L’Université Technologique de Troyes (UTT) organisait fin juin un colloque dont le titre était « Révolution IA générative au cœur de l’université : Nouvelles pratiques, nouvelles compétences, nouveaux défis ». Voici ce que j’y ai appris.
L’Université Technologique de Troyes (UTT) est une des quatre Universités Technologiques en France. Son Président, Christophe Collet a jugé opportun -pour ne pas dire urgent- de se pencher sur la question de la transformation des Universités à la suite de la « Révolution IA ». Il a confié l’organisation de cet événement à Nada Matta et Leila Merghem-Boulahia qui ont proposé un programme remarquable.
Lundi 29 juin
Stéphane Canu, Chargé de Mission IA au Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Espace, fait une excellente présentation sur le sujet de l’IA et des Universités. Ses slides sont remarquables et son exposé (qu’on pourra retrouver ici : Intervention sur l’IA par Christophe Collet, Président UTT & Stéphane Canu, chargé de mission IA) va depuis le fonctionnement de l’IA sur ses possibles effets sur la recherche et l’éducation. Je regrette néanmoins l’absence de message politique : que propose le Ministère ? Quelle est sa vision sur l’avenir des Universités ?
Nous participons ensuite à un atelier avec des étudiants de l’UTT qui nous décrivent une enquête réalisée auprès de personnes enseignantes de différents établissements, sur les usages de l’IA. Lors des questions, ils me répondent qu’ils ont noté quelque chose de surprenant : alors que chez les (jeunes) étudiants, ils voyaient une corrélation entre l’effet de gain de temps ressenti et la volonté d’utiliser l’IA, chez les (vieux) enseignants, la corrélation est inverse : plus un enseignant l’utilise, moins il a l’impression de gagner du temps. Plusieurs explications possibles. Fatiha Tali-Otmani, chercheure à Toulouse (Université Jean-Jaurès) confirme cela par ses propres travaux : chez les enseignants qui n’utilisaient pas l’IA, il y en avait pour qui c’était par méconnaissance ou par rejet, mais d’autres qui s’étaient rendu compte que cela leur faisait perdre du temps. Une interprétation est qu’une personne enseignante est bien plus perfectionniste. Et que lorsqu’on exerce notre pensée critique pour corriger le résultat d’une IA, cela peut prendre plus de temps que de l’écrire soi-même.
La session de l’après-midi contient quatre keynotes. Je commence et je m’exprime sur les liens entre IA et tricherie. Puis c’est le tour de Bart Lamiroy, URCA (Université de Reims) qui nous explique comment ils ont réussi dans leur Université à faire adopter un texte de type charte au niveau de l’Université. Le timing est excellent puisque je venais d’expliquer que si on se réfère à une définition raisonnable de la tricherie (celle du Larousse par exemple : Enfreindre certaines règles, certaines conventions explicites ou d’usage en affectant de les respecter) il ne peut y avoir de conventions explicites que si l’établissement en adopte ! Autrement dit, la première étape doit consister à adopter une série de textes permettant ensuite un dialogue et le développement de formations.
Les deux autres exposés de la session sont donnés par les représentants des entreprises AWS et Snowflake. Des exposés similaires, où il est question de la vision de leurs dirigeants, de leur large gamme de produits, de comment ceux-ci peuvent venir résoudre les problèmes de la formation. Deux splendides exemples de techno-solutionnisme. C’est en réalité assez fascinant parce que le discours est bien construit, les idées et arguments fonctionnent à condition de ne pas questionner les hypothèses, les prémisses. J’utiliserai cet argument ultérieurement dans mes interventions : quand on remplace le discours du monde de l’éducation par celui de l’entreprise, de l’efficacité, du secteur marchand, on n’argumente plus de la même façon. Pour certains, c’est bien l’objectif : gérons l’éducation comme on gère l’entreprise et on sera bien plus efficace. Il faut se demander comment on a laissé ce discours devenir le discours dominant à l’école (mais on pourrait aussi dire « dans l’hôpital »). Car si éduquer se résume à des chiffres, à des questions d’optimisation, la solution consistant à laisser entrer les entreprises privées pour délivrer des certifications vides de contenus fonctionnera très bien et deviendra vite la norme. Il faut donc résister et ne pas les laisser entrer. Bien entendu, il faut aussi expliquer qu’il ne s’agit pas ici de défendre une profession mais de défendre l’idée même de l’éducation publique et cela prend forcément du temps.
Lionel Nicaud, de OnePoint, nous présente des choses bien plus intéressantes. Il faut que je songe à retourner revoir son exposé. Son analyse -que je partage depuis longtemps– est que malgré nos envies de prendre des raccourcis, il faut se demander si la compétence IA dont on veut doter nos étudiants n’est pas tellement importante que cela mérite de passer du temps. Peut-être d’ajouter pour cela une année de formation.
