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Entrevue avec Leslie Weir, bibliothécaire et archiviste du Canada

11 novembre 2020 par Fabio Balli Veille 51 visites 0 commentaire

Un article repris de https://sciencesouvertes.hypotheses...

Entrevue informelle réalisée le 30 octobre 2020 avec Leslie Weir, Bibliothécaire et archiviste du Canada. Par Fabio Balli. Transcription à partir de notes, validée. FB – Vous êtes à l’origine de la Feuille de route pour la science ouverte.

Un article Entrevue informelle réalisée le 30 octobre 2020 avec Leslie Weir, Bibliothécaire et archiviste du Canada. Par Fabio Balli. Transcription à partir de notes, validée. FB – Vous êtes à l’origine de la Feuille de route pour la science ouverte. repris du blog "Favoriser la recherche avec les sciences ouvertes, une publication sous licence CC by sa

FB – Vous êtes à l’origine de la Feuille de route pour la science ouverte. Pourriez-vous me dire comment cela s’est fait ?

LW – Les questions et débats dans les institutions académiques, et le lancement du Plan S en Europe ont suscité beaucoup d’intérêt sur le rôle de la recherche faite et subventionnée par le gouvernement fédéral.

Mona Nemer, la Conseillère scientifique en chef du Canada m’a demandé de présider un groupe de six chercheurs pour développer une Feuille de route sur la science ouverte – la science avec un « s » minuscule. Comme bibliothécaire – j’ai notamment travaillé à l’Université d’Ottawa –, j’étais la seule personne dans le groupe initial qui n’était pas chercheur.

L’objectif était de travailler avec les chercheurs et les conseils subventionnaires du gouvernement fédéral sur leur rôle et les questions d’intégrité : ce sont eux qui vont débattre la question et faire des recommandations.

Le Canada est un grand pays mais n’a pas une grande population et nous avons pensé qu’il est très important de mettre en commun les visions des chercheurs. Nous avons aussi invité des représentants des conseils subventionnaires et des personnes qui ont des postes clé dans des communautés académiques.

On a lancé notre processus en mars-avril 2019 et clos les discussions à la fin de l’été. On a fait dix recommandations, dans l’idée d’assurer que l’on fait des plans d’actions et que l’on aborde toutes les questions de sciences ouvertes, toujours à la lumière du rôle des chercheurs, de leur propriété intellectuelle, et des questions de sécurité nationale. En même temps, on sait qu’il est important d’assurer que les résultats de recherche soient disponibles, et que ce soit possible de reproduire les études, et d’avoir un engagement. Par défaut, tout doit être ouvert mais il y a toujours des conditions et situations qui doivent être considérées.

On a pensé que la feuille de route est utile pour engager les départements du gouvernement fédéral, les chercheurs, les responsables de recherche, etc. On a ensuite partagé les informations importantes dans les agences fédérales, notamment aux scientifiques en chef des agences : Statistique Canada, Ressources naturelles Canada, etc.

Pour nous, tout le monde était convaincu que les sciences ouvertes doivent renforcer la légitimité des sciences. Avec les fake news, on tend à être à l’écoute des personnes qui partagent les mêmes idées et on avait peur que la société commence à questionner l’importance et l’impact des sciences et du partage d’information. Les sciences ouvertes permettent aussi d’améliorer la situation dans les pays où il n’y a pas assez de ressources de financement pour assurer cet accès ouvert, et pour que le grand public soit au courant de l’importance, de l’impact des sciences et qu’il ait accès aux résultats de recherche. L’idée était aussi d’assurer que le Canada collabore avec les autres pays pour créer des solutions, établir des directions pour l’avenir, dans cette tendance globale. Une partie de notre travail était d’étudier les processus dans d’autres pays. La plupart des recommandations touchent le développement avec les chercheurs de plans d’action. Nous avons mis la priorité sur l’ouverture des publications avant la question de données de recherche qui sont plus complexes.

FB – Pourquoi la feuille de route se limite-t-elle aux acteurs fédéraux, plutôt que d’être une stratégie au niveau du pays ?

LW – C’est une des raisons pour lesquelles on a impliqué d’autres communautés : universités, chercheurs privés, conseils subventionnaires, gouvernements. L’idée est de créer un dialogue avec les partenaires au sujet des sciences ouvertes. On a créé une occasion de travailler ensemble, et maintenant on partage nos approches, nos définitions, les questions liées à cette initiative : on a créé le dialogue.

Le Canada est différent de beaucoup d’autres pays : la recherche est une responsabilité partagée entre le fédéral, les provinces et les universités. C’est toujours une négociation et un dialogue pour développer des approches nationales, et avec la création de cette feuille de route, le gouvernement a déjà regardé la situation fédérale et son rôle comme créateur de recherche. On a lancé la feuille de route le 26 février, quelques jours avant l’annonce de la pandémie COVID19, et ça a créé un défi pour le momentum de l’annonce et pour lancer une autre étape, mais je suis convaincue que cela va continuer, et je pense que l’approche reflète la et les cultures du Canada.

