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« Mon précieux » : pourquoi les universitaires protègent leurs ressources pédagogiques et leurs données (mais partagent volontiers leurs articles)

5 mars 2026 par invité.e Coopérer 22 visites 0 commentaire

Un article repris de https://chaireunescorelia.univ-nant...

Javiera Atenas

Javiera Atenas est maîtresse de conférences à la faculté de commerce, d’arts, de sciences sociales et de technologie de l’université du Suffolk, au Royaume-Uni. Elle dirige le certificat postuniversitaire en pratique pédagogique et enseigne l’analyse et la visualisation des données aux spécialistes des sciences sociales. Ses recherches portent sur le développement des compétences critiques en matière de données chez les universitaires et sur le soutien aux institutions dans l’élaboration de politiques ouvertes en matière d’éducation, de données et de science, ainsi que sur le renforcement des capacités dans ces domaines. Elle a travaillé dans l’enseignement supérieur en Europe, en Amérique latine et au Moyen-Orient en tant que chargée de cours, chercheuse et conseillère politique en matière d’ouverture à l’éducation, à la science et aux données. Elle est membre de la coalition dynamique OER UNESCO.

Leo Havemann

Leo Havemann est conseiller en développement de programmes à l’University College London. Il a une expérience dans les domaines de l’éducation numérique, de l’enseignement, des bibliothèques et des technologies, et est chercheur doctoral à l’Open University. Ses recherches portent sur l’enseignement et l’apprentissage, la conception pédagogique, ainsi que les politiques et pratiques en matière d’enseignement supérieur ouvert et numérique.

« Mon précieux… » — Gollum, murmurant à l’oreille d’un anneau. Et, peut-être, les universitaires murmurant à l’oreille de leurs diapositives de cours.

Nous aimons raconter des histoires sur l’ouverture : libre accès, données ouvertes, REL, culture ouverte. Nous écrivons sur la transparence et le partage en tant que biens publics, nous publions des articles prônant l’ouverture — souvent dans des revues en libre accès — et nous la célébrons dans des documents politiques, des manifestes, des déclarations, des recommandations et des conférences magistrales.

Pourtant, lorsque la conversation passe de l’ouverture théorique à l’ouverture pratique (« Pourriez-vous partager vos supports pédagogiques ou vos données ? »), un grand nombre d’universitaires s’accrochent soudainement à leurs artefacts pédagogiques avec une intensité digne de Gollum. L’anneau est en sécurité, les diapositives et les données restent cachées, et le site d’apprentissage virtuel reste un coffre-fort scellé.

Cette tension — publier ouvertement ses recherches tout en protégeant farouchement ses ressources pédagogiques ou ses données — n’est pas simplement de l’hypocrisie. Elle est comportementale, culturelle, structurelle et profondément humaine.

Gollum, murmurant à l’anneau – Image générée avec Copilot

Pourquoi cette réticence ? Une expédition à travers les obstacles

1. Le manque de connaissances : l’incertitude engendre la prudence

Des recherches montrent que la réticence à partager ouvertement des ressources découle souvent d’un manque d’informations. Johnson (2018) dépeint le monde universitaire comme un paysage où les personnes universitaires hésitent, non pas parce qu’elles s’opposent à l’ouverture, mais parce qu’ils ou elles naviguent entre les mythes, les idées fausses et les conseils incomplets sur la propriété intellectuelle et les pratiques ouvertes ; dans le même ordre d’idées, beaucoup résistent à la publication de données ouvertes parce qu’ils ou elles ne comprennent pas pleinement ses implications, ses avantages ou ses structures de gouvernance (Janssen et al., 2018). L’incertitude rend les gens réticents à prendre des risques. 

2. Compétences, confiance, risque

Comme l’a révélé la consultation mondiale de Creative Commons (2022), la culture ouverte se heurte à des obstacles au niveau des personnes : compétences limitées, formation insuffisante, peur d’être jugé, craintes de détournement et simple anxiété. Le partage de matériel pédagogique ou de données est perçu comme quelque chose de personnel. Ces artefacts représentent un savoir-faire, pas seulement un contenu. Contrairement aux articles de recherche, qui ont été filtrés par l’évaluation par les pairs, l’édition et les conventions disciplinaires, les ressources pédagogiques peuvent sembler incomplètes, désordonnées, localisées ou idiosyncrasiques. Leur développement peut être itératif au fil du temps et il est donc plus difficile de les définir comme « achevées » et donc prêtes à être exposées à un public plus large, par opposition aux étudiant·es de ma classe cette année.

3. Obstacles intrinsèques et extrinsèques

LeMire (2025) fait la distinction entre :

  • Barrières intrinsèques : manque de motivation, craintes quant à la qualité ou perception que les REL sont de qualité inférieure.
  • Les obstacles extrinsèques : charge de travail, manque de soutien institutionnel, confusion en matière de licences.

Ces obstacles correspondent parfaitement aux préoccupations des enseignant·es : l’obstacle interne « Je ne suis pas sûr que mes supports soient suffisamment bons » et l’obstacle externe « Je n’ai pas le temps, les outils ou la reconnaissance nécessaires pour le faire correctement ».

