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Casilli Antonio (2019). En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, notes de lecture par Michaël Bourgatte

Un article repris de http://journals.openedition.org/rfs...

Michaël Bourgatte, « Casilli Antonio (2019). En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic », Revue française des sciences de l’information et de la communication [En ligne], 22 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 24 mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/rfsic/11495 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rfsic.11495

Qui a lu le premier opus de Tintin au pays des soviets aura sans doute gardé en mémoire ces vignettes donnant à voir des usines fumantes lesquelles se révélaient n’être que des façades en carton-pâte dès lors qu’on les approchait. Hergé, sous les traits de son jeune reporter, cherchait alors à dévoiler la face cachée d’un socialisme soviétique défaillant dans un savant mélange d’humour et de politique. Loin de comparer pied à pied ce volume de Tintin et le livre d’Antonio Casilli, une analogie au moins est possible. Si la proposition est cette fois-ci scientifique, elle n’est ni dénuée d’humour (qui connait un tant soit peu l’auteur sait qu’il n’en est pas dépourvu), ni d’engagement politique (bis).

En attendant les robots d’Antonio Casilli est un livre qui se positionne à la frontière de la sociologie et des sciences politiques, disciplines dont l’auteur se revendique lui-même dans les dernières pages du livre. Une perspective qui est entérinée par la présence d’une postface au volume signée par Dominique Méda dont l’approche se situe également à cet endroit. À première vue, la perspective d’Antonio Casilli peut donc apparaître éloignée des préoccupations d’un chercheur en SIC. Or, il n’en est rien. D’emblée, il me semble en effet important de dire que ce livre servira avec certitude les desseins de ceux qui, en SIC, donneront un grand cours d’introduction au numérique en Licence ou plus largement sur les cultures numériques. Un livre qui entrera également dans les bibliographies de ceux qui veulent explorer le fonctionnement de cette industrie avec leurs étudiants. Du point de vue de la méthode employée, le livre est aussi un modèle du genre (explorer les relations entre la théorie et le terrain, les modalités de conduite d’enquêtes, etc.). Finalement, il pourra alimenter un grand nombre de recherches en SIC sur le numérique tant il aborde de nombreuses questions.

En attendant les robots regarde l’envers du décor de la Silicon Valley pour nous montrer la coulisse d’un capitalisme en berne. Derrière le faste apparent de l’univers de la High Tech californienne, des innovations et des dollars, une machine infernale d’exploitation humaine plus ou moins féroce est en marche, dans l’ombre, depuis des années. Quand on triomphe de l’automation et de l’intelligence artificielle, il n’est en fait que le produit d’une exploitation humaine plus ou moins consentie. Si l’épaisseur du volume (près de 400 pages) pourrait rebuter le lecteur, il convient de préciser d’emblée qu’une bonne partie de celui-ci (près d’un quart) est consacré à la postface (précieuse), aux notes (nombreuses) et à la bibliographie (riche) qui assoient ce livre comme une référence incontournable sur le sujet. En outre, le texte est écrit dans une langue aussi exigeante qu’accessible, ce qui met sa lecture à la portée de tous, enseignants-chercheurs, étudiants et même grand public.

L’entrée en matière est aussi efficace qu’incisive. En quelques lignes à peine, le sujet est posé : de jeunes entrepreneurs du numérique ne sont pas en capacité d’automatiser leurs services ou bien ils doivent faire en sorte que leurs machines apprennent à répondre à des requêtes. Ainsi, ils promeuvent une idée sous la forme d’une proof-of-concept auprès d’investisseurs, puis sous-traitent un travail de collecte ou encore de modération de données en ligne à une main-d’œuvre bon marché. Cette dernière réalise un travail sous-terrain, à la main, qui singe une action automatique ou accompagne l’apprentissage de la machine. Ces « travailleurs du clic » comme Antonio Casilli les appelle, sont ici ou là dans l’océan Indien, à Madagascar, aux Philippines, en Inde ou au Kenya. Payés un salaire de misère, il est toujours plus économique de les employer en nombre que de conclure un contrat onéreux avec une petite équipe d’informaticiens compétents qui pourraient œuvrer au déploiement d’une véritable IA.

La question du digital labor, autrement traduite par « travail précaire du numérique », est l’axe de spécialité de l’auteur. L’engouement grandissant autour des IA et leur capacité à générer des flux économiques sans précédent a conduit à l’émergence d’une situation nouvelle et quasi inattendue de déplacement ou de transformation du travail de l’ouvrier. Le voici désormais au service de la machine, là où la question de l’automatisation avait longtemps été envisagée d’une seule manière : celle du grand remplacement. Autre mutation : la sur-précarisation de ce travailleur qui n’a plus guère de compétence réelle à faire valoir, sinon être résilient (on pensera en particulier à cette modératrice philippine travaillant pour Youtube et capable d’absorber une quantité journalière d’images phénoménale dans la minisérie Les travailleurs du clic produite par France Télévision et supervisée par Antonio Casilli lui-même).

Les observations de l’auteur s’inscrivent dans une histoire longue du capitalisme et elles soulèvent de nouvelles questions politiques de fond. En effet, la situation d’une très grande partie des travailleurs du numérique va clairement à l’encontre des idéaux utopiques qui animaient les précurseurs de l’informatique et des réseaux, lesquels idéaux ont ensuite été repris par les hérauts de cette nouvelle économie : mettre en commun les ressources de l’humanité, bannir le principe de la propriété privée et finalement faire disparaître le travail aliénant de la surface du globe. Le principe de la propriété privée reste de mise, tandis que de nouveaux métiers particulièrement dégradants ont vu le jour. Métiers dans lesquels le travail de l’ouvrier n’aboutit même plus à la production d’un bien tangible qui a une valeur concrète. La valeur se trouve désormais dans les données permettant de le caractériser, de l’identifier ou de le localiser.

