Accéder à l’expérience de l’éducation inclusive dans l’enseignement supérieur français par la mobilisation du théâtre-forum
Olivier KHEROUFI-ANDRIOT
MCF en Sciences de l’éducation et de la formation, UMR EFTS / Université de Toulouse / ENSFEA
Réjane MONOD-ANSALDI
Clown intervenante
Lucas Sivilotti
Docteur en sciences de l’éducation et de la formation, Université de Bordeaux
Cristina Popescu
Docteure en sociologie, Université de Bielefeld
Philippe Sahuc
Docteur en sociologie, Université de Toulouse Jean Jaurès
Caroline-Marie Cavard
Docteure en sciences de l’éducation et de la formation, Université de Toulouse Jean Jaurès
Sylvie Fernandes
Docteure en sciences de l’éducation et de la formation, Université de Toulouse
Compagnie Arc-en-ciel Théâtre Midi-Pyrénées, Toulouse
Compagnie Doc-Y-Chocs, Bordeaux
L’éducation inclusive (UNESCO, 2017) est liée au « droit de tous à une éducation de qualité qui réponde aux besoins d’apprentissage essentiels et enrichisse l’existence des apprenants. Axée en particulier sur les groupes vulnérables et défavorisés, elle s’efforce de développer pleinement le potentiel de chaque individu ». Dans l’enseignement supérieur français, son enjeu est de favoriser la réussite de tous les étudiants, quels que soient leurs besoins de formation. Elle ne peut être mise en œuvre sans l’engagement des étudiants et des personnels. Son développement nécessite donc de prendre en compte l’expérience vécue qu’ils en ont. Dans l’approche pragmatiste de Dewey (1993), l’expérience est avant tout un processus de construction de sens. Elle « consiste pour le sujet engagé dans une activité, dans une situation donnée, à construire du sens autour de sa propre action et de l’éprouvé (ou ‘vécu’) – cognitif, corporel et émotionnel – qui l’accompagne » (Bourgeois et al., 2013, p. 5). Jaunay, Pelaccia et Triby (2024, p. 25) précisent que « la verbalisation de l’expérience par le sujet ne va pas de soi. Sa connaissance originellement ‘en acte’ et ‘préréfléchie’ nécessite donc une prise de conscience ». En effet, selon Clot (2015, p. 26), il n’est pas « possible de ‘recueillir’ directement l’expérience : pour comprendre l’expérience qu’on a déjà, il faut en faire une autre. Pour comprendre le déjà vécu, il faut le rendre vivant à nouveau ». Barbier (2011, p. 69-70) précise que l’expérience renvoie finalement à « trois types d’espaces psychiques/sociaux différents » : le vécu de l’activité (« ce qui advient aux sujets »), les représentations qu’ont les sujets de leur activité en situation (« ce que les sujets font de ce qui leur advient ») et la communication de leur expérience (« ce que les sujets disent de ce qui leur advient »). Ainsi, l’accès à l’expérience vécue des acteurs ne peut jamais être direct. Cet accès au vécu doit s’articuler avec la représentation qu’ils ont de leur expérience et avec la communication qu’ils peuvent en faire, ce qui nécessite des processus de conscientisation et de réflexivité. Le dispositif méthodologique que nous avons construit pour étudier l’expérience vécue de l’éducation inclusive dans l’enseignement supérieur, tente de prendre en compte ces trois dimensions.
Le théâtre-forum, introduit en France par Augusto Boal dans le prolongement des réflexions de Paulo Freire concernant les relations entre oppresseurs et opprimés (2023, version originale 1970), vise la conscientisation et la transformation de ces relations. Il présente un potentiel pour l’exploration et l’analyse de l’expérience que les différents acteurs de l’enseignement supérieur ont de l’éducation inclusive. En effet, le théâtre-forum est une forme de théâtre institutionnel à visée transformative. Tixier (2010, p17) résume ainsi ses principes de mise en œuvre : « Un groupe d’acteurs, ayant préparé une scénette [saynète] qui présente une problématique sociale, la montre d’abord au public pour qu’il en prenne connaissance et commence à imaginer des pistes d’évolution positive de la situation exposée. La scène est ensuite rejouée à plusieurs reprises pour permettre aux spectateurs de venir sur scène afin d’y expérimenter in vivo les idées envisagées (C’est pourquoi, Augusto Boal emploie donc, pour le théâtre-forum, le terme de ‘spect-acteur’). Pour cela, chacun peut remplacer un des acteurs de façon à transformer le comportement d’un des protagonistes. Les autres acteurs ont pour consigne d’improviser pour s’adapter à ce nouveau comportement, tout en gardant la cohérence du scénario initial, et l’on peut voir ainsi concrètement les résultats et la pertinence éventuelle de l’idée proposée ». Notre hypothèse est que la mobilisation du théâtre-forum peut permettre aux participants de réactiver et de conscientiser le vécu de l’expérience de l’éducation inclusive à travers des saynètes jouées et rejouées. Un atelier de théâtre-forum offrirait ainsi l’occasion de se projeter dans des situations de travail vécues par soi ou par autrui et jouerait en quelque sorte une fonction de médiation entre l’expérience vécue, sa représentation et sa communication.