4. Incitations

La théorie fondée sur la valeur suggère que les individus adoptent des pratiques ouvertes lorsque les avantages perçus l’emportent sur les coûts. Les obligations en matière de publication en libre accès ont connu un succès relatif pour les raisons suivantes :

  • La conformité est requise pour obtenir un financement.
  • La publication ouverte améliore la réputation.
  • Les avantages sont clairs et largement reconnus.

Mais qu’en est-il des ressources pédagogiques et des ensembles de données ?

  • La reconnaissance est rare.
  • Le travail est invisible.
  • Les risques se ressentent de façon significative au niveau personnel.
  • Les politiques sont incohérentes ou inexistantes d’un établissement à l’autre.

En d’autres termes : les chercheur·es partagent ce qui est récompensé, et non ce qui est simplement encouragé.

Modifier les incitations, pas les personnes

L’ouverture de la recherche et de l’éducation est souvent présentée comme une question culturelle (« Nous devons changer les mentalités ! »), mais les recherches comportementales suggèrent que les obligations, les incitations et les infrastructures influencent les comportements bien plus efficacement que les exhortations morales.

Si les universitaires ont le sentiment que le partage de ressources pédagogiques ou d’ensembles de données n’est fait qu’à des fins altruistes, qu’il est totalement facultatif ou qu’il comporte un certain risque, ils ou elles continueront probablement à les traiter comme l’anneau de Gollum : précieux et peut-être mieux protégé des regards indiscrets.

Pour dépasser ce paradoxe, il faut changer à la fois les politiques et les pratiques.

Les politiques doivent :

  • Récompenser l’ouverture dans les critères de promotion.
  • Reconnaître la création et le partage des REL et des données ouvertes comme une activité universitaire légitime.
  • Assurer la clarté et la cohérence en matière de licences, de droits d’auteur et de réutilisation.
  • Veiller à ce que les données ouvertes soient soutenues par une gouvernance, des infrastructures et des formations.
  • Favoriser les communautés et la collaboration.

Les pratique doivent :

  • Donner l’exemple en matière d’ouverture au niveau des départements et des institutions.
  • Offrir un soutien et des possibilités de développement aux universitaires dans les domaines de la pédagogie ouverte, de la science ouverte, des licences ouvertes et de la publication de données.
  • Favoriser les communautés de partage afin que l’ouverture devienne une habitude et non une exception.
  • Célébrer les contributions, non seulement les citations, mais aussi les outils pédagogiques, les ensembles de données et les conceptions d’apprentissage.
Solutions pour surmonter les défis mis en avant par la communauté de pratiques ouvertes – Image générée avec Copilot

*ADOPTER L’OUVERTURE. Favoriser les communautés / Récompenser l’ouverture / Reconnaître les cursus ouverts / Générer la confiance / Former / Promouvoir les biens communs / Co-créer des politiques ouvertes

La recherche ouverte n’est pas seulement un exercice technique, c’est aussi un exercice social. Il est essentiel de reconnaître le rôle des communautés et de la collaboration dans le soutien de ces pratiques (Havemann et al., 2023). La réticence comportementale est compréhensible, compte tenu des risques, des normes et des structures d’incitation en place. Mais les avantages potentiels — transparence, équité, innovation et croissance collective — sont trop importants pour être laissés enfouis dans les motivations personnelles et les serveurs institutionnels. 

Pour libérer les « précieux » universitaires au profit du bien commun, nous devons changer l’environnement, et pas seulement les mentalités. Et peut-être aider les universitaires à comprendre que partager leurs ressources ne signifie pas les perdre, mais multiplier leur impact.


Références

Creative Commons. (2022, July 22). What are the barriers to open culture ? Here’s what the CC community has to say. https://creativecommons.org/2022/07/22/what-are-the-barriers-to-open-culture-heres-what-the-cc-community-has-to-say/ 

Havemann, L., Corti, P., Atenas, J., Nerantzi, C. and Martinez-Arboleda, A. (2023). Making the case : opening education through collaboration. Rivista di Digital Politics, 3(2) pp. 305–326. https://doi.org/10.53227/108468

Janssen, M., Charalabidis, Y., & Zuiderwijk, A. (2012). Benefits, adoption barriers and myths of open data and open government. Information Systems Management, 29(4), 258–268. https://doi.org/10.1080/10580530.2012.716740 

Johnson, G. J. (2018). Cultural, ideological and practical barriers to open access adoption within the UK academy : An ethnographically framed examination. Insights : The UKSG Journal, 31(0), 22. https://doi.org/10.1629/uksg.400 

LeMire, S. (2025). Faculty barriers to using open educational resources. Open Learning : The Journal of Open, Distance and e-Learning, 1–19. https://doi.org/10.1080/02680513.2025.2573338 

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Retrouvez cet article de Javiera Atenas et de Leo Havemann, en anglais et en espagnol .

A propos de l’illustration

L’intention artistique originale reste celle de l’illustrateur et peut être différente de l’intention éditoriale de notre remix.

Nous remercions Lorenzo Miola pour le partage de son œuvre sur The Greats -Fine Acts sous la licence ouverte CC BY-NC-SA 4.0.


Cet article fait partie de la série « Partager est un défi – Sharing is a challenge ».

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