Innovation Pédagogique
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La pédagogie pour les uns (DGESCO), services numériques pour les autres (DNE) !

3 janvier 2023 par admin Veille, par Bruno Devauchelle 180 visites 0 commentaire

Un article repris de http://www.brunodevauchelle.com/blo...

Un article repris du blog de Bruno Devauchelle, une publication sous licence CC by nc nd

Rappelons d’abord quelques observations réalisées au cours des années passées à propos de l’informatique et du numérique en éducation. Dès son introduction dans le monde scolaire et universitaire, certains ont vu dans l’informatique et plus largement les moyens numériques une potentielle transformation pédagogique. Celle-ci ne s’est jamais produite à la mesure de ce qui a été projeté, espéré, rêvé par certaines et certains. Dès le déploiement de l’informatique dans l’entreprise et l’administration, le monde scolaire et universitaire n’a pas échappé à l’informatisation de l’organisation et des services scolaires : gestion administrative, comptable et organisation des temps et des espaces scolaires et même gestion des bibliothèques et centres documentaires. Deux territoires se sont constitués, l’un au coeur de l’activité d’enseignement/apprentissage, l’autre tout autour de l’activité centrale. La nomination successive et le profil de Directeurs du Numérique pour l’Éducation (DNE) met de plus en plus en relief cette partition. Il faut bien dire que pour ce qui est du coeur de l’activité, la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO) et ses satellites (Programmes, Conseils Scientifique etc…) a toujours gardé une main ferme. Elle impose, toujours, de manière surtout verticale, des manières de faire qui seraient conformes à l’esprit des dirigeants (et de certains chercheurs, inspecteurs généraux et conseillers de toutes sortes…). La pédagogie, ce serait la DGESCO, la périphérie technique la DNE. Certes, il y a bien des zones de recouvrement, mais les récentes prises de parole du Directeur de la DNE (A le Baron) confortent cette partition.

Ainsi : »Le Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse publie une doctrine technique du numérique dans l’éducation, afin de mettre en place un cadre d’architecture et de règles communes, visant à fournir aux usagers un ensemble lisible et structuré de services numériques éducatifs accessibles simplement et interopérables. » https://eduscol.education.fr/1042/services-numeriques-et-cadre-de-confiance (contributions jusqu’au 15 janvier prochain) sous l’intitulé « Services numériques et cadre de confiance ». Dans le même temps de Conseil Scientifique de l’Éducation National (CSEN) publie en s’appuyant sur l’opérateur CANOPE « QUELQUES BONNES IDÉES D’INNOVATION PÉDAGOGIQUE » (https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/conseil_scientifique_education_nationale/CSEN_Bonnes_idees_Dec2022.pdf). Cet étonnant document tente de donner des axes pédagogiques et d’en limiter d’autres sans pour autant avoir été plus avant dans la réalité de la classe en continu tout au long des années.

Sans entrer dans l’analyse critique approfondie de chacun de ces documents, il semble bien qu’il faille poser le problème plus précisément : Les dimensions pédagogique et didactiques semblent antagonistes avec l’évolution des moyens numériques dans l’espace scolaire et universitaire. On comprend mieux l’orientation prise par le directeur de la DNE, une année et demie après son arrivée à ce poste. On peut d’ailleurs le comprendre en lisant ses états de service professionnels. On peut aussi comprendre l’option faite par le ministère de s’en remettre au CSEN pour donner les directions à prendre en matière de pédagogie et de didactique ainsi qu’au conseil supérieur des programmes publié en juin 2022, cet « Avis sur la contribution du numérique à la transmission des savoirs et à l’amélioration des pratiques pédagogiques » est passé largement inaperçu. Il s’adressait aux acteurs au sein des établissements et fixait ainsi un ensemble de préconisations dans le domaine du numérique dans les classes.

Malheureusement, les enseignants n’en font qu’à leur tête ! Les critiques parfois violentes faites envers les enseignants par certains « scientifiques » sont une des sources de la démoralisation et de la désaffection qui traverse ce métier. Ceux qui disent ce qui est bien et mal ont ils réellement une connaissance du quotidien des classes ? On peut s’interroger. Cela d’autant plus que le cadre posé pour les pratiques des enseignants est de plus en plus contraignant. Certains pourraient voir dans ces « indisciplines » la nécessité de les « cadrer ». Un récent rapport d’inspection d’un enseignant utilisateur très averti et avancé des moyens numériques confirme cela : « il faut une trace manuscrite » et non pas numérique ! Non seulement le Ministre ne parle pas de numérique dans ces récents propos, mais les cadres intermédiaires lui emboîtent le pas en imposant les fameux fondamentaux qui, ici, débordent jusque dans les injonctions. Pour le dire autrement, le ministère prend acte de cette « résistance » de nombreux enseignants à l’utilisation pédagogique des moyens numériques. Toutefois il oublie que l’ensemble du cadre pour exercer le métier est lui-même en opposition à cette direction du numérique en pédagogie, laissant seulement quelques bribes à l’enseignement de l’informatique (au nom de plusieurs logiques dont, principalement, la logique économique.