Dans le cadre d’un projet exploratoire financé par la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société de l’Université de Toulouse, nous avons ainsi construit un dispositif mobilisant le théâtre-forum pour recueillir des éléments de l’expérience de l’éducation inclusive d’étudiants et de personnels de l’enseignement supérieur français. Ce dispositif a été conçu par un collectif pluri-catégoriel comprenant chercheurs, enseignants du supérieur et artistes intervenants. Ce récit d’expérience présente ce collectif, décrit comment il a construit et décliné ce dispositif dans différents lieux et indique sommairement comment les dimensions cognitives, corporelles et émotionnelles de l’expérience des participants peuvent être explorées à partir de données recueillies durant l’expérimentation. Les atouts et les limites du dispositif, ainsi que les résonances de l’expérience vécue par les auteurs dans sa mise en œuvre sont abordés dans une discussion conclusive.
1. Constitution du collectif pluri catégoriel
Le collectif impliqué dans le projet comprenait une quinzaine de personnes de divers statuts et qualifications : cinq chercheurs ou enseignants-chercheurs en Sciences de l’éducation ou Sociologie, dont l’un est aussi jongleur de langues et sociologue décalé, une chargée d’ingénierie et de projets responsable du service recherche d’un établissement d’enseignement supérieur, une clown témoin, réalisant des interventions conclusives et poétiques en séminaires et huit comédiens. Ce groupe rassemble des actrices et acteurs de trois universités, quatre laboratoires, deux compagnies de théâtre à visée de recherche et d’exploration sociale, un collectif d’activité par l’emploi et deux auto-entreprises. Il combine des approches conceptuelles et méthodologiques plurielles et complémentaires, des expériences variées de pratique du théâtre-forum, des expériences diverses d’enseignement dans le supérieur et un réseau d’interconnaissances commun et solide à l’interface entre enseignement supérieur français et scènes artistiques des lieux de l’expérimentation. Il a également la particularité de posséder plusieurs membres dont les compétences se croisent : plusieurs chercheurs également artistes d’intervention ou une artiste ayant mené des activités de recherche antérieures.
Un collectif pluricatégoriel (Kheroufi-Andriot et al., soumis) se définit comme une association d’acteurs de différents statuts professionnels qui vise un objectif commun. Il repose sur : (1) une dimension personnelle, (2) une dimension interpersonnelle, (3) une dimension identitaire et (4) une dimension organisationnelle. La dimension personnelle renvoie à l’engagement de chacun dans le projet. Interrogés par nos soins sur leurs objectifs dans le projet, les différents membres du collectif ont déclaré un intérêt pour les questions liées à l’éducation inclusive, une volonté de découvrir d’autres modalités de médiations artistiques, le souhait d’expérimenter l’articulation possible entre expérience de création improvisée et expérience de partage collectif, ou encore le désir d’explorer la mobilisation de l’art en Sciences humaines. La dimension interpersonnelle correspondait à des expériences de travail communes précédentes, à des relations d’affinités entre certains membres, à une vision commune de l’objectif méthodologique, et au partage du but de l’expérimentation en lien avec une pratique artistique. Elle a mis en jeu des négociations et des ajustements réciproques entre les attentes, les intérêts et les manières de faire de chacun. La dimension identitaire est liée à la reconnaissance de l’autre dans son expertise, à une reconnaissance de ses propres compétences pour assurer son rôle et à la possibilité de se sentir légitime pour mener à bien le projet, chacun dans son rôle et dans ses fonctions. Elle reposait sur les qualifications et compétences décrites plus haut et sur les expériences précédentes de plusieurs des membres du groupe, autant en recherche qu’en intervention théâtrale. Enfin, du point de vue organisationnel, des fonds obtenus en réponse à un appel à projets et complétés par les laboratoires ont permis de financer les déplacements et les interventions artistiques.
