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Numérique à l’École : Des enseignant·es pris·es dans des injonctions paradoxales

1er novembre 2018 Veille 298 visites 0 commentaire

« Quand le numérique s’invite à l’école »… Voici l’entrée en matière proposée aux contributeurs·rices du numéro 78 de la revue Hermès, au dossier intitulé « Les élèves, entre cahiers et claviers ». Une thématique qui bien sûr a retenu toute mon attention, et j’ai ainsi eu le plaisir de contribuer à la réflexion collective engagée grâce à ce numéro.

Un article repris du Carnet de recherche de Anne Cordier, "Cultures de l’Information" avec l’autorisation de l’auteure

Les enseignant·es, des êtres sociaux pris dans des injonctions paradoxales

Si technique et société forment un couple indissociable (Moles ; Musso), l’École de fait se trouve aussi interrogée profondément par le fait technique. Les derniers grands textes institutionnels français relatifs à « l’entrée de l’école dans l’ère du numérique » (Loi d’Orientation 2013 ; Plan Ambition Numérique, notamment) dessinent un modèle éducatif/pédagogique à la fois utopique et idéologique, pour reprendre la distinction opératoire de Paul Ricoeur (Ricoeur, 1997), particulièrement articulé autour du lien numérique/innovation.

Sur la base de matériaux divers que j’ai recueillis au cours de nombreuses investigations de terrain en établissement scolaire (entretiens individuels semi-directifs, observations de séances pédagogiques, recueil de documents et supports pédagogiques), j’ai fait le choix pour cette contribution de proposer une centration sur la communauté enseignante confrontée, bon gré mal gré, aux injonctions institutionnelles mais aussi sociétales liées au numérique. Comment les enseignants se situent-ils entre utopies, idéalisations et réalités de l’exercice professionnel ? Dressent-ils à travers leurs discours le portait d’un monde scolaire meilleur par le numérique à l’école ?

Entre utopies et idéologies, des acteurs sur le fil

Les notions d’utopie et d’idéologie paraissent fécondes pour démêler les idéaux et volontés de « bien faire », et la manière dont les enseignants se pensent, et appréhendent leur rapport pédagogique au numérique, au sein d’un système fait d’injonctions et de paradoxes.

Le numérique, une menace pour la communauté de pratique enseignante ?

Au-delà de la réception des discours idéologiques effectifs ou projetés par les acteurs, il convient d’interroger ce que le numérique fait à la communauté de pratique enseignante. On parle ici de communauté de pratique pour désigner l’organisation d’individus négociant des éléments de référence et de langage communs, des actions coordonnées, et œuvrant pour la réalisation d’un projet partagé (Wenger, 2005). Le choix de focaliser mon attention dans cette contribution sur des enquêtés appartenant au même établissement permet d’analyser finement cette question, les uns et les autres faisant référence lors des échanges à leur contexte d’établissement, aux équipes pédagogiques dont ils sont membres, et à leurs collègues du quotidien en général.

L’instrumentalisation du numérique au service du sentiment d’« innover »

« On attend d’un professeur qu’il soit capable de travailler avec le numérique » : par cette affirmation – où l’on remarquera à nouveau la présence du « on » « tiers-absent » analysé par Charaudeau (1992), un professeur d’Histoire exprime le sentiment d’injonction éprouvé par le corps enseignant concernant l’exploitation du numérique dans les pratiques pédagogiques. La maîtrise de la discipline n’apparaît plus suffisante, celle du numérique s’impose conjointement. Au-delà de l’attente institutionnelle soulignée par les acteurs, c’est aussi la volonté de faire correspondre leurs pratiques pédagogiques aux « nouvelles attentes des élèves », pour reprendre l’expression de cette professeure de Lettres, qui anime ces enseignants : « (Les élèves) sont habitués à des outils rapides, efficaces, alors même si on doit pas tomber dans le numérique pour le numérique, ce qui serait démagogique, on se doit de penser nos pratiques pédagogiques autrement ».

Une conclusion

Profondément interrogée par le fait technique, l’institution scolaire dessine à travers des textes institutionnels accompagnés de discours perçus comme injonctifs par les acteurs un modèle éducatif et pédagogique à la fois utopique et idéologique, particulièrement articulé autour du lien numérique/innovation. Cette présente enquête menée auprès d’enseignants du secondaire met en lumière les processus d’appréhension, de réception, mais aussi de négociation des professeurs avec ce système d’intentions. Au cœur du discours des enseignants l’on décèle le souci de répondre à une injonction qui rejoint leurs observations des pratiques juvéniles comme le sentiment que l’école ne peut rester en dehors de l’évolution à l’œuvre.

Toutefois, ce souci est porteur d’un risque majeur : celui de se placer au service d’un marché de l’information et d’un modèle de société qui reposent sur la performativité et l’adaptation à l’outillage technologique du moment. Il est alors à craindre que la formation par le numérique prenne le pas sur la formation au numérique, et une approche culturelle de l’information et du numérique qui seule peut pourtant favoriser une émancipation critique des individus, et être à la hauteur des enjeux éducatifs mais aussi et surtout sociétaux qui y sont liés.

Pour lire l’article dans sa totalité, c’est ici !

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