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Robustesse vs performance l’apport d’olivier Hamant

17 septembre 2023 par Michel Briand Robustesse 1543 visites 1 commentaire

Ayant entendu et apprécié la conférence d’Oliver Hamant lors des rencontres co-construire à Tournai en juillet, je me fais l’écho ici de ses propos sur la robustesse versus la performance à travers cette interview publiée le 6 septembre 2023 dans GoodPlanet’mag.

Et si la robustesse était enseignée dans les écoles et universités ?

Graphic recording - Innerfrog ; dessin réalisé lors de la conférence d’olivier Hmant à Co-construire 2023

Le scientifique Olivier Hamant : « notre performance humaine a un coût environnemental exorbitant »

Un article que le magazine GoodPlanet’mag autorise à republier dans un usage non lucratif en citant la source

Le biologiste Olivier Hamant vient de publier fin août 2023 Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant dans la collection Tract chez Galimard. Ce directeur de recherches à l’INRAE, spécialiste des plantes et la biologie moléculaire et cellulaire, critique la notion de performance. L’idée et la recherche de la performance se montrent omniprésentes dans la pensée et l’action humaine, alors que, selon lui, le vivant mise plutôt sur la robustesse. Au-delà du champ des recherches scientifiques, ses travaux conduisent à plusieurs réflexions sur la manière dont les sociétés humaines peuvent et doivent faire face aux défis environnementaux. Il les a aussi développés dans La Troisième voie du vivant en 2022 chez Odile Jacob. Olivier Hamant a accepté de répondre par écrit à quelques questions posées par GoodPlanet Mag’ autour de la robustesse et de la performance.

Comme biologiste, pourquoi distinguer la performance de la robustesse ? Qu’est-ce que cela implique ?

La performance, c’est la somme de l’efficacité, c’est-à-dire atteindre son objectif et de l’efficience, ce qui signifie avec le moins de moyen possible. La performance ouvre la voie de l’optimisation et de la compétition. Dans un monde stable et abondant en ressources, cette performance peut faire sens. C’est d’ailleurs ce qu’on observe chez certains parasites ou dans les blooms algaires par exemple.

« La robustesse permet la viabilité dans un monde instable et en pénurie de ressources. »

La robustesse, elle, maintient le système stable malgré les fluctuations. La robustesse permet la viabilité dans un monde instable et en pénurie de ressources. On la trouve d’ailleurs dans la plupart des écosystèmes terrestres, précisément parce qu’ils ont un ou plusieurs facteurs limitants. La robustesse ajoute des marges de manœuvre, stimule la coopération et explore des voies alternatives pour pouvoir faire face aux imprévus. La robustesse se construit donc contre l’efficacité et l’efficience. Elle est la réponse opérationnelle dans un monde turbulent.

Pour quelles raisons dénoncez-vous la contre productivité de la recherche effrénée de la performance ?

Nous sommes attirés par la performance, notamment parce qu’elle donne le sentiment de progrès, voire même, du devoir accompli. Or, les gains d’efficience (énergétique notamment) conduisent en général à des effets rebond qui, à terme, aboutissent à de plus grandes dépenses énergétiques. Pensez au SUV électrique par exemple.

« La robustesse se construit donc contre l’efficacité et l’efficience. »

Par ailleurs, quand on veut absolument performer, on fera tout pour y parvenir. Dans le sport, ça donne le dopage, les paris financiers, la triche, etc. À partir d’un certain niveau de performance, on oublie pourquoi on performe jusqu’à se blesser quand on est sportif ! Enfin, notre performance humaine a un coût environnemental exorbitant : plus nous performons, et plus la biodiversité s’effondre, le climat se dérègle, les ressources se raréfient, les pollutions se généralisent. Nous sommes dans l’ère de la performance contreproductive. Il n’y a plus trop de doute sur ce point.

(À lire aussi Aurélien Bigo : « les capacités des voitures thermiques ou électriques sont surdimensionnées par rapport aux usages réels »)

De façon générale, la performance ne bénéficie-t-elle pas du fait qu’elle se mesure avec des outils et une métrique facile à comprendre alors que la robustesse, que vous appelez de vos vœux, requiert une approche plus complexe ? Comment évaluer la robustesse et prouver sa pertinence ?

Une force de la performance est en effet sa simplicité. Mais c’est aussi son principal défaut : elle pousse à voir le monde comme un ensemble de petits problèmes à résoudre successivement. Or, quand on lutte contre le dérèglement climatique avec des batteries au lithium ou de l’énergie nucléaire, on crée surtout d’autres problèmes ailleurs. De prime abord, la robustesse peut en effet paraître plus complexe. Cependant au fond, il s’agit de considérer que le monde est fluctuant et le sera toujours plus, en tout cas dans le siècle qui vient.

« La performance est surtout court-termiste. »

Plutôt que d’augmenter la performance aveuglément, il faudrait plutôt faire des tests de robustesse, comme envisager une sécheresse, une augmentation du coût de l’énergie, une grève, des émeutes urbaines, etc. Si la solution envisagée ne tient pas la route avec ces fluctuations, alors elle n’est pas robuste. Pour rectifier le tir, on essaiera plutôt de diversifier les savoir-faire, multiplier les liens au territoire (les ressources locales matérielles et humaines), ou garantir la transmission sur le temps long. C’est finalement aussi simple que la performance. On se pose juste d’autres questions, nettement plus pertinentes dans un monde turbulent.

photo Michel Briand , Olivier Hamant lors de sa confrénce à co-construire

Comment remettre en cause la performance au profit de la robustes alors que la plupart des politiques environnementales misent avant tout sur la performance ? Est-ce d’ailleurs pour cela que vous distinguez l’adaptation de l’adaptabilité face aux dérèglements climatiques ?

Les solutions performantes sont souvent paresseuses. Elles n’envisagent pas de ruptures brutales, par exemple un méga-feu dans la région ou de soudaines tensions géopolitiques liées aux terres rares. La performance est surtout court-termiste. Et arrogante : quand on dit qu’on va s’adapter, on prétend savoir de quoi l’avenir sera fait. Or, le GIEC comme les autres consortia internationaux convergent pour dire que le monde va devenir de plus en plus incertain. Il ne faut donc pas s’adapter ; il faut être adaptable. Ce sont deux voies contraires : quand on s’adapte, on (im)mobilise beaucoup d’argent, de temps, et de personnes dans une voie étroite.

« La robustesse que je défends est bien une solution fondée sur la nature. C’est même pour moi la première leçon à apprendre des êtres vivants : ils sont robustes parce qu’ils ne sont ni efficaces (pas d’objectif) ni efficients (ils gâchent beaucoup). »

Quand on est adaptable, on multiplie les options sans savoir laquelle sera la bonne. Les politiques environnementales devraient acter que dans un monde turbulent, on ