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Concevoir des projets pour en assurer la compostabilité

16 août 2026 par Gilles Jacovetti Coopérer 0 visite 0 commentaire

Propos liminaires

Cet article explore un concept émergeant au sein des approches collaboratives : la compostabilité de projet. Il s’agit d’une démarche mêlant partage et recyclage, qui vise à faciliter la réutilisation des ressources d’un projet pour aider au développement d’autres projets.

Cet article est une réécriture d’une communication scientifique présentée lors d’un colloque QPES à Lausanne en juin 2023. Dans un autre article à suivre, nous nous intéresserons à l’application de la compostabilité de projet à l’enseignement supérieur.

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Introduction

La compostabilité de projet est une notion qui est née de l’observation de nos efforts pour réduire nos déchets. Elle désigne l’ensemble des mesures que l’on prend pour que les productions, l’expérience et les méthodes d’un projet puissent être réutilisées (recyclées) pour aider au développement d’autres projets.

La notion été introduite en 2015 par Laurent Marseault (Marseault, 2015) qui menait alors une réflexion sur les moyens de ne pas gaspiller l’énergie investie dans un projet une fois que celui-ci est terminé, en s’inspirant des cycles de régénération de la nature.

Concrètement cela consiste en certaines actions spécifiques à mener avant, pendant et à la fin d’un projet afin de pouvoir en favoriser la dissémination des savoirs et productions vers d’autres initiatives, d’autres projets.

Il s’agit de définir une méthode permettant de conserver un maximum de traces de la vie d’un projet (qu’il s’agisse des données produites, des documents, de l’organisation adoptée, de l’environnement, des retours sur l’expérience vécue, etc.) et de les rendre accessibles à toute personne intéressée. À la clôture d’un projet, l’attention se porte généralement sur les livrables finaux, tandis que les documents intermédiaires, la méthodologie et l’historique du projet restent souvent inexploités, alors même qu’ils constituent des ressources précieuses lorsqu’ils peuvent être réutilisés.

Dans les milieux associatif et universitaire (enseignement, recherche), la prise de conscience de cette perte et de la difficulté à réutiliser ces savoirs a conduit à l’émergence d’une communauté de pratique autour de la compostabilité de projet. Ses adeptes y voient un double bénéfice : non seulement un avantage personnel, mais aussi une opportunité pour la communauté dans son ensemble.

Par nature, cette notion encore émergente possède un fort potentiel de transformation des mentalités en faveur de la coopération et de la réappropriation à grande échelle, tout en réduisant le gaspillage de temps, de ressources et d’énergie.

Composter les projets : une approche innovante pour la transmission et la coopération

Une idée née d’un constat écologique

Le concept de compostabilité de projet a émergé en 2015 sous l’impulsion de Laurent Marseault (Marseault, 2015), inspiré par l’observation de nos pratiques écologiques quotidiennes. Nous avons appris à trier, recycler, et même composter nos déchets alimentaires pour limiter notre impact environnemental. Pourtant, lorsque nos projets prennent fin, nous nous contentons trop souvent d’en livrer les résultats, en laissant disparaître l’ensemble du processus et des ressources intermédiaires qui ont permis de les mener à bien.

Tout projet suit un cycle de vie, construit en une série d’actions organisées pour atteindre un objectif défini. Sa fin, programmée ou prématurée, est souvent accompagnée de la perte d’un savoir précieux : méthodes employées, décisions prises, essais et erreurs. L’idée de la compostabilité repose alors sur un principe simple : plutôt que de laisser perdre ces ressources, pourquoi ne pas les structurer et les partager pour qu’elles puissent nourrir d’autres initiatives ?

En 2018, Romain Lalande et Laurent Marseault (Lalande et Marseault, 2018) ont posé les premières bases concrètes de ce concept sur le site vecam.org, mettant en avant son fort potentiel dans les dynamiques de coopération et de réappropriation. Un projet compostable est ainsi un projet dont les traces (documents, méthodes, narration d’expériences, etc.) sont organisées et rendues librement exploitables pour faciliter leur réutilisation futures pour d’autres.