FB – Est-ce que les provinces coopèrent entre elles sur les sciences ouvertes ?

LW – Il y a déjà une étroite collaboration entre les provinces et le gouvernement fédéral, nous avons la Fondation canadienne pour l’innovation (entrevue), les conseils subventionnaires… on a un historique de collaboration et je pense qu’après la pandémie, il sera intéressant de relancer une discussion pour voir l’impact que la pandémie a eu sur les questions de sciences ouvertes. On voit que les pré-publications ont maintenant un grand impact sur le partage d’information dans la COVID19, pour trouver un vaccin…

C’est comme un projet de démonstration, une pratique de comment les sciences ouvertes peuvent avoir un impact positif sur la société. Je suis optimiste, je pense que tous les joueurs voient les opportunités, mais en même temps ils sont au courant des complexités. C’est important de comprendre que la situation peut être différente selon les disciplines impliquées. On va poursuivre ces discussions là, on sait qu’on a de grands leaders sur le libre accès au Canada, certains qui ont mené les déclarations de Budapest, de Berlin et de Bethesda. Dès les années 1970, on a eu des conversations et débats sur le sujet et depuis 2002, on a réalisé beaucoup de progrès pour travailler ensemble.

FB – Requérir que les équipement et logiciels soient développés en mode ouvert permettrait d’économiser des milliards, y compris pour les entreprises. Comment voyez-vous cela ?

LW – Je pense que ça va toujours être un hybride : on va avoir des pays qui décident que leur rôle est plus important que l’impact sur le monde. On va avoir la même situation avec les publications savantes, je pense qu’on va toujours avoir des maisons d’édition commerciales, et en même temps des publications ouvertes qui vont cohabiter, mais on espère que l’essence de la connaissance développée va être disponible à tous. Dans tous les pays, il y a des champions du libre accès. On a pris une certaine voie, on est entrain d’aller dans une certaine direction, avec un momentum qui va continuer.

FB – Combien y a-t-il de chercheurs et de fonds de recherche au niveau fédéral par rapport à l’ensemble ?

LW – Il y a beaucoup de chercheurs au fédéral : des gens qui sont identifiés comme chercheurs, et beaucoup d’autres qui font de la recherche, par exemple qui récupèrent des données massives pour Statistique Canada. Est-ce que ces personnes se voient cependant comme chercheurs ? Je pense que le bureau de Mona Nemer a des statistiques, ainsi que les investissements qui sont fait dans et par le gouvernement.

FB – Une critique à la feuille de route est qu’il n’y a pas d’enveloppe budgétaire dédiée. Pour quelle raison ?

LW – C’est important de faire des consultations avec les chercheurs et de développer les plans d’action, sinon c’est difficile de définir les investissements nécessaires. C’est prévu de faire ces plans, d’identifier les besoins, et l’infrastructure nécessaire pour que cela se mette en place : une des recommandations de la feuille est de créer un comité directeur de haut niveau pour assurer la coordination et l’harmonisation des plans d’action, assurer qu’il y ait un momentum et qu’on va aller aux prochaines étapes. L’idée pour la feuille de route était de créer les actions qui vont nous permettre d’identifier et essayer d’avoir des décisions au sujet des investissements, de l’infrastructure nécessaire pour permettre la mise en œuvre.

C’est un début, mais on a eu une première réunion avec la Conseillère scientifique en chef, le Secrétariat du Conseil du Trésor, le responsable du Service numérique, président des Services partagés et moi comme l’une des personnes responsables de la gestion d’information pour le gouvernement fédéral. C’était un lancement pour essayer de réaliser les recommandations de notre feuille de route, juste quelques jours après l’annonce de la pandémie. Tous ces joueurs sont occupés avec la situation de la COVID19. En même temps on ne veut pas tout réinventer, et s’il y a des partenaires qui ont déjà des informations, de l’infrastructure qui pourrait être utilisée, et aussi de faire notre propre contribution avec assez de financement, qui permette un avenir durable au niveau financier, c’est une bonne chose.

FB – Une autre critique est le manque de suivi, par exemple au niveau de l’application de la politique sur le libre accès sortie en 2016. Qu’en est-il ?

LW – Est-ce qu’on va utiliser des encouragements ou punir les personnes qui décident de ne pas suivre les recommandations ? Nous avons pensé que ce doit aussi être une partie de consultations avec les chercheurs. Dans les universités, les questions de promotion et de développement de carrière entrent aussi en jeu, et on doit avoir un dialogue [avec les communautés] sur le rôle des chercheurs. On commence probablement par les encouragements, et d’autres moyens ou outils que l’on peut mettre en place pour atteindre un but partagé.

