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Peut-on faire confiance dans un monde numérique, le cas des ENT ?

2 décembre 2018 par admin Bruno Devauchelle 512 visites 0 commentaire

Un article repris de http://www.brunodevauchelle.com/blo...

Un articlerepris du blog de Bruno Devauchelle, un site sous licence CC by sa nc

Le mot confiance est utilisé plus que de raison en ce moment, en particulier dans les propos des responsables de l’éducation nationale. C’est en particulier le cas à propos des Environnement numériques de travail qui ont fait l’objet d’une journée d’étude lors du salon Educatech Educatice le mercredi 21 novembre dernier. L’insistance systématique sur ce mot laisse à penser au moins deux choses : d’une part les personnels du ministère de l’éducation appliquent la rhétorique de leur ministre, d’autre part si l’on parle tant de la confiance c’est qu’elle n’est aussi évidente que cela dans les pratiques effectives du numérique dans les établissements scolaires.

Le mot confiance est tiré du verbe confier si l’on s’en réfère au dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey. Après avoir éliminé le sens d’un autre terme « confidence » au cours de l’histoire, le sens qui s’impose est double autour de l’idée de se fier, « se fier avec ». Pour le dire autrement, la confiance fonctionne à double sens, elle doit être basée sur la réciprocité. Si l’on regarde le développement du terme au travers de la définition qu’en donne le CNRTL (http://www.cnrtl.fr/definition/confiance) on constate que le terme s’applique à la confiance que l’on donne à l’autre avant d’être la confiance que l’on se donne à soi ou que l’on attend des autres envers soi. Mais la confiance c’est plus largement la mise en place d’un sentiment de sécurité et d’harmonie. Là où le sens du terme confiance pose question c’est dans son rapprochement avec la foi. La confiance serait alors une forme de croyance. Si on pose la question du côté du juridique, on s’aperçoit que la forme la plus usitée du terme est liée à l’expression « abus de confiance ». Du coup on s’aperçoit que la confiance est en amont de la loi. On fait d’abord confiance et si on trahit cette confiance, c’est la loi qui tranche. Cette lecture ouverte du terme confiance peut certes être critiquée, mais elle essaie de montrer la complexité du terme et surtout à en révéler les ambiguïtés ou tout au moins la polysémie.

La journée des « porteurs de projets ENT » organisée par la Direction du Numérique pour l’Education, en marge du salon Educatech-Educatice, a eu pour mérite de mettre en évidence une querelle ancienne autour de ces textes si obscurs pour le commun des mortels, même dans l’éducation, que sont les SDET, CARMO et autre RU003 ou encore quelques initiales si habituelles dans le jargon de l’éducation en France. C’est le terme de « cadre de confiance » qui est avancé par le ministère pour spécifier son travail pour organiser le développement des ENT. Le cadre de confiance n’est pas la loi, comme nous l’avons vu précédemment. C’est exactement la même chose qui différencie une charte et un règlement dans un établissement scolaire. Les schémas directeurs et autres textes de cadrage que propose le ministère sont des orientations pas des obligations. Mais ce qui est important c’est que ces différents documents tentent d’organiser au mieux la vie numérique de l’institution scolaire. Sébastien Reinders, Expert EdTech – Ecole Numérique chez Agence du Numérique (AdN) dans la Wallonie en Belgique a mis en évidence de manière aussi bien humoristique qu’ironique ce que pouvait produire le fait de n’avoir aucun cadre, ce qui est le cas de sa région. Or le ministère tente depuis 2003 d’organiser le numérique dans les établissements scolaires au travers de l’initiative ENT.

