Ce que leur inventeur en disait en 2021 et ce qu’on peut en retenir
Graham Atwell a publié en 2007 l’article initial sur les Environnements Personnels d’Apprentissage (EPA) : « Personal Learning Environments-the future of eLearning ? », à l’époque ou le Web2.0 proposait de nombreuses capacités d’action et de collaboration. En 2021, il publiait « Personal Learning Environments : looking back and looking forward » où il se demande pourquoi ce concept n’a pas pris, et dans quel cadre il pourrait être intéressant. J’ai encore parlé de l’EPA dans ce blog récemment.
L’idée de l’EPA est que les apprenants puissent construire leur propre environnement d’apprentissage, au-delà de l’environnement numérique de travail (qui devrait s’appeler environnement numérique d’apprentissage ou ENA) proposé par l’institution. Dans le principe, cet EPA permet d’intégrer les différentes formes d’apprentissage (formels, informels, professionnels et personnels) en permettant de créer,remixer, et partager des ressources. Cette approche prend tout son intérêt dans le cadre de l’apprentissage tout au long de la vie.
Qu’est ce qui n’a pas fonctionné ?
De fait, aujourd’hui l’ ENA est devenu un outil central dans toutes les institutions, mais le concept d’EPA est resté un concept de niche. D’après G. Atwell, cela est dû à la fois à plusieurs raisons. D’une part, le débat s’est concentré sur des questions de choix technologiques d’architectures plutôt que de s’interroger sur la pédagogie liée à de leur usage. De plus, les nombreux services web 2.0 et leurs technologie ouvertes qui étaient à la base de cette dynamique, ont disparu, ou sont devenus confidentiels.
D’autre part, le système éducatif a pris une orientation contraire à la promotion de l’autonomie des étudiants. Graham Atwell parle de marchandisation et de managérialisme. L’étudiant est vu comme un client auquel on distribue un « produit », avec une standardisation des cursus et une focalisation sur les « credentials ». Il souligne également que l’EPA s’inscrit dans le mouvement de l’éducation ouverte, et des ressources éducatives libres, qui s’il n’a pas disparu, reste lui aussi marginal.
Autre problème, qui a été formalisé depuis l’avènement de l’EPA, c’est que construire un EPA est une construction complexe, qui nécessite des compétences suffisantes en termes de maîtrise de son autonomie, ce qui implique un accompagnement structuré pour la plupart des étudiants, et qui s’inscrit dans le cadre du développement d’une littératie numérique.
Contradictions
Atwell note des contradictions de fond entre une certaine standardisation des formations, le développement de formes d’apprentissage qui se multiplient, et les demandes des employeurs qui voient la capacité de gérer ses propres apprentissages comme une compétence clé, tout au long de la vie. Dans ce cadre, l’EPA garde tout son sens.
Tournant numérique
Atwell note que le Covid-19 a eu un effet d’accélération sur l’enseignement en ligne (il remarque qu’il s’agit plutôt d’une démarche de teaching plutôt que de learning du fait que les enseignants ont dû gérer la crise plutôt que de proposer de nouvelles modalités de formation). Il relève deux tendances majeures dans les technologies numériques pour l’éducation (ou EIAH) : d’une part les Learning analytics et d’autre part l’IA . Concernant les Learning Analytics, il regrette que les recherches se soient plutôt portées sur les ENA institutionnels, limitant leur impact sur les EPA, mais aussi sur la pluralité des apprentissages, qui dépassent le cadre des ENA. (Note de l’auteur : C’est une critique classique portée contre les Learning Analytics). Il y a pourtant tout un champ de recherche à mener pour mieux accompagner les apprenants dans leur conscience de leurs apprentissages.
Concernant l’IA, il note que cette tendance vise plutôt l’apprentissage adaptatif, où l’IA détermine les activités des apprentissages. Il rappelle qu’il ne faut pas confondre la notion de personnalisation dans le cadre de l’IA de celle prônée par l’EPA. Il note néanmoins que ces tendances ont permis de développer des apprentissages en autonomie. Dernier point sur les évolutions numériques, des outils de productivité comme Slack, Zoom, ou Teams ressemblent à des formes techniques de ce qui a été développé dans le cadre des EPA.