Dans la table ronde qui a suivi je vais être injuste et ne retenir que l’intervention de Fatiha Tali-Otmani de l’Université Toulouse 2. J’ai eu la chance d’être membre de son jury d’HDR il y a quelques mois et c’est du sérieux : une analyse étayée par la théorie, mais aussi de nombreuses collaborations et donc beaucoup d’exemples. La table ronde portait sur l’IA en entreprise et Fatiha Tali-Otmani nous faisait part de son inquiétude, concernant les entreprises, d’avoir des cadres utilisateurs d’IA génératives dont l’incompétence pouvait être masquée par celle-ci. Les coûts possibles étaient inquiétants.
D’autres interventions portaient sur les jeunes codeurs. Autrement dit, des jeunes diplômés (ici de l’UTT, mais on aurait aussi pu prendre en exemple ceux de Nantes Université) qui rejoignent l’entreprise. On nous explique que ceux-ci sont de plus en plus testés lors des entretiens d’embauche en deux modalités : avec et sans IA. Pour tester, le site https://www.hackerrank.com/ semble être devenu une solution retenue (il faudra que je demande à nos étudiants s’ils se jaugent avec ça).
Les discours des uns et des autres ne sont pas encore convergents mais on comprend quand même qu’il est de moins en moins question de coder mais de savoir utiliser un assistant de codage (comme kiro.dev) ou d’être en vibe coding. Un effet de cela est que les entreprises ont de moins en moins besoin de codeurs juniors. Mon analyse est qu’il faut se préparer à l’Université pour ne pas rester très longtemps dans la position de coder junior.

Mardi 30 juin
Le thème est celui des transformations pédagogiques. En réalité, nous allons plutôt continuer à analyser l’existant.
Nous accueillons Madame Vanina Paoli-Gagin, Sénatrice de l’Aube. Celle-ci est très engagée sur la question de l’alignement des IA. Ce terme mérite d’être défini. On peut lire (sur wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Alignement_des_intelligences_artificielles) qu’il s’agit de « concevoir des intelligences artificielles (IA) dont les résultats s’orientent vers les objectifs, éthiques ou autres, de leurs concepteurs ». Avec cette définition, on dira que Grok est aligné mais c’est clair qu’on parle plus d’alignement pour décrire des IA qui partagent les valeurs de la société…
La Sénatrice nous explique donc qu’il y a des valeurs qui sont les nôtres et que nous n’avons pas à nous aligner sur des valeurs nord-américaines. Que des valeurs humanistes sont essentielles. La Sénatrice a auditionné ces derniers mois des dizaines d’experts (dont Yoshua Bengio et Fatiha Tali-Otmami !) et nous fait part de ses pré-conclusions. Elle voit en particulier avec inquiétude le rôle des quelques GAMAM. Jusque-là, tout va bien.
La Sénatrice nous expose aussi l’incapacité du politique de jouer un rôle majeur mais juge indispensable que l’école soit très active pour préparer les citoyens de demain afin que l’utilisation de l’IA reste raisonnable [qui devront se débrouiller tous seuls puisque le politique a démissionné, NDLR]
J’avoue être déçu : je pense qu’hélas c’est l’école qui est en train de s’adapter aux règles du secteur marchand. Sous couvert d’efficacité, de proposer des solutions d’emploi aux jeunes, on introduit une politique des chiffres, des objectifs numériques, des certifications.
Même Léon XIV n’y croit pas :
Francis Jutand, ancien DG Adjoint de l’Institut Mines Telecom et aujourd’hui Vice-Président de la Société Française de Prospective prend la suite. Son analyse est riche. Parfois trop. On comprend que l’IA offre de nombreuses opportunités et que les changements de paradigmes doivent être digérés.
Je ne résiste pas pour finir à partager cette anecdote de Bart Lamiroy (Université de Reims) qui m’indiquait qu’un patron lui avait dit récemment qu’il encourageait ses employés à utiliser l’IA. Tout le temps. Et que cela lui permettait de gagner du temps. Sur un sujet sensible, ses employés -avec l’aide de l’IA- arrivaient assez systématiquement à la même opinion. Si elle allait dans le sens de ce que pensait le patron, tout va bien. Si par contre la pensée dominante était différente, le gain restait appréciable parce qu’il n’y avait qu’une opinion à chercher à contredire.
Cette histoire fait écho à des échanges pendant ces deux jours : l’IA est vu globalement comme un appauvrissement intellectuel.
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