Luc Massou est actuellement conseiller scientifique à la Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP) du Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace (MESRE), où il est en charge de la coordination des actions sur les ressources éducatives libres et l’éducation ouverte pour la stratégie numérique 2023-2027 du Ministère, dont des travaux en cours sur la conception d’une stratégie nationale en éducation ouverte.
La question se pose parfois chez certains collègues enseignants : je suis un fonctionnaire de l’Etat, et mon institution me fait comprendre que c’est mon devoir de partager mes ressources pédagogiques numériques, sans être forcément à nouveau rémunéré pour cela, alors que cela me prend beaucoup de temps. Mais est-ce réellement le cas ?
En prenant l’exemple du contexte français, nous proposons ici plusieurs réponses à ces différents postulats, et dressons ensuite 4 pistes d’actions pour transformer une obligation perçue en une reconnaissance partagée de l’engagement pour l’éducation ouverte.
Créer des REL est-il vraiment une obligation (notamment pour les enseignants fonctionnaires) ?
Pour y répondre, prenons l’exemple de l’enseignement supérieur en France, car il nous amène à nuancer ce premier postulat. En effet, cette « obligation » de créer des ressources éducatives libres (REL) y est davantage liée à des attendus formulés dans des appels à projets financés sur fonds publics afin de soutenir l’innovation pédagogique avec le numérique, à l’instar de ce qui est exigé pour les publications des projets scientifiques financés également sur fonds publics. Elle peut aussi être liée à une politique interne d’un établissement en faveur de l’éducation ouverte, mais ce cas de figure demeure – pour l’instant ! – encore peu répandu à ce jour.
Dans ces projets financés sur fonds publics, l’objectif visé est ainsi de contribuer à produire des ressources pédagogiques qui soient mutualisées – ou mutualisables – bien au-delà du périmètre initial du projet financé, dans une dynamique d’accès ouvert à la connaissance. Le terme de « commun numérique » est souvent employé pour qualifier ces productions, soulignant l’importance que des communautés les plus larges et diverses possibles (académiques, mais pas seulement !) puissent s’approprier et faire évoluer ces REL sur le long terme.
Pour autant, ces projets s’appuient sur des auteurs (enseignants ou enseignants-chercheurs dans notre exemple ici) qui sont volontaires pour s’y investir. Ils sont le plus souvent accompagnés de personnels d’appui (ingénieurs ou conseillers pédagogiques, notamment) pour concevoir ces REL. Pour résumer, l’obligation dont on parle ici est donc davantage fixée en amont par le commanditaire (et financeur !) de ces projets publics, mais ne remet pas fondamentalement en cause la liberté académique des auteurs qui s’y engageront… ou pas !
Créer des REL est-il chronophage et non rémunéré ?
Oui et non. Concevoir une REL est effectivement chronophage, car cela nécessite de concevoir une ressource pédagogique pour autrui, de préférence peu contextualisée afin de la rendre facilement adaptable à des contextes pédagogiques différents de ceux de ses premiers auteurs. Il faut donc pouvoir se mettre à la place d’autres enseignants ou formateurs, qui seront des potentiels ré-utilisateurs de cette ressource et qui pourront la faire évoluer aussi. Cela impose de respecter des contraintes techniques, juridiques et éditoriales précises afin de rendre cette REL modifiable, interopérable (c’est-à-dire indépendante de formats techniques nécessitant des licences logicielles spécifiques), inclusive et indexable (pour faciliter son repérage via des catalogues ou moteurs de recherche).
Produire une REL nécessite donc un accompagnement en ingénierie pédagogique, numérique et documentaire qui n’est pas toujours présent selon les établissements scolaires ou universitaires dans lesquels se trouvent les enseignants-auteurs. Certains pays, comme la France, co-financent également des opérateurs numériques nationaux de mutualisation de ces ressources pédagogiques, qui se chargent ainsi de les diffuser et de les valoriser à une échelle nationale et internationale via des catalogues accessibles librement en ligne.
Enfin, concernant la rémunération des auteurs, elle n’est pas systématiquement absente. Elle peut être prise en charge, le plus souvent sous forme d’heures supplémentaires, par les projets financés sur fonds publics évoqués précédemment, ou par des mécanismes de reconnaissance interne aux établissements (primes en faveur de l’innovation pédagogique, par exemple). Elle peut aussi s’appuyer sur des mécanismes de réduction du service d’enseignement, pour libérer du temps à consacrer à la création de ces ressources. Là encore, ces mécanismes dépendent fortement des contextes locaux et/ou nationaux en vigueur.
Une tâche supplémentaire… ou pas ?
Selon nous, le véritable débat de fond est le suivant : faut-il considérer la création de REL comme une tâche « exceptionnelle », qui vient s’ajouter aux missions d’enseignement, ou est-elle déjà incluse statutairement dans les missions des enseignants ? Prenons là encore l’exemple de l’enseignement supérieur français. Le décret de juin 1984 fixant le statut des enseignants-chercheurs (https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000520453) est très clair : là où les missions scientifiques incluent la nécessité de valoriser leurs résultats et de diffuser la culture et l’information scientifique et technique, la mission pédagogique demeure centrée essentiellement sur la transmission des connaissances par l’enseignement.
Le volet scientifique intègre donc fondamentalement une dimension « centrifuge », c’est-à-dire qui s’éloigne de son centre afin de toucher des publics les plus larges possibles à l’extérieur de son propre établissement : un chercheur publie afin de donner le maximum de visibilité à ses travaux, et faire ainsi circuler librement les savoirs. Sur le volet pédagogique, la dynamique semble – à priori – plutôt inverse, c’est une mission davantage « centripète » qui tend d’abord à se rapprocher de son centre : un enseignement est tourné vers la réponse à des besoins de formation internes à l’établissement dans lequel travaille un enseignant.
Cet exemple concret explique certainement pourquoi produire des REL à destination d’un public potentiellement très ouvert (bien au-delà de son établissement d’origine) ne va pas forcément de soi et peut être perçu comme une charge de travail supplémentaire chez certains enseignants, alors que bénéficier de la mutualisation de ressources pédagogiques entre communautés enseignantes pourrait leur faire gagner du temps (notamment pour préparer leurs enseignements) et contribuer aussi à la diffusion large et ouverte des connaissances.
Transformer une obligation perçue en engagement reconnu pour l’éducation ouverte
En l’état actuel, il nous semble donc contre-productif de rendre la production de REL obligatoire pour les enseignants, car rien ne les y oblige réellement dans leurs statuts.
L’enjeu ici est davantage de mieux les accompagner pour transformer ce qui relève actuellement d’une perception d’obligation (ou de charge de travail supplémentaire) en un engagement partagé et reconnu autour de valeurs communes qui répondent notamment à l’Objectif de Développement Durable (ODD) numéro 4 des Nations Unies : « garantir l’accès à tous et toutes à une éducation équitable, gratuite et de qualité à travers toutes les étapes de la vie, en éliminant notamment les disparités entre les sexes et les revenus » (https://www.agenda-2030.fr/17-objectifs-de-developpement-durable/article/odd4-veiller-a-ce-que-tous-puissent-suivre-une-education-de-qualite-dans-des ?).
Comment y parvenir ? Voici 4 pistes d’actions possibles, inspirées de nos travaux actuels pour concevoir une stratégie nationale en éducation ouverte dans l’enseignement supérieur français, afin d’accompagner progressivement cette transformation sur le moyen terme :

