Par Mpine Makoe, Darrion Letendre et Robert Lawson
Mpine Makoe est une éminente universitaire dans le domaine de l’apprentissage ouvert et assisté par la technologie. Elle est doyenne exécutive du College of Education et professeure de recherche évaluée par la Fondation Nationale pour la Recherche (NRF) à l’Université d’Afrique du Sud (UNISA). Elle est également titulaire de la chaire du Commonwealth of Learning sur les Ressources Educatives Libres (REL), les pratiques et la recherche, et Ambassadrice OER pour le Conseil international de l’enseignement à distance (ICDE).
Darrion Letendre est spécialiste de l’apprentissage sur le terrain au NorQuest College. Il défend l’éducation autochtone et la revitalisation des savoirs culturelles par le biais des systèmes éducatifs occidentaux. Il a été membre du comité de pilotage en éducation ouverte, apportant des conseils stratégiques et sa sagesse en ce qui concerne les modes de connaissance des peuples autochtones.
Robert Lawson est développeur pédagogique au NorQuest College à Edmonton, au Canada. Il promeut activement l’éducation ouverte au sein de l’établissement depuis 2016 et est membre du comité de pilotage en éducation ouverte de l’université. Il est également membre du conseil d’administration d’OE Global.
Ensemble, nous partageons nos réflexions sur le colonialisme et l’éducation ouverte :
Mpine
Ouvrir un système éducatif qui a été fermé pendant des siècles est une tâche difficile qui nécessite une refonte complète du système actuel tel que nous le connaissons. Tant que l’éducation ouverte fonctionne au sein de ce système d’enseignement supérieur – un système créé pour affaiblir, exclure et marginaliser d’autres savoirs, cultures et valeurs – elle n’atteindra jamais son objectif de supprimer les obstacles à un accès équitable à l’éducation.
Malgré les avantages de l’éducation ouverte et son potentiel pour remettre en question et transformer la domination des systèmes éducatifs du Nord, elle n’a pas réussi à institutionnaliser la démocratisation des savoirs dans l’enseignement supérieur. Cela s’explique en partie par le fait que l’éducation ouverte fonctionne au sein de systèmes, de structures et de pratiques conçus pour subjuguer, dominer et marginaliser les connaissances, les cultures, les langues et les valeurs d’autres peuples.
Ce système d’enseignement supérieur profondément ancré, défini et décrit par l’hégémonie du Nord, a rendu très difficile la survie de tout système éducatif local et autochtone. Par conséquent, l’éducation ouverte, qui fonctionne au sein de ces systèmes, est perçue comme faisant partie de l’hégémonie du Nord qui ignore les connaissances d’autres communautés.
Par exemple, la plupart des ressources éducatives ouvertes sont développées dans le Nord global et partagées ouvertement sans reconnaître leurs préjugés. Même lorsque des licences ouvertes sont utilisées, il est très rare, voire impossible, de trouver des mentions sur la manière dont le partage des connaissances est géré dans les communautés autochtones du Sud global. Cela signifie que les communautés du Nord global sont positionnées comme des productrices de connaissances destinées à être consommées par les peuples autochtones, qui sont implicitement considérés comme n’ayant rien à partager dans le monde épistémique.
Par conséquent, le partage dans ce contexte n’est pas réciproque et, ce faisant, porte atteinte à l’importance du principe de réciprocité fondé sur la philosophie de l’« Ubuntu », qui signifie « je suis parce que nous sommes », un principe que l’on retrouve également dans de nombreuses autres communautés à travers le monde.

License : CC BY‑NC‑ND 2.0.
Darrion
Le colonialisme est une croyance fondée sur le vol, qui a privé de nombreuses personnes des choses les plus précieuses que nous possédons : le savoir, les croyances et les cultures, pour n’en citer que quelques-unes. Cela pose problème depuis de nombreuses générations : une expansion injustifiée et inutile, qui continue néanmoins de tourmenter notre monde. Le colonialisme lui-même est un obstacle que beaucoup s’efforcent de surmonter, et il se manifeste entre autres sous forme de violence, de racisme, d’indignation, de concurrence et de propriété privée.
Le colonialisme est une attitude : la croyance que vous êtes meilleur que moi et que, de ce fait, vous avez le droit divin de contrôler. Le colonialisme est un problème car ses fondements mêmes contredisent intrinsèquement ce que l’éducation ouverte s’efforce d’être : inclusive, communautaire, accessible, sous licence libre et facilement adaptable.
Lorsque nous partageons librement, nous exprimons un amour et une gratitude qui transcendent le temps et l’espace, ce que nous avons tous pratiqué d’une manière ou d’une autre à un moment donné. En tant qu’homme nehiyaw-Métis, je sais que le savoir est un cadeau, transmis par les aîné·es et les gardien·nes du savoir – des éducateur·rices qui savent que pour construire un avenir meilleur, nous devons enseigner à notre peuple de manière positive et ouverte. C’est là que réside une solution possible : les savoirs traditionnels autochtones.
Robert
« L’éducation ouverte est une forme de colonisation. » Ce concept ne me serait jamais venu à l’esprit il y a dix ans, lorsque je me suis engagé pour la première fois dans la communauté de l’open. Je me concentrais sur ce qui me semblait être une approche formidable pour améliorer les objectifs de notre collège : offrir aux apprenant·es une éducation accessible et inclusive. Cependant, cet échange libre et la manipulation de l’information rendus possibles par les licences ouvertes ont aussi nui aux peuples autochtones au Canada. Dans ce pays, il existe une longue histoire de vol d’informations, de culture et de savoirs sans permission.
Lors de l’organisation de l’OE Global 2023, j’ai pris conscience, à mon grand malaise, que j’étais un colonisateur. En demandant à un parent autochtone son avis sur le programme de la conférence, j’ai procédé de manière très extractive, en utilisant ses informations sans réciprocité, sans le garder dans le cercle des relations et de la prise de décision, et sans l’inviter à rejoindre le comité.
Heureusement, j’ai eu un excellent professeur en la personne de Darrion Letendre, qui m’a enseigné le Wahkohtowin, la loi naturelle crie basée sur l’importance de la relationnalité, c’est-à-dire la façon dont tout ce qui nous entoure, animé ou inanimé, est lié. Comme le souligne Mpine, ce concept est similaire à l’Ubuntu, « Je suis parce que nous sommes », une philosophie sud-africaine enracinée dans l’interdépendance. Ces perspectives favorisent le bien-être communautaire plutôt que l’individualisme, qui trouve ses racines dans le colonialisme. La décolonisation est un processus continu pour moi.
Pour reprendre le concept de l’aîné Albert Marshall sur la combinaison des approches autochtones et non autochtones de la science, nous devons appliquer le concept de « vision à deux yeux » à l’éducation ouverte : encourager le partage public et accessible de l’information et des connaissances tout en étant conscient des effets néfastes de la colonisation. « Aussi ouvert que possible, aussi fermé que nécessaire » devrait être notre mantra.
Retrouvez cet article de Mpine Makoe, Darrion Letendre et Robert Lawson, en anglais et en espagnol.
A propos de l’illustration

L’intention artistique originale reste celle de l’illustratrice et peut être différente de l’intention éditoriale de notre remix.
Nous remercions Nikita Abuya pour le partage de son œuvre sur The Greats -Fine Acts sous la licence ouverte CC BY-NC-SA 4.0.

Cet article fait partie de la série « Partager est un défi – Sharing is a challenge ».
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