Perspectives
Atwell revient sur l’importance de développer l’agentivité dans une perspective d’apprentissage tout au long de la vie, et considère que la question de la métacognition est le point central pour maîtriser les processus d’apprentissage. Il ajoute qu’il existe de multiples outils et de ressources disponibles. L’enjeu pédagogique serait alors plutôt la capacité à géré une abondance de ressources.
Il pondère ce constat au regard des perspectives liées aux crises environnementales (il s’appuie sur la contribution Ed-tech witihn Limits de Selwin), et pose la question de développer des approches alternatives, intégrant les questions d’équité, les pédagogies radicales, et les perspectives de groupes marginalisés. D’un point de vue technologique, cela signifie de « faire face à la finitude » et de « viser à rétablir l’usage de la technologie comme activité partagée et génératrice de communs ».
Mon analyse se situe dans la lignée d’Atwell
Le constat que nous sommes entrés dans un régime de polycrises qui rend l’avenir incertain est maintenant partagé. L’évolution de l’enseignement supérieur est de toutes façons en marche. Coté enseignement, les évolutions sont inévitables. Par exemple, la question de l’évolution de la posture de l’enseignant de détenteur de savoir à celle d’un « accompagnateur » (Mentors, guides intellectuels, curateurs d’idées, designers d’expériences d’apprentissage, etc. ) ressort dans la plupart des scénarios que l’on aille vers une société sobre, ou inondée d’IA. Sauf que cette question est toujours posée, mais que les nombreuses résistances de toutes natures empêchent tout changement.
La question du développement des compétences cognitives qu’on les appelle littératie numérique, capacités (sociales) d’autorégulation des apprentissages , métacognition, développement de l’esprit critique, sont relevées comme centrales dans une société de l’information adulte, mais de nombreuses freins existent à en faire des compétences centrales et explicites dans le développement de l’adulte. Parmi les freins, notons que chaque déclinaison de ces compétences correspond à des communautés différents qui peinent à construire une vision globale. Ces compétences sont pourtant des axes structurants pour développer des pédagogies soutenant l’agentivité des apprenants, et donc dans la conception des situations pédagogiques.
L’EPA, qu’on le considère comme soutien à des pratiques pédagogiques ou comme outil technologique, trouve effectivement ses limites dans ce contexte peu favorable. Aborder les questions de développement de ces compétences sous l’angle des EPA permet de les envisager d’une manière holistique. Et pourtant, comme le souligne Atwell, le concept d’EPA reste confidentiel.
De fait, l’EPA existe bien, car les étudiants pour réussir doivent s’organiser dans un contexte où la majorité des ressources sont effectivement numérisées. Mais il n’est pas visible pour les enseignants, les accompagnateurs, qui ne se soucient guère des pratiques numériques de leurs apprenants, étudiants. Par contre, ils projettent des peurs : le plagiat, la triche, le désinvestissement, … et le numérique sert ici de bouc émissaire. Je ne dis pas que cela ne pose pas de problème, mais il est clair que ce n’est pas la manière d’aborder ces problèmes, et de tirer parti des potentialités réelles de ces outils.
Se pencher sur l’EPA, c’est chercher à comprendre comment l’apprenant s’organise et pouvoir l’accompagner dans le développement de son agentivité. Par exemple, on sait que 90 % des étudiants utilisent aujourd’hui l’IA générative dans leurs apprentissages. Il est donc central dans leurs EPA et modifie leur manière d’interagir avec le savoir. A quel moment est ce un frein ? Qui en souffre ? Comment en tirer parti pour apprendre ? Comment permettre à tous d’en profiter ?
D’un point de vue technique, il est clair qu’il n’est pas possible de proposer un outil générique, mais il pourrait être intéressant de donner à voir quelques propositions permettant à chacun de s’inspirer pour organiser son propre EPA, et de repartir des pratiques du moment, après tout « Internet Tout Y est Pour Apprendre
» reste toujours d’actualité.
Crédit photo : TodaysArt 2008 – 16n _ ƒ5³ par Haags Uitburo licence CC-by-nc-sa





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