- Former aux principes, valeurs et outils de l’éducation ouverte dès la formation initiale des enseignants, puis dans le cadre de leur formation continue ;
- Accompagner et outiller la création de REL, pour éviter de demander aux enseignants de tout faire. Ils ont besoin d’être accompagnés par des personnels d’appui (à la pédagogie, au numérique et à la documentation) sur les tâches d’ingénierie, de médiatisation, d’indexation et d’hébergement/diffusion de leurs productions pédagogiques. Ces tâches doivent pouvoir s’appuyer sur des environnements numériques de travail offrant les outils adéquats pour produire et diffuser des REL ;
- Faire collaborer les enseignants pour co-concevoir ces REL à plusieurs, car le co-design renforce potentiellement l’appropriation collective d’une ressource par une communauté d’usagers beaucoup plus large, qu’il faut ensuite animer pour que ces ressources deviennent des communs numériques qui continueront à évoluer et circuler dans le temps ;
- Valoriser et reconnaître l’engagement professionnel des auteurs de REL, qu’ils soient enseignants mais aussi personnels d’appui (ingénieurs pédagogiques ou documentalistes, par exemple). Cette reconnaissance institutionnelle peut prendre plusieurs formes : reconnaissance dans l’avancement de carrière, primes, décharges de service, prix… ou inscription dans leurs statuts !
Retrouvez cet article de Luc Massou en anglais et en espagnol.
A propos de l’illustration

L’intention artistique originale reste celle de l’illustratreur et peut être différente de l’intention éditoriale de notre remix.
Nous remercions Andrius Banelis pour le partage de son œuvre sur The Greats -Fine Acts sous la licence ouverte CC BY-NC-SA 4.0.

Cet article fait partie de la série « Partager est un défi – Sharing is a challenge ».
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