FB – A ce sujet, les structures organisationnelles des universités manquent souvent de flexibilité. Cet aspect entre-t-il dans l’ouverture des sciences ?

LW – Pour notre feuille de route, à cause d’emphase sur le gouvernement fédéral, on a pas vraiment cette discussion. Le gouvernement fédéral a une structure et des processus très différents des universités. On connaît ces défis mais on n’en a pas vraiment discuté en profondeur. L’idée n’est pas que la feuille de route encourage une réorganisation du gouvernement fédéral, mais plutôt de servir les départements qui sont dans la structure.

FB – Quelles sont les prochaines grandes étapes ?

LW – On avait des dates dans les recommandations, et on a pensé avec l’annonce en 2019 qu’on pourrait voir des étapes concrètes. Presque tout a changé avec la COVID19 : beaucoup de chercheurs travaillent à trouver des solutions à la situation actuelle, on n’a pas lancé les consultations comme prévu. On avait prévu que les articles fédéraux soient dans des dépôts ouverts dès janvier 2022, mais je pense qu’il sera nécessaire de revisiter et relancer le processus après que l’urgence soit passée. On a identifié des personnes pour s’assurer qu’on va travailler sur les recommandations, et on a impliqué les personnes responsables de gérer la recherche dans tous les départements fédéraux. On est au courant de ce qu’on doit faire, mais je pense qu’on va revoir nos dates avec un peu de retard.

FB – La pandémie est gérée dans une approche assez dogmatique. Voyez-vous un moyen d’avoir davantage de pluralité au niveau de la recherche ?

LW – C’est difficile pour moi de commenter car je ne suis pas experte sur ces questions. Au niveau de mon département, nous fonctionnons pour assurer le partage d’information, donner les outils aux canadiens pour qu’ils aient accès au patrimoine.

FB – Voyez-vous d’autres éléments ?

LW – On a maintenant comme des silos par langue : la plupart des publications sont dans une langue. Dans la situation actuelle, j’espère que l’on va se donner l’occasion de donner aux chercheurs un meilleur accès sur les développements, les découvertes de la recherche, et que des chercheurs d’autres départements, disciplines et langues puissent en bénéficier. On veut que les chercheurs puissent publier leurs résultats dans la langue de leur choix, et que ceux-ci soient disponibles [dans plusieurs langues]. J’espère que les sciences ouvertes vont aider à créer une grande communauté de chercheurs avec beaucoup de groupes différents. J’espère que l’ouverture de l’information va créer cet environnement.

FB – Comment voyez-vous les enjeux de traduction ?

LW – J’ai le plus grand espoir dans les technologies de traduction. Je pense que nos interprètes et traducteurs travaillent beaucoup avec des systèmes intelligents, pour créer des traductions on the fly, et c’est difficile avec la somme d’information disponible. En 2008, l’information créée durant l’année dépassait l’information conservée depuis le début de l’humanité, et chaque année ça augmente… Je suis optimiste que l’on puisse utiliser de l’intelligence artificielle pour que, si l’on voit des mots clé, on puisse y avoir accès dans toutes les langues possibles, et que l’on ait une version des résultats dans la langue de son choix. On n’est pas là au niveau technique, mais on y est presque pour des conversations sociales. La recherche est extrêmement complexe et sophistiquée. Pour le gouvernement fédéral, l’objectif est d’avoir tous les contenus disponibles en français et en anglais, mais le défi est de rendre accessible les données massives de la recherche dans les deux langues. C’est difficile et il arrive parfois que l’information ne soit pas disponible. J’espère que les experts techniques vont nous aider à créer un vrai accès à l’information, pour que tout soit découvrable car la langue est une barrière importante aujourd’hui.

« J’espère que les sciences ouvertes vont aider à créer une grande communauté de chercheurs avec beaucoup de groupes différents. Je suis optimiste que l’on puisse utiliser de l’intelligence artificielle pour […obtenir ] des résultats [de recherche] dans la langue de son choix. […] la langue est une barrière importante aujourd’hui.
Leslie Weir

Je ne sais pas si le gouvernement travaille actuellement sur le sujet, mais il y a beaucoup de discussions sur la disponibilité. Dans mon institution, on regarde comment utiliser l’intelligence artificielle pour faciliter l’accessibilité, les interactions et je vois un grand développement dans les systèmes qu’on utilise, par exemple l’interprétation simultanée lors de vidéo-conférence. Ces outils sont basés sur les connaissances des personnes, et on a besoin de ces personnes pour développer des outils puissants.

FB – Merci.

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Citation : Balli Fabio. Entrevue avec Leslie Weir, bibliothécaire et archiviste du Canada. Favoriser la recherche avec les sciences ouvertes 2020 ; 14. ISSN 2563-5905. https://sciencesouvertes.hypotheses.org/563.

Licence : CC by-sa

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