Si un cadre de confiance est proposé, il y a aussi la loi qui peut parfois sous-tendre ces cadres proposés. Mais parfois il n’y a ni aucune directive politique et encore moins de texte de loi voté dans les assemblées (et transcrit dans le code de l’éducation). Deux exemples récents montrent combien tout cela est fragile, même lorsqu’il s’agit de la loi : la loi dite de l’interdiction des téléphones portables et la loi sur la protection des données personnelles.
– Pour ce qui est du téléphone portable et des appareils mobiles, on observe que c’est d’abord un texte politique qui s’appuie sur une problématique de débordement : les adultes découvrent avec effarement l’attitude des enfants devant les écrans et avec leur téléphone portable alors qu’ils sont les premiers responsables de l’acquisition puis de l’encadrement de l’utilisation quotidienne. En écrivant une loi, le législateur, relayé par le ministre, se rassure et permet aux adultes, parents et éducateurs, de se rassurer à peu de frais sur leur propre difficulté éducative. Dans le même temps, l’inscription des exceptions pédagogiques dans la loi est aussi le double signe d’une part d’un fait établi d’usage du portable et d’autre part de l’échec partiel de toutes les politiques massives d’équipements des élèves par les pouvoirs publics. Pour le dire autrement cette loi est comme un filet de pêche à larges mailles, il ne retient que les cas les plus spectaculaires (cf. aussi Hadopi).
– Pour ce qui est de la loi sur la protection des données, on est étonné de voir qu’aujourd’hui encore, au niveau de chaque établissement d’enseignement, elle reste globalement incomprise, méconnue quand ce n’est pas tout simplement pas mise en œuvre. L’entrée en vigueur du texte européen aurait dû être largement anticipée dans nos institutions scolaires, elle ne l’a pas été. Comme si en bon français et irréductibles gaulois, la loi ne nous concernait pas ou simplement à la marge. D’ailleurs la définition du périmètre d’action du délégué à la protection des données du ministère, lors de ces journées, a provoqué des interrogations nombreuses : quel est la référence ? quels sont les outils ? quel est le processus d’analyse et d’accompagnement des acteurs de terrain ? L’évocation de la responsabilité locale du chef d’établissement fait frémir : encore une loi qui va alourdir dans la mise en œuvre comme dans la responsabilité le poids de la tâche quotidienne. De plus, au vu des questions posées et malgré la référence au document proposé par CANOPE : « Les données à caractère personnel, Comprendre et appliquer les nouvelles réglementations dans les établissements scolaires « https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/RGPD/RGPD_WEB.pdf, la plupart des acteurs se sent fort démuni face à cette loi transcrite dans le droit français bien tardivement :
« Le RGPD, voté en 2016 et entré en application le 25 mai 2018, est la nouvelle réglementation européenne en matière de protection des données directement applicable dans le droit français. La loi n° 2018-493 du 20 juin 2018 relative à la protection des données personnelles est venue compléter la loi de 1978 qui reste toujours en vigueur. »

La répétition du terme « confiance » risque un jour de se retourner contre celles et ceux qui l’utilisent à tout va. L’enseignant dans sa classe le sait bien : faire confiance aux élèves repose aussi sur la confiance que les élèves accordent à leur enseignant. C’est cette réciprocité qui semble pour l’instant manquer. On peut même aller plus loin d’analyse et s’interroger sur le paradoxe que recouvre l’emploi surabondant du terme : en tant que pilote plus je parle de confiance plus cela révèle que je redoute la méfiance. Des subterfuges existent pour empêcher la montée de la méfiance et de la défiance, ils sont souvent employés par les décideurs. Mais lorsque les pratiques avancent et se développent, il peut s’avérer que le doute s’installe. Les deux récentes lois d’une part, les propos dispersés du ministre à l’occasion de son discours de Ludovia repris sur la page du ministère « Le numérique au service de l’École de la confiance » (http://www.education.gouv.fr/cid133192/le-numerique-service-ecole-confiance.html).

Reste un point important à évoquer ici et qui semble considéré comme important dans les couloirs du ministère : la question des données. Non pas tant celle des déclarations légales et autres discours publics, mais celle du quotidien. La phrase : « Mieux protéger pour mieux valoriser sera donc la pierre angulaire de la stratégie ministérielle en matière de données numériques. » est révélatrice d’une forte tension. On sait que la « possession des données » est essentielle aujourd’hui pour un système social et économique. Mais le revers de la médaille c’est l’humain, l’usager face à ses données personnelles qui sont transmises dans les différents systèmes. La prise de conscience doit être aussi individuelle. Pour le dire autrement, il est indispensable que chaque citoyen prenne conscience de la manière dont il est le réservoir d’alimentation de système divers qui utilisent justement ces données. Le monde scolaire qui se voudrait à part du monde réel du fait d’ENT et autre DPD, est-il capable d’être éducateur sur ce domaine ? Cela passe par la sensibilisation des enseignants et des personnels à la responsabilité vis à vis des autres membres de la communauté éducative. Quand on dénonce le fichier d’un syndicat qui comprend des données sur certains de ses membres, on peut de la même façon s’interroger sur certaines « appréciations » stockées par certains dans les établissements scolaires.

Derrière les ENT se cache donc plusieurs questions importantes : comment protéger les jeunes dans un monde numérique si on veut que ce numérique soit présent dans les établissements scolaires ? Comment éduquer les jeunes à ce monde numérique ? Comment faire prendre conscience aux personnels des établissements de l’importance de cette attention à toutes les données personnelles ou non. Plus largement cette journée est aussi l’occasion de soulever la question de la formation juridique des enseignants et responsables des établissements scolaires et de leur hiérarchie. On peut parfois être effaré de certaines questions qui laissent à penser au mieux une ignorance, au pire un déni.

On pourra compléter cette lecture en allant lire cette page du ministère : https://gar.education.fr/
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