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Interview de Benoit Vallauri acteur de réseaux coopératifs de la culture et animateur du Tilab

2 décembre 2018 par Michel Briand Coopérer 37 visites 0 commentaire

Un article repris de http://www.cooperations.infini.fr/s...

Après la séquence « coopérative pédagogique à Brest » et celle des animateut.ice.s de le formation à la coopération Animacoop, je démarre avec cette interview de Benoît Vallauri une séquence autour des acteur.ice.s de la coopération en Bretagne. Une interview au croisement de l’implication de Benoît dans les réseaux coopératifs de la culture : Muséomix, biblioremix, docàRennes, réseau9 (première partie) et de son animation du laboratoire de l’innovation publique en Bretagne, le Tilab, qui vient de fêter sa première année (seconde parte)

Bonjour Benoît est-ce que tu peux te présenter ?


Benoît Vallauri, je suis aujourd’hui responsable du Tilab, un laboratoire d’innovation publique, qui accompagne des projets coopératifs reliant usagers et les utilisateurs de services publics en essayant de faire en sorte qu’il y ait un peu moins de barrières entre les différentes administrations et structures qui rendent des services au public.
Je suis également impliqué dans des démarches créatives liées au champ culturel comme Muséomix, Biblioremixou avec des associations qui essayent de faire un peu de participation dans le champ des arts comme Electroni-k.org et d’autres activités qui peuvent être un peu plus politiques comme celles qui touchent aux données personnelles et à la nécessite d’informer sur les usages et mésusages des technologies de manière générale.


Je suis animateur de communautés qui fonctionnent de manière très horizontale et très informelle comme les réseaux doc@ : docarennes« réseau informel de bibliothécaires, documentalistes et métiers de la culture à Rennes ! » ; impliqué dans « Réseau9 » qui est un réseau autour de la facilitation qui permettent de fédérer des gens sur des choses ouvertes et de créer des passerelles entre des structures, des communautés qui n’auraient pas l’occasion de collaborer naturellement quand elles restent uniquement sur leur thématique ou leur sujet central d’échange.

Si maintenant du point de vue de la coopération tu avais quatre ou cinq mots clés pour te définir quels seraient-ils ?

Le premier ce serait l’autre parce que j’ai un goût assez prononcé pour la rencontre quelles que soient les personnes. Je me suis rendu compte dans ma vie que la rencontre n’était pas forcément quelque chose de naturel et que si l’on ne n’avait pas des postures adaptées pour rencontrer l’autre et l’écouter alors on pouvait passer à côté de richesses ou de personnes que l’on aurait peut-être jugées trop rapidement.

Un second mot ce serait l’ouverture, à la fois en terme de posture mais aussi dans ce que l’on doit créer et produire. C’est à dire essayer de faire en sorte que cela soit le plus partagé, le plus ouvert possible, le plus en adéquation avec la marche des choses et le fait de ne pas vouloir le clore ou d’avoir des objets ou des processus qui ne bénéficient qu’à certains.

Avec peut-être la notion de communs derrière tout cela, même si je ne suis pas du tout un théoricien des communs qui pourrait être le troisième mot-clé.

Le quatrième ce serait peut-être l’assertivité, en particulier le fait d’essayer de prouver un certain nombre de choses par l’action, d’essayer de convaincre les autres par l’exemple plus que par des concepts.

Et enfin le cinquième, c’est l’envie. On fait beaucoup de choses avec envie, parce cela nous apporte du bonheur, de la joie et je tiens beaucoup à cela. Je ne suis pas très bon pour faire des choses qui ne me plaisent pas, que je n’apprécie pas. Je garde toujours cette envie comme un moteur que ce soit en lien avec mes valeurs personnelles ou avec ma curiosité qui font que j’ai toujours envie de découvrir des choses nouvelles.

L’école la société ne favorisent pas forcément la coopération comment dans ton histoire professionnelle et personnelle as-tu choisi de coopérer avec d’autres ?

Je pense qu’il y a des choses qui sont sûrement très enfouies. Quand j’étais enfant, quand j’étais ado, j’étais toujours celui qui se mettait au milieu de ceux qui se battaient, j’étais un peu celui qui essaie de faire en sorte que les gens se réconcilient, celui qui s’occupait de ceux qui étaient un peu tous seuls dans la cour d’école. Ces choses un peu naturelles, que je ne saurais pas bien exprimer, m’ont suivies certainement.

J’ai toujours pris beaucoup de plaisir au travail de groupe et je pense qu’il y a des choses qui sont venues de par mon expérience du groupe. J’ai eu l’occasion de faire pas mal d’éducation populaire, j’ai aussi été scout et je pense qu’on apprend aussi à coopérer sur ces bases là. J’ai pratiqué uniquement des sports collectifs et j’en fais encore, on apprend aussi par l’intermédiaire du sport une forme de coopération même si elle est à visée compétitive.