Un travail collectif de neuf mois, sous forme de réunions à distance et à travers des documents partagés a été mené, en tenant compte des interactions de certains des membres du collectif avec les responsables Handicap et/ou les référents administratifs des lieux visés. Il a abouti à la conception d’un dispositif flexible mobilisant le théâtre-forum présenté au paragraphe suivant.
2. Dispositif construit
2.1. Les différents contextes d’expérimentation
Des ateliers de théâtre forum ont été mis en œuvre en septembre et octobre 2024 dans les quatre sites (tableau 1). Il s’agissait d’ouvrir le dispositif à une plus grande diversité d’acteurs de l’enseignement supérieur, en expérimentant plusieurs modalités de mise en œuvre dans des contextes bien connus de certains membres du collectif. Les lieux choisis dans chaque site ménageaient un espace scénique ou s’en rapprochant. Les modalités de mise en œuvre et d’animation des ateliers, ainsi que le format des phases de débriefing qui les ont conclues sont présentés dans le tableau 1.
| Site A : Université de 120 000 étudiants | Site B : Université de 50 000 étudiants | Site C : Centre universitaire de 400 étudiants | Site D : Scène nationale d’une ville de 9000 habitants liée au site C | |
|---|---|---|---|---|
| Titre de la modalité du dispositif | Théâtre-Forum pour l’inclusion et la diversité | Théâtre-Forum pour l’inclusion et la diversité dans l’enseignement supérieur | Inclusion en Haute Montagne | Inclusion des jeunes d’âge étudiant |
| Participants (nombre) | Étudiants et personnels (35) | Étudiants et personnels (30) | Étudiants d’une licence professionnelle (30) | Étudiants, personnels du centre universitaire et responsables associatifs de la ville (10) |
| Lieu et durée | Espace du tiers-lieu au sein de l’Université sur une journée | Salle de cours sur une journée | Amphithéâtre sur une demi-journée | Scène nationale sur une demi-journée |
| Animation | Compagnie Arc-en-Ciel Théâtre | Compagnie Donc-Y-Chocs | L’enseignant-chercheur formé au théâtre-forum, responsable de cette formation. | Un enseignant-chercheur formé au théâtre-forum |
| Conception des saynètes | La compagnie avec l’un des enseignants-chercheurs puis les participants | La compagnie Donc-Y-Chocs après réflexion avec des référents Handicap de l’Université et un chercheur | Les étudiants | Les participants |
| Animation des synthèses de fin de journée | La compagnie Arc-en-Ciel Théâtre | Un artiste intervenant (le sociologue décalé) | L’enseignant-chercheur responsable de l’animation | Un artiste intervenant (la clown témoin) |
Tableau 1. Modalités de mise en œuvre des ateliers de théâtre-forum
Les étudiants et personnels des sites A, B et D ont été invités à participer aux ateliers par une communication large sur les réseaux sociaux, par l’intermédiaire d’affiches et de flyers, et par des mails ciblés envoyés par les référents Handicap. Les représentants d’associations travaillant avec ou pour les jeunes ont aussi été conviés sur le site D. *
2.2. Les ateliers de théâtre-forum
Les ateliers de théâtre-forum ont reposé classiquement sur le jeu et le rejeu de saynètes concernant des évènements particuliers de l’éducation inclusive vécus par certains des participants, ou racontés par les référents Handicaps rencontrés en amont : accueil d’un étudiant en situation de handicap et de sa famille lors de la journée portes ouvertes d’une formation ne prévoyant pas d’adaptation pour ce handicap, difficultés d’aménagement d’un examen, situation d’accessibilité physique et pédagogique à un cours, discrimination de personnes en situation de handicap visible ou invisible, problème d’inclusion lors d’une sortie en haute montagne, isolement d’une étudiante déprimée, retards et difficultés pour obtenir les adaptations nécessaires pour les examens, accueil des étudiants en situation de handicap dans un petit site universitaire distant de tous les services nécessaires centralisés sur le site principal, etc.