Cette logique algorithmique – à partir de laquelle les nouveaux entrepreneurs de la Tech réfléchissent – ne trouve pas toujours de concrétisation technique, ce qui explique pourquoi il faut remplacer la machine par des hommes ou faire travailler des hommes pour qu’ils apprennent à la machine à devenir performante. Dans le premier cas de figure, les usagers eux-mêmes sont mis à contribution, plus ou moins à leur insu, et très souvent gratuitement, en notant ou commentant des biens et des personnes. En faisant cela, ils donnent de la valeur à des plateformes comme Airbnb qui met en relation une offre et une demande, le propriétaire d’un bien immobilier et une personne souhaitant louer ce bien. Airbnb se concentre ainsi sur les performances techniques de son service. Les utilisateurs font le reste en produisant les données qui lui permettent de grossir et de se renforcer selon un double principe cumulatif et de raffinement continu. Dans le second cas de figure, des travailleurs faiblement rémunérés réalisent des tâches répétitives pour entraîner la machine, laquelle apprend toujours selon le même modèle cumulatif et de raffinement. Les modérateurs de vidéos Youtube, comme dans l’exemple précédemment cité, évitent ainsi aux internautes de tomber sur des images non appropriées (pornographie, violence…), mais dans le même temps, ils creusent leur tombe, puisque la machine sera capable à plus ou moins long terme de faire ce travail de modération sans assistance humaine ou presque.

Amazon est le maître d’œuvre de cette précarisation à travers sa filiale Mechanical Turk. L’entreprise orchestre à grande échelle la répartition de tâches nécessitant des petites mains mal payées. Des tâches qui consistent à documenter des images, filtrer des vidéos ou transcrire des documents. Mechanical Turk est une plateforme de mise en relation d’entrepreneurs avec des personnes précaires prêtes à travailler en ligne pour un commanditaire selon un principe de libre inscription, lequel travail permet de pallier le manque de performance de l’IA (ce qui est encore très clairement le cas aujourd’hui dans des domaines comme l’analyse des images). Le nom de cette compagnie a été choisi en référence à ce qui a été présenté – au 18e siècle – comme un automate capable de jouer aux échecs, lequel était creux et contenait en fait un être humain. Pour ajouter de la féérie au subterfuge, l’inventeur de cette fausse machine lui avait donné les attributs d’un mystérieux ottoman à moustache enturbanné, d’où son nom.

Dans ce catalogue des défaillances, des aberrations ou encore des impensés de l’économie numérique, il faut aussi pointer le fonctionnement des réseaux sociaux qui soutiennent des formes originales de communication à travers la publication de posts ou de stories, mais qui, dans le même temps, moissonnent les traces de leurs utilisateurs pour attirer des annonceurs et favoriser la vente de produits ou de services. On ne manquera pas non plus d’évoquer le cas d’Uber (VTC, Eat) sur lequel Antonio Casilli s’arrête longuement, en ce sens où l’entreprise se distingue (malheureusement) à plusieurs endroits dans la logique de précarisation des travailleurs qu’elle emploie : les usagers de ses services notent et commentent, produisant ainsi gratuitement de la donnée sur les chauffeurs ou sur les restaurants labélisés  ; tandis que ses opérateurs sur le terrain – conducteurs ou livreurs – sont faiblement rémunérés, au pourcentage et à la tâche accomplie, sans réel contrat ni protection salariale.

Dans la partie conclusive à l’ouvrage, Antonio Casilli fixe son attention sur le cadre théorique du digital labor. Là où on a trop souvent tendance à considérer certains gestes comme des activités ludiques et/ou bienveillantes (le fameux Captcha de vérification d’une transaction en ligne étant aussi un exercice d’entraînement des robots à la reconnaissance de chiffres, de lettres ou d’images), les tenants du digital labor, dont Antonio Casilli fait partie, les identifient comme du travail non rémunéré. Tandis que travailleurs du numérique qui sont salariés le sont dans des conditions déplorables : contrats précaires et/ou au pourcentage. Parmi les théoriciens du digital labor, certains vont jusqu’à assimiler ces pratiques à de l’impérialisme, du néo-esclavagisme ou de nouvelles formes de colonialisme, une radicalité qu’Antonio Casilli récuse parce qu’il refuse de banaliser l’usage de mots ayant un sens historique bien déterminé. Son objectif unique est de montrer – par l’enquête et le recueil de données – que « ce ne sont pas les machines qui font le travail des hommes, mais les hommes qui sont poussés à réaliser un digital labor pour les machines, en les accompagnant, en les imitant, en les entraînant » (p. 24).

Cette situation ouvre la voie à un projet politique dont Antonio Casilli se fait le porte-parole dans les dernières pages de son livre : celui de la pérennisation de ces tâches dans de saines conditions (signature de véritables contrats avec des contraintes et des obligations, une juste rémunération, une protection sociale, etc.). Sans qu’aucune réponse n’ait pour l’heure été apportée, la perspective théorique du digital labor se présente en tout cas comme un moyen privilégié d’engager des changements sociaux. En effet, le mouvement est parvenu à révéler une situation inconnue ou mal connue du grand public et il a alimenté les discours médiatiques avec l’espoir d’attirer l’attention des politiciens. Car il y a encore un véritable marché du numérique à constituer qui n’en est qu’à ses balbutiements.

Licence : CC by-nc-sa

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