Et puis j’ai décidé de me réorienter après avoir essayé de voir si ce qui avait trait à l’économie et à la finance me plaisait et je ne m’y suis pas du tout retrouvé. J’ai alors eu l’occasion de travailler dans l’éducation populaire et c’est vraiment là que j’ai découvert, que j’ai trouvé les processus qui correspondaient à ma psychologie, à ma façon d’être. Des processus que j’ai pu ensuite développer, pousser plus loin dans le cadre d’actions ou de travaux dans différents postes et missions que j’ai pu occuper. J’essayais de poser des bases de coopération y compris dans l’animation et le management d’équipe, de mettre en place des systèmes les plus horizontaux possibles mais avec des cadres parce que ce sont ces cadres là qui permettent de coopérer.

Est-ce que tu pourrais nous présenter un ou deux projets coopératifs qui t’ont marqué ?

Musée d’art et d’histoire & Villa Rohannec’h

Dans mon parcours autour des projets coopératifs, l’aventure Muséomix, m’a beaucoup marqué depuis ma première participation, lorsque’en 2013, l’on m’a demandé d’être facilitateur parce que j’avais quelques habitudes collaboratives.


RDV pour 3 jours hors des sentiers battus afin de réfléchir à des représentations nouvelles de notre territoire. Un Museomix inédit se profile à l’Ouest, co-organisé par la communauté Museomix Ouest, le musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc et la Villa Rohannec’h.
Il sera proposé aux participants une écriture patrimoniale collaborative : imaginer, aménager et faire vivre les espaces pour les ouvrir au public lors d’un après-midi “chantier ouvert”.

Je suis retrouvé propulsé dans une action dont j’avais entendu parler, mais je n’avais pas vraiment touché du doigt ce que l’on pouvait faire, « enfermé » trois jours avec des personnes qui ont une volonté commune de coopérer avec un objectif finalement assez léger puisqu’il s’agit de remixer un musée. On n’est pas sur des choses qui vont transformer la vie des gens, mais sur des terrains qui sont à la fois un terrain d’expérimentation est un terrain ou la coopération doit être travaillée une sorte d’automatisme naturel pour aboutir à notre objectif.

Dans Muséomix, on expérimente aussi bien ce que l’on va sortir de ces trois jours : l’objet, le processus que l’on va présenter au public, mais surtout on va expérimenter le processus qui nous permet de collaborer avec quatre ou cinq personnes que l’on connaissait pas avant d’arriver. À la fin de cette expérience, je me suis dit : il y a trois jours, je ne connaissais pas les personnes avec qui j’ai travaillé et au-delà de la fierté de sortir quelque chose à la fin de ces trois jours, on a vécu des choses extrêmement fortes, extrêmement sensibles, même parfois dans l’opposition. C’est un peu normal lorsque par exemple, un samedi à deux heures du matin on s’aperçoit que notre processus, ou notre prototype ne va pas fonctionner pour des raisons techniques, cela frotte. Malgré cela, à la fin de ces trois journées on est extrêmement satisfait du vécu que l’on a pu avoir.

Je pense que souvent l’expérience des pratiques collaborative est aussi importante que le résultat. Cette expérience doit être travaillée pour que les gens aient envie d’y revenir à la fin même si le résultat final peut être décevant pour un œil extérieur. Si des gens ont une expérience positive, ils y reviendront et à force d’y revenir ils finiront par produire des choses qu’ils n’auraient pas pu réaliser eux-mêmes seuls ou qu’ils n’auraient même pas envisagé de produire. On se rend compte à quel point ces assemblages peuvent largement dépasser les limites personnelles qu’on s’imagine tous avoir.

Quelqu’un qui vient à Muséomix et pour lequel son équipe ou le processus ne fonctionne pas peut se retrouver à vivre une mauvaise expérience et risquera au contraire d’être un peu déçu et de se dire que je ne suis pas fait pour ça. Je pense que tout le monde est fait pour ça, par contre ce n’est pas forcément naturel, on a eu le syndrome de la copie à cacher, de la concurrence à l’école : comment apprendre à coopérer, comment mettre en place sur un sprint Muséomix un cadre de facilitation qui permet de coopérer ? . On croit beaucoup à Muséomix comme d’ailleurs à la facilitation du fait de ce cadre qui est un processus de créativité mais avant tout un processus d’accueil, de découverte de l’autre, d’acceptation de l’autre dans sa différence, dans sa sensibilité, et aussi parfois de résolution de conflits. C’est vraiment tout cela qui amène à se dire « et bien c’était vraiment bien . Et ce « c’était vraiment bien » va permettre d’y rentrer à nouveau, de développer son propre positionnement personnel, ses propres compétences et faire que cela soit de plus en plus facile, de plus en plus désirable d’y aller et de fonctionner comme cela.
Et en seconde expérience le Tilab (voir article à suivre) ..