Conçues par les comédiens ou par les participants eux-mêmes, ces saynètes mettaient en jeu un incident critique, c’est-à-dire « un évènement qui peut sembler anodin de prime abord, mais qui s’avère marquant pour le sujet et pour les personnes avec lesquelles ce sujet interagit dans son espace professionnel » (Leclerc, Bourassa et Filteau, 2010, p17). Pour Deslauriers, Deslauriers et LaFerrière-Simard (2017), les incidents critiques renvoient à trois éléments : (1) ils sont vécus, (2) ils se produisent à un temps donné et (3) ils relèvent d’une dimension interpersonnelle. Ces auteurs précisent que l’incident critique renseigne sur un événement qui s’est déjà déroulé, qu’il permet d’appréhender précisément une expérience passée et ses effets. Évidemment, ces scènes n’avaient pas nécessairement été vécues par chacun des participants. Elles faisaient alors appel à l’empathie, proposant ainsi de « Vivre ce que l’autre vit ou, à tout le moins, comprendre ce qu’il ressent, pense » (Ricard, 2005, p. 88). Lors des jeux et rejeux de ces saynètes, nous avons pu observer un engagement important des participants : concentration de l’auditoire, nombreuses idées et émotions exprimées dans les discussions, participation aux rejeux de nombreuses personnes.
2.3 les données recueillies
Des enregistrements vidéo et audio ont été réalisés durant l’expérimentation. Les chercheurs ont déployé leur méthodologie d’observation, ou de participation-observation (Martineau, 2005) et produit des journaux de terrain. Une courte écriture vive sur leur ressenti a été demandée aux participants à l’issue des temps de débriefing. Le poème déclamé par la clown témoin en clôture sur le site D est aussi disponible (Monod-Ansaldi, 2024a). Quelques semaines après la mise en œuvre des ateliers, un entretien collectif avec des participants du site D a été mené par plusieurs chercheurs. Un questionnaire, proposé aux participants des différents sites n’a toutefois reçu qu’une réponse. Le sociologue décalé et la clown témoin ont aussi produit des écrits réflexifs sur leur pratique au sein du dispositif. Des pistes d’analyse de ces données pour accéder à l’expérience vécue par les participants sont présentées ci-après.
3. Quelques éléments d’accès à l’expérience des participants
Les éléments critiques mobilisés dans les saynètes, leurs discussions et leurs évolutions dans les rejeux expriment différents aspects des expériences de l’inclusivité vécues par les acteurs de l’enseignement supérieur. On peut y appréhender des contraintes, des difficultés d’intercompréhension, les problèmes d’espaces de travail et de rythmes d’apprentissage, mais aussi identifier des ressources, des acteurs incontournables, des stratégies d’affrontement ou de contournement des difficultés. Les saynètes jouées et rejouées tressent le prescrit avec la façon dont il est compris, saisi, négocié, exprimé. Les enregistrements audio et vidéo permettent de visualiser visages et postures, d’entendre les tons des échanges, et apportent des informations complémentaires sur les dimensions corporelles, émotionnelles et cognitives des expériences vécues. Le tableau 2 présente quelques éléments qui font référence à chacune de ces dimensions dans le journal d’enquête d’un chercheur et le poème déclamé par la clown témoin dans le site D (Auteur 2, 2024). Certains vers du poème résonnent avec des évènements rapportés par le journal de terrain. Ainsi, le poème du clown semble agir comme un amplificateur d’éléments de l’expérience, attirant l’attention sur eux, évitant de les euphémiser ou de les laisser de côté. D’ailleurs, une des étudiantes assistant à la conclusion, est venue ensuite dire au clown, combien elle s’était retrouvée dans ces mots, et combien elle s’en était sentie reconnue et validée.
