est simplement de passer à l’action dès que possible, de se mettre en situation, d’expérimenter, de faire évoluer les choses de façon progressive. Souvent je propose de commencer par une petite chose facile à faire mais qui pourrait avoir un impact sur l’intention initiale, au moins symboliquement, et qui génère un mouvement d’entrainement et donne envie de poursuivre.

Ce passage par le concret, par le faire, par la mise en pratique permet à chacun de se projeter, de se saisir d’un rôle à jouer. Cela mobilise toutes les parties prenantes et la diversité de leurs points de vues et formes d’intelligences autour d’un objet commun. Cela permet de se mettre en situation et d’apprendre par l’usage, de se saisir de nouvelles opportunités ou d’éviter des obstacles difficiles à anticiper. Cela permet aussi d’apprendre à travailler ensemble, de façon dynamique, en se posant les bonnes questions quand elles s’avèrent nécessaires, pas toujours posées dans des réunions d’organisation "hors-sols". L’objet crée est aussi en soi un médiateur pour inviter d’autres personnes à monter à bord.

C’est pour ça que dès que les choses sont posées avec les initiateurs d’un nouveau RDV4C, on fait un ou deux rendez-vous "test" avec des personnes qu’ils connaissent et prêtent à jouer le jeux. De cette façon tout le monde est à l’aise pour voir ce qui fonctionne ou pas et ajuster. On accompagne ensuite les trois ou quatre premiers rendez-vous de façon de plus en plus distante, en se situant à la marge, en « rescousse », s’il y a besoin, sur des aspects de facilitation ou pratiques.

Au fil de ces premières sessions le groupe trouve ses marques, prend confiance dans sa capacité à faire par et pour lui-même. Quand le groupe est totalement autonome on se revoit tous les trois mois au minimum pour faire un petit point collectif, voir si le groupe veut essayer autre chose ou a besoin de quelque chose.

Nous même nous avons fait évoluer le cadre des RDV4C de façon très progressive depuis 6 ans. Nous avons construit notre démarche en marchant et elle est toujours en évolution.

Un troisième point qui me semble essentiel c’est d’instaurer une pratique régulière de la transmission entre les membres du groupe. Une transmission du fonctionnement, un passage de relais de pair à pair. Comme une forme de compagnonnage où le souci du bon fonctionnement du groupe est distribué sur les épaules de tous et où chacun est aussi en mesure de recruter de nouvelles personnes et de nouvelles forces pour faire grandir la communauté. Une communauté qui devient plus forte et résilience avec des membres en capacité de faire pour et par eux-même.

Quand nous avons lancé les RDV4C nous étions encore très présent, parfois plus animateurs que facilitateurs. Aujourd’hui, nous confions le cadre des 4C aux initiateurs de rendez-vous et nous nous retirons du groupe dès qu’ils sont prêt à fonctionner sans nous après les sessions d’expérimentations dont je parlais.

Cette vigilance à se décentrer et à transmettre les clefs du fonctionnement vaut aussi pour les personnes qui initient un rendez-vous 4C. Quand des personnes souhaitent se lancer, on leur demande d’inviter d’autres personnes à venir pour construire le rendez-vous à plusieurs tout de suite. C’est une bonne façon de constituer un premier noyaux à l’image de la communauté à venir, ce qui facilitera la montée à bord de nouvelles personnes.

On les invite à se soucier de transmettre le mode de fonctionnement aux nouvelles personnes et de se distribuer des rôles de coopération entre elles. On fait en sorte que le groupe "n’appartienne" à personne, qu’il soit rapidement capable de vivre sans qu’une personne particulière ne soit nécessairement présente.

Au fil du temps, on a mieux compris en faisant que c’était cette autonomie que l’on cherchait au fond à mettre en oeuvre. Cela amène beaucoup plus de fluidité dans l’organisation et ça pousse dans le sens d’un fonctionnement collectif.

Est-ce qu’il y a des personnes ou des lectures qui t’ont marqué ou influencé sur la coopération ?

Les influences sont très variées, elles viennent aussi bien de mes études initiales en sciences sociales que de mon parcours pro dans le numérique et la facilitation.

J’ai surtout appris par le terrain. L’aventure Museomix a été une véritable école du "faire ensemble", avec ses hauts et ses bas. Les amis co-fondateurs, Julien Dora, ou de l’agence Nod-a entre autres ont été très influents sur ma façon de voir et de faire les choses, sur le le développement de communautés ou la facilitation d’ateliers. Les modes de fonctionnements collectifs dans les communautés en ligne et les hackerspacesm’ont beaucoup inspirés aussi.

Dans mes références plus théoriques, il y a les notions de convivialisme (dans le sens d’Ivan Illich). Les notions de municipalisme et de droits à la ville. Dans la même veine, les notions de droits culturels, proches de mes études en ethnologie et les auteurs que j’ai pu lire à cette époque commeFranz Fanon. Les classique du community building dont je parlais plus haut comme Saul Alinsky. Certains livres sur les sources de l’utopie internet, comme "Le bazard et la Cathédrale".

Plus récemment, avec l’Hôtel Pasteur et sa coordinatrice Sophie Ricard j’ai fait connaissance des architectes comme Patrick Bouchain et leurs concepts de "non-programme" et d’architecture en résidence. Ce qui rejoint aussi les réflexions dans les tiers-lieux et fait écho au tiers-paysage de Gilles Clément. Je suis aussi très intéressé par les propos de Cynthia Fleury dont je parlais tout à l’heure, par sa pratique philosophique au sein de l’hôpital, son "université des patients" et ses propos sur le "care", l’individuation, le soin, l’attention à l’autre, les notions d’hospitalité.

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