Une pratique déjà expérimentée

Si la compostabilité de projet reste une approche émergente, certaines communautés, notamment dans le milieu associatif, en ont déjà fait une réalité. Des collectifs comme OSONS, Animacoop [1] ou encore le laboratoire LPED [2]intègrent cette démarche dès la conception de leurs projets, tandis que d’autres, comme vecam.com [3] ou #Les jours Heureux [4], ont cherché à composter leurs projets en fin de parcours, même sans préparation initiale (Marseault, communication personnelle, 2023).

Cependant, le concept manque encore de documentation et de retours d’expérience systématisés. Son potentiel, lui, est très large : il s’applique à tout type de structure – associations, entreprises, établissements d’enseignement et de recherche – et peut transformer la manière dont nous concevons la transmission des savoirs et des expériences.

Un concept en résonance avec d’autres mouvements

La compostabilité de projet s’inscrit dans une tendance plus large d’ouverture et de mutualisation des connaissances. Elle partage des valeurs communes avec des initiatives comme les données FAIR (FAIR data, 2021), la low-tech, les communs (Parange, 2014) ou encore les modèles de décentralisation et d’archipélisation.

Ces mouvements mettent en avant des principes de partage et de collaboration, souvent matérialisés par des licences Creative Commons et des plateformes collaboratives. De la même manière, la communauté de la compostabilité de projet vise à éviter le gaspillage de ressources, à enrichir les pratiques collectives et à faciliter la transmission des expériences passées vers les générations suivantes.

Les notions clés de la compostabilité de projet

Sans vouloir aller trop loin dans la théorisation du concept, bien comprendre la compostabilité de projet passe par la définition (ou tout du moins par l’explicitation) de quelques notions importantes.

Le "grain" : une mesure de réutilisabilité

Un aspect fondamental de la compostabilité est la notion de "grain", qui définit le niveau de simplicité des ressources produites et leur facilité de réutilisation. Plus un élément est simplifié et accessible, plus il est exploitable. On peut parler de grain d’autant plus fin que l’élément est simple.

Prenons l’exemple de données numériques multimédia :

  • Une vidéo sans incrustations (titres, sous-titres, logos) offrira plus de flexibilité d’usage qu’une vidéo finalisée.
  • Séparer une bande-son de son support vidéo permet de réutiliser chaque composant indépendamment.

Idéalement, plus le grain est fin, plus les ressources compostées seront réutilisables. Ce choix peut être anticipé dès la conception du projet ou décidé en fonction des contraintes du moment.

La "gare centrale" : un espace de partage structuré

Merci à Patrick Federi

Une ressource bien organisée doit être facilement accessible. C’est là qu’intervient la notion de "gare centrale", développée par le collectif Interpole (Interpole, 23). Il s’agit d’un espace de stockage et de diffusion où sont déposés de manière organisée les éléments réutilisables d’un projet.

Ce dépôt peut prendre diverses formes selon la nature des données et la communauté concernée :

  • Un wiki ou une plateforme numérique pour des documents et données numériques.
  • Un lieu physique pour des ressources matérielles (archives, maquettes, prototypes).
  • Dans une logique d’archipel, une gare centrale peut aussi servir de nœud de connexion entre plusieurs projets, facilitant l’interconnexion des savoirs et des expériences.

Préserver la mémoire d’un projet et recycler son narratif

Un projet ne se résume pas à ses résultats : son histoire, son processus, ses décisions sont tout aussi précieuses. Composter un projet signifie donc également conserver son narratif :

  • L’historique du collectif pour en comprendre l’évolution, la culture et son environnement,
  • Les comptes rendus et relevés de décision du groupe pour capitaliser sur les discussions, éviter de reposer les mêmes questions à l’avenir ou éviter de commettre des erreurs.
  • etc...

Par exemple, dans le collectif Animacoop, un rituel de début de réunion consiste à demander aux participants leur "météo du jour" et à noter ces ressentis dans les comptes rendus. Ce type de trace permet de replacer les décisions prises dans leur contexte émotionnel et collectif.