| Dimension de l’expérience vécue | Matériaux | Source des matériaux |
|---|---|---|
| Dimension cognitive qui porte sur l’objet du problème rencontré | Deux étudiantes sont confrontées au même problème, celui de l’autorisation pour aménager leurs examens (tiers-temps, non prise en compte de l’orthographe pour une étudiante dyslexique). Aucune des deux n’a pu faire les démarches à temps ; or, pour la première, les enseignants la connaissant appliquent tout de même les mesures d’aménagement demandées. La seconde n’a pas cette chance auprès d’autres enseignants. Cela renvoie à un dilemme éthique. | Journal d’enquête de l’un des chercheurs |
| Qui c’est qu’j’aide, pis qui c’est qu’je prive ? (Deuxième strophe, vers 5) | Poème | |
| Dimension émotionnelle qui exprime une manière de vivre cette situation | Les participants qui jouent la saynète et ceux qui l’observent expriment des émotions telles que de la colère, de la déception, du dépit, du fatalisme, de l’incompréhension. Ils ne comprennent pas pourquoi on priverait une étudiante d’aménagements dont elle a pourtant besoin pour réussir à cause d’un formalisme administratif. | Journal d’enquête de l’un des chercheurs |
| Assez d’écouter des blablas - Assez d’fausses pistes et d’faux espoirs, Silences, attentes, et faux départs (Première strophe, vers 3 à 6). | Poème | |
| Dimension corporelle qui va au-delà des mots | Les participants dans les saynètes se déplacent, prennent position mais pas n’importe comment. Une fois devant la personne qui joue l’enseignant puis une autre fois à côté des autres participants qui jouent les étudiants. La position ne semble pas neutre. L’appui du collectif pour faire écouter sa parole est recherché. | Journal d’enquête de l’un des chercheurs |
| Ouvre moi l’espace et le temps - Fais-moi une place en grand dedans (Première strophe, vers 1 et 2). | Poème |
Tableau 2 : Éléments d’analyse de l’expérience vécue
Ainsi, dans une même situation jouée et rejouée, les dimensions cognitives, émotionnelles et corporelles se complètent, et elles permettent de mieux appréhender l’expérience vécue représentée et communiquée. Cela peut aussi faire ressortir un écart entre la manière dont les différents acteurs se la représentent et la communiquent. La présence d’éléments analogues dans différentes traces de l’expérimentation et leur mobilisation dans l’analyse par différents membres du collectif empruntant différents cadres d’analyse constitue une sorte de validation par triangulation. Elle permet d’aborder différentes facettes de l’expérience et de les mettre en relation.
4. Discussion et conclusion
Le théâtre-forum nous semble offrir l’opportunité d’une définition progressive de la situation jouée et rejouée, et favoriser la transformation de l’indétermination en un problème défini. Il apparait ainsi comme une piste méthodologique intéressante pour favoriser la conscientisation et la communication des représentations de l’expérience vécue de l’éducation inclusive dans l’enseignement supérieur, ainsi que la recherche collective de pistes pour aborder les problèmes qu’elle soulève. Si l’engagement des présents était fort, leurs effectifs sont cependant restés plutôt limités. Ainsi, les modalités de communication et l’organisation effective des ateliers, notamment leur possible insertion dans des structures ou des évènements universitaires existants, restent à retravailler en renforçant la collaboration avec les acteurs administratifs et associatifs, et les décideurs concernés. L’atout principal du dispositif nous parait être sa souplesse, son adaptabilité dans différents contextes de travail en tenant compte des réalités du contexte local. Par la grande liberté qu’il offre pour la construction des saynètes, et par son insertion possible dans des temps de cours, de réunions, de rencontres ou de pauses déjà formalisés, il facilite l’agentivité des acteurs. Pour autant, la pratique du théâtre-forum ne s’improvise pas. Ce dispositif ne peut pas être mis en œuvre sans la contribution effective de personnes compétentes, artistes professionnels issus de compagnies de théâtre à visée sociale, ou personnels de l’enseignement supérieur ayant suivi une formation adaptée et complète.
Pour ce qui nous concerne, la conception et l’expérimentation collective de ce dispositif de théâtre-forum constituent également une expérience, c’est-à-dire une transformation simultanée de notre monde et de nous-mêmes, sujets tentant de le transformer. En tant que chercheur, j’en retiens du plaisir. Plaisir multiforme bien sûr. Plaisir d’avoir pu mener cette expérimentation à son terme. Plaisir d’entrevoir de réelles possibilités méthodologiques pour attraper cette expérience si dure à appréhender. Plaisir d’avoir pu mener ce projet collectivement et pas uniquement avec des chercheurs, mais en m’ouvrant à la Cité. Plaisir d’avoir cherché. C’est drôle de le dire, mais j’ai pu me replonger dans de nombreux ouvrages laissés de côté depuis trop longtemps. J’ai pu débattre, discuter avec le collectif, et surtout apprendre, découvrir, et rêver aussi. Rêver, que dit-il ? Si, rêver d’une autre chose en recherche. Rêver de pouvoir continuer le projet après le projet. Ou encore, rêver à ce que notre dispositif puisse avoir une utilité sociale. Tout ça pour vous dire qu’en tant que chercheur, je ne regrette vraiment pas.
En tant que clown témoin, j’en retiens les émotions ressenties en participant aux ateliers de théâtre-forum, une meilleure conscientisation des difficultés et obstacles rencontrés par les personnes en situation de handicap, quelques pistes pour adapter mes comportements futurs et beaucoup de questions sur la façon de faire évoluer notre société pour la prise en compte et le respect de toutes les formes de vulnérabilité. J’en emporte aussi l’envie de poursuivre des investigations collectives tissant intervention artistique et recherche en Sciences humaines, pour mieux explorer ce que chaque démarche apporte, et comment ces différentes pratiques se tissent pour comprendre et faire bouger l’expérience humaine dans toute sa complexité. J’en retire aussi les opportunités de réflexivité en résonance, au sein du collectif, dans l’action, mais également dans l’analyse et l’écriture après la mise en œuvre. J’ai pris conscience de l’importance de tenir fermement son rôle au sein du dispositif, qu’on soit artiste ou chercheur, pour que le projet se déroule et que les résonances se tissent, tout en restant ouvert à l’expérience de l’autre, dans ce qu’il en dit, ce qu’en expriment son corps et son visage, et ce qu’il en écrit. Tenir ma place de clown, c’est cultiver la présence, être attentive à mon corps, laisser la liberté advenir, couver le poème qui nait du spontané, garder confiance en moi et en autrui, rester connectée au public, dans le respect et l’ouverture, oser sans retenue offrir ce qui s’en vient dans l’alchimie de l’instant… J’espère encore vivre ce type d’expérience pour comprendre et transformer ma pratique et, aussi, un peu moi-même.
Références bibliographiques
Barbier, J.-M. (2011). Vocabulaire d’analyse des activités. Presses Universitaires de France.
Bourgeois, É., Albarello, L., Barbier, J.-M. & Durand, M. (2013). Expérience, activité et apprentissage. Contribution. Dans L. Albarello, J.-M. Barbier, É. Bourgeois & M. Durand (Éds), Expérience, activité et apprentissage. p1-11. Presses Universitaires de France.
Clot, Y. (2015). De mayo à Oddone, l’instruction au sosie. Dans I. Oddone, A. Re & G. Briante (Éds), Redécouvrir l’expérience du travail. p.7-39. Les éditions sociales.
Deslauriers, J.-M., Deslauriers, J.-P. & LaFerrière-Simard, M. (2017). La méthode de l’incident critique et la recherche sur les pratiques des intervenants sociaux. Recherches qualitatives, 36(1), 94–112.
Dewey, J. (1993). La logique, Théorie de l’Enquête. Paris. Presses Universitaires de France.
Freire, P. (2023). La pédagogie des opprimés. Marseille. Agone.
Jaunay, L.-B., Pelaccia, T. & Triby, E. (2024). Enraciner la formation dans l’expérience des soignants et des soignés. Les germes d’une transformation. Éducation permanente, 241(4), 22-34.
Kheroufi-Andriot, O., Nunez-Moscoso, J., Kuehn, T., Crépin, R. & Berthe, M., (soumis). L’expérience du travail collectif pluricatégoriel vécue par des formateurs/(t)rices. Étude dans un institut de formation français. Revue Formation et profession.
Leclerc, C., Bourassa, B., & Filteau, O. (2010). Utilisation de la méthode des incidents critiques dans une perspective d’explicitation, d’analyse critique et de transformations professionnelles. Éducation et francophonie, XXXVIII(1), 11-32.
Martineau, S. (2005). L’observation en situation : enjeux, possibilités et limites. Recherches qualitatives HS(2), 5-17.
Monod-Ansaldi, R. (2024a). Immensipe-moi ! Les aventures de Louste. Consulté le 20 août 2025 à l’adresse https://clownetemoin.hypotheses.org/3286
Ricard, M.-A. (2005). L’empathie comme expérience charnelle ou expressive d’autrui chez Husserl. Recherches qualitatives, 25(1), 88–102.
Tixier, G. (2010). Le théâtre-forum. Apprendre à réguler les conflits. Lyon. Chronique sociale.
Unesco. (2017). L’éducation inclusive. Unesco.





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