Il ne s’agit pas ici de défendre toutes les pratiques pédagogiques quelles qu’elle soient, mais de favoriser les initiatives réfléchies. Pour ce faire, il y a la responsabilisation des acteurs. Comme le montre cet article de ce début d’année publié par le Monde : « Ces profs qui restent, malgré…. » (https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/01/02/les-aider-a-devenir-des-adultes-des-citoyens-c-est-la-plus-grande-des-victoires-rester-enseignant-malgre-tout_6156278_3224.html) nombre d’entre eux sont encore et durablement porteurs d’un projet pour eux et pour les jeunes. Quand le CSEN se fait fort de donner des directives et de dénoncer certaines pratiques, le plus souvent au nom d’une posture scientifique qui se veut sûre d’elle, il ne fait que renforcer un sentiment de « malaise ». De plus il renforce sans s’en apercevoir une forme de soumission à des travaux dont il est parfois troublant de voir comme ils sont controversés (les intelligences multiples ou encore la gestion mentale, voir la pleine conscience). Or la plupart des enseignants n’ayant pas les outils pour approfondir ces débats, ils sont tentés de se laisser aller au désintérêt (je n’ai pas les outils suffisants) ou à l’adoption sans sens critique (je préfère choisir une théorie, même fausse, si elle me satisfait émotionnellement et affectivement). On peut lire aussi dans cet autre article du même journal Le Monde intitulé « un modèle où l’enseignant est vu comme un technicien » (https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/01/02/le-systeme-educatif-francais-se-rapproche-d-un-modele-ou-l-enseignant-est-vu-comme-un-technicien_6156343_3224.html) qui confirme le sentiment d’être « orienté et piloté » par en haut. Une vision professionnelle du métier d’enseignant ne peut être une vision strictement technique, quels que soient les fameux référentiels.

Et pourtant, un cadre pédagogique et un cadre technique témoignent de cette volonté d’encadrer, de contraindre… car l’observation montre qu’il y a des écarts importants entre les rêves, les discours et les réalités… Les rêves pédagogiques des décideurs, poussés par les passionnés de technologies numériques et parfois par les entreprises du secteur (comme sait le faire une société comme Apple) mais aussi par une certaine vision économique de l’avenir numérique du pays, ne se sont pas traduits par une modification profonde des pratiques : l’acculturation prend plus de temps que les évolutions techniques qui ont souvent généré un sentiment négatif ou d’incapacité à agir. La société informatisée s’est très vite développée, portée par des moyens logiciels qui offrent aux décideurs des outils de pilotage et de « surveillance » ou encore d’accompagnement des activités. Car le cadre technique est précieux pour tous les acteurs et on ne peut critiquer la nécessité d’une clarification (au travers de ce projet de vision stratégique suivi d’une doctrine technique), tant les acteurs se plaignent d’une absence de cohérence globale voire de stratégie. Confrontés à des services et applications parfois peu interopérables et peu ergonomiques, les acteurs des établissements, et en particulier les cadres, ont du mal à les adopter, mais l’on fait bon gré mal gré. L’engouement pour une solution comme Pronote auprès des chefs d’établissements du second degré aurait dû interroger les responsables, il y a fort longtemps…

L’évolution du cadre numérique et informatique de l’enseignement est en cours. En laissant de côté la pédagogie en lien avec le numérique, la DNE confirme une orientation qui correspond à l’évolution de la DGESCO et de son conseil scientifique. Observant les analyses toujours très négatives des évaluations et comparaisons internationales à de nombreux niveaux, les priorités énoncées avec le précédent ministre sont confirmées. Si certains énoncent des directives pour les enseignants, d’autres pensent à une évolution plus globale d’un système éducatif républicain dont les fondements issus du 18è siècle et de la révolution française ne sont toujours pas réellement atteints. Alors que le numérique continue de transformer société et culture, l’école le situe à la périphérie de ses priorités, en assurant le cadre technique et laisse de côté une grande partie des ambitions pédagogiques. Plus globalement, l’école serait-elle en train d’abandonner les jeunes, les élèves aux sirènes du marché de l’informatique et du numérique portés par une explosion informationnelle et communicationnelle face à laquelle nous sommes tous vulnérables. Et ce ne sont pas malheureusement les Territoires Numériques Educatif, ou encore les socles d’équipement, voir les travaux sur le bâti scolaire qui vont répondre à ces problématiques qui, sur un plan sociologique, sont bien connues : comment sortir de l’élitisme républicain, qu’il soit de droite ou de gauche ? Peut-être faut-il beaucoup plus d’humilité…. et faire réellement travailler les acteurs en commun au lieu de les fragmenter. Les collectivités s’interrogent toujours sur la dimension pédagogique des moyens numériques, et il n’y a pas réellement de réponse, en tout cas pas de la DNE….

A suivre et à débattre
BD

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