Mettre en œuvre la compostabilité

Assurer la compostabilité d’un projet repose sur une série d’actions réparties tout au long de son cycle de vie :

Phase du projet Actions clés
Avant le démarrage Définir le grain, choisir/préparer une gare centrale, prévoir les méthodes de collecte des productions intermédiaires.
Pendant le projet Collecter et organiser les productions, assurer un suivi avec l’équipe, alimenter la gare centrale.
À la fin du projet Vérifier la cohérence du compost, assurer son accessibilité, enrichir la gare centrale des derniers livrables, diffuser l’information sur son existence.

Exemple concret : compostabilité d’un projet vidéo
Prenons le cas d’un projet de création de vidéos éducatives. Si l’objectif est d’optimiser la réutilisation des ressources, il faut :

  • Stocker séparément l’image, l’audio et les éléments graphiques (sous-titres, logos…) sous différents formats.
  • Choisir des formats ouverts facilitant leur modification et réutilisation.
  • Documenter le processus de création et les choix techniques pour permettre leur réappropriation.

Ainsi, une autre équipe souhaitant créer un projet similaire pourrait réutiliser ces ressources sans avoir à tout reconstruire de zéro.

Un potentiel encore à explorer

La compostabilité de projet est une approche encore peu répandue, mais qui porte en elle un grand potentiel de transformation. En facilitant le partage et la transmission des savoirs, elle permet d’éviter la dispersion des efforts, d’optimiser l’utilisation des ressources et d’accélérer la coopération entre acteurs d’un même domaine.
Son intégration progressive dans les milieux associatif, éducatif et professionnel pourrait ouvrir la voie à de nouvelles pratiques de travail plus collaboratives, plus durables et plus efficaces. Et si nous apprenions à ne plus gaspiller l’énergie investie dans nos projets ?

Remerciements

L’auteur tient à remercier chaleureusement Laurent Marseault pour sa disponibilité et les informations communiquées.

Cet article a été rédigé à partir d’une communication scientifique qui a pu voir le jour grâce au support du programme Erasmus+ de la Commission Européenne (projet DECART 2022-25, numéro 2022-1-FR01-KA220-HED-000087657, conçu et porté par Siegfried Rouvrais).
Cet article ne reflète que le point de vue de son auteur. La commission n’est pas responsable de l’usage qui pourrait être fait des informations contenues dans cette publication.

Quelques références intéressantes

Animacoop, https://source.animacoop.net/?LaGareCentralePourOrganiserEtRendreVis (page consultée le 8 janvier 2023)

Collectif OSONS, https://ressources.osons.cc/?GareCentraleEspaceDeTravailCollaboratif (page consultée le 5 janvier 2023)

DECART (2023). www.decartproject.eu, Projet Européen ERASMUS+, référence 22022-1FR01-KA220-HED-000087657

FAIR data. Dans Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Fair_data (page consultée le 18 septembre 2021)

Interpole. https://interpole.xyz/?LesGaresCentralesPourOrganiserEtRendre (page consultée le 5 janvier 2023)

Lalande, R. et Marseault, L. (2018). https://vecam.org/2014-2021/La-compostabilite-pour-un-ecosysteme-de-projets-vivaces.html

Marseault, L. (2015). https://soundcloud.com/romainlalande/la-compostabilite-des-structures-des-projets-et-des-humains-laurent-marseault?utm_source=vecam.org&utm_campaign=wtshare&utm_medium=widget&utm_content=https%253A%252F%252Fsoundcloud.com%252Fromainlalande%252Fla-compostabilite-des-structures-des-projets-et-des-humains-laurent-marseault

Parange, Béatrice & de Saint Victor Jacques (coord) Repenser les biens communs, CNRS Éditions, 2014

Licence : CC by-sa

Notes

[2Le Laboratoire LPED de Marseille, alors dirigé par Bénédicte Gastineau, a adopté la gestion de la compostabilité des projets de recherche (et également dans l’enseignement).

[3Vecam (vecam.org) est une association qui a composté toutes ses activités après sa dissolution.

[4L’association #LesJoursHeureux a décidé de composter ses activités lorsqu’elle a décidé sa dissolution (https://les-jours-heureux.fr/archipel/fondamentaux/). Il en est de même pour l’association Vecam (vecam.org).

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