En fil qui sous-tend tes initiatives il y a aussi l’accès ouvert aux savoirs et aux connaissances est-ce que tu pourrais dire deux mots de la coopération ouverte ou des communs ?

Les cadres de coopération ont vocation pour moi à se reproduire à se développer mais aussi à ce que les gens puissent s’en emparer parce que ce sont avant tout des questions de posture. Je pense que plus on coopère plus l’on a envie de coopérer. Il y a quelque chose d’éminemment vertueux là-dedans, c’est aussi parce que l’on apprend, que l’on est à l’aise, que l’on se sent partie prenante de ces processus-là. Donc il faut les ouvrir au maximum pour permettre aux gens de les reproduire, de s’en emparer, d’être eux-mêmes être en position de facilitation de la coopération.

On retient le plus ce que l’on est capable d’expliquer aux autres. Quand on commence à être capable de mettre en œuvre soi-même des processus coopératifs c’est qu’on a vraiment intégré un certain nombre de bases qui font qu’on se dit « je suis moi aussi capable de faire coopérer des gens ».

Et pour cela il faut que les processus soient ouverts, partagés et aussi documentés. Je ne suis pas forcément la meilleure personne pour documenter (ce qui se fait mon intérêt pour travailler avec des gens qui eux savent documenter). Les recettes des pratiques collaboratives comme Muséomix, comme les Biblioremixont été placées sous des licences qui permettent à d’autres les reproduire, de les modifier, de s’en emparer. On crée aussi des outils qui peuvent être réutilisés à l’extérieurs y compris des outils développés au sein du Tilab qu’on est en train de passer en licence Creative Commons.

Après la seconde chose, c’est comment on arrive à anime un groupe de personnes comme doc@Rennes par exemple pour faire en sorte que la personne qui anime puisse, au fur et à mesure , se dégager de l’animation et que cela se fasse de manière un peu naturelle. Pour cela il y a des processus, permettent de faciliter l’agentivité des individus qui participent.


Un parcours pour l’agentivité : améliorer la capacité d’une personne à agir sur les autres et le monde, considérée à l’aune de ses propres expériences et perceptions quant à celle-ci.

(Museomix Ouest / Samuel Bausson 2016)

Ce qui permet une acculturation afin que chacun se sente en droit de se dire « tient là pendant un mois c’est moi qui vais animer cela » et que cela se passe assez naturellement. Cette nécessaire ouverture ne doit pas être seulement dans la documentation, mais bien dans la posture de chacun, de manière à ne pas reprocher à quelqu’un de s’emparer de quelque chose que l’on faisait auparavant : « je suis prêt à accepter que quelqu’un d’autre fasse quelque chose à ma place parce que je reconnais qu’elle essaie de coopérer avec moi. »

Ce sont des aspects que l’on qualifie dans les espaces de coopération de « Docratie » ou « poéocratie » C’est le fait de dire « si tu fais, tu as raison ». Mais pour cela, si c’est moi qui suis en train de faire et que quelqu’un me dit « je peux faire à ta place » parce que je pense que cela va être mieux fait, il faut être prêt à l’accepter et c’est un vrai travail sur sa posture et ses représentations. Donc cette ouverture, ce cadre, est dans la façon dont on expérimente la coopération au quotidien.

Si tu avais à citer un ou deux freins à la coopération quels seraient-ils ?

Le premier frein à la coopération pour moi est lié aux problématiques de pouvoir. Clairement coopérer avec les autres c’est abandonner un certain nombre de représentations et de comportements, la première étant peut-être la posture hiérarchique traditionnelle, ce qui fait que je vais être obligé de privilégier l’échange. Cela ne supprime pas la prise de décision mais cela interroge le processus de prise de décision. Cela interroge la façon dont on permet de l’horizontalité. La coopération est souvent vue comme une « concurrence » au fait de progresser hiérarchiquement, de faire carrière, des schémas dont les administrations sont encore l’archétype. On progresse dans les administrations en ayant des services de plus en plus gros, y compris quand on est un mauvais manager. Et lorsque quelqu’un dit « pendant 10 ans je n’ai plus envie de manager mais je veux devenir chargé de mission » c’est considéré comme une rétrogradation. Et tant qu’on sera dans cet esprit là dans nos organisations pyramidales, la hiérarchie sera frein aux processus de coopération.

Le second frein est la non-reconnaissance. Lorsque l’on n’est pas reconnu dans son espace coopération, en coopérant avec les autres. Quand il n’y a pas quelque chose qui vient valoriser cette coopération, on peut se dire je coopère, mais finalement je n’en ai pas de retour. Ce retour peut être dans des choses très concrètes, mais il est souvent dans le ressenti, les sentiments. Reconnaître la coopération de quelqu’un, c’est reconnaître ce qu’il a apporté au processus de groupe, reconnaître que sa place est utile ; ce qu’il ets arrivé à mettre cela en place ? et ne pas considérer y compris dans une équipe très coopérative que finalement tout cela est naturel et qu’il n’y a pas de questions se poser. Chacun à ses propres besoins et moteurs de réciprocité, et il me semble important de le prendre en compte.

Et ce qui peut faciliter la coopération ?

En reprenant ce qui est dit plus haut c’est la reconnaissance, c’est la question du merci qui doit ne doit pas être oublié dans les cadres coopératifs. Et la réciprocité, l’attention, la bienveillance bien sûr.

Dans Muséomix ce qui facilite la coopération c’est l’envie. Quand cette envie n’est pas en place parce que l’on n’a pas choisi son équipe, il faut réussir à la créer. C’est une acculturation aux processus coopératifs mais aussi au sens de ce que cela va apporter, le sens de l’action. Je pense qu’il est important de se poser très vite la question du sens et la question de qu’est-ce que les modes coopératifs vont apporter au sens de notre action commune.

Il doit y avoir une sorte de symétrie des attentions : Si je veux améliorer un service public en allant voir les utilisateurs, en faisant des ateliers avec eux, en essayant de les embarquer, de leur donner de la place pour qu’ils puissent décider, produire des choses importantes pour eux ; mais qu’au sein du service, de l’équipe, je ne suis pas en mode coopératif cela ne marchera pas ! On ne peut pas aller « vendre » à des citoyens des choses que l’on ne sait pas faire en interne. Il est important de réapproprier cette symétrie : être aussi attentif à nos modes de faire à nos modes de construction avec les utilisateurs qu’à ceux que l’on porte en interne dans un cadre coopératif dans une équipe, un service ou une association. D’ailleurs combien d’associations ne fonctionnent-elles pas dans un mode encore plus pyramidal et sclérosé qu’un certain nombre d’administrations en finissant parfois par perdre le sens même de ce qu’elles font au profit du fonctionnement de la structure. Pour revenir au sens commun et se dire c’est cela le sens que l’on souhaite porter auprès de nos citoyens il faut commencer par se l’appliquer à nous-mêmes.


Sur DocàRennes ce réseau coopératif est-ce que tu pourrais citer un frein et une facilitation ?

Une facilitation c’est la diversité des personnes qui sont là une diversité qui permet vraiment d’apporter des propositions riches et diverses.

Un frein c’est peut-être un manque de structuration dans l’animation qui pourrait être un peu plus officialisée : qui l’anime pendant un mois ou deux. Un processus qui existe sur docàBrest et qu’il faudrait peut-être mixé avec le notre qui est un peu plus libre. https://www.google.com/url?sa=t&amp...fonctionne par grandes périodes d’accélération puis de périodes où il se passe un peu moins de choses et en même temps c’est un mode de fonctionnement qui convient et qui correspond à la « charge de travail » des personnes qui co-animent le réseau. Cela c’est fait de façon tellement naturelle que l’on ne s’est jamais coordonné, peut-être qu’aujourd’hui il faudrait qu’on se coordonne ?

Si tu avais à citer des personnes ou des lectures qui t’ont inspiré pour la coopération ?

- « Etre radical, Manuel pragmatique pour radicaux réalistes » D’Alinsky, bien sûr

- Fork the work, ouvrage collectif autour des Tiers lieux et de la coopération en action}

C’est aussi « l’Age du faire » de Michel Lallemant qui permet de faire un certain nombre de ponts entre je fais quelque chose moi-même, le « Do it yourself » et je fais avec d’autres, le « Do it with others ».

Professionnellement, c’est aussi le bouquin des collègues de Nod-A « le guide du Corporate hacking » c’est-à-dire comment on peut hacker à plusieurs son entreprise, son service, son administration. J’y ai trouvé un sens à des choses que je faisais assez naturellement :)

Le guide de l’animateur de Jean-Michel Cornu sur la coopération, très pratique.

Et des romans, comme «  » d’Alain Damasio, que je vois aussi comme une superbe fable sur la coopération :).

Licence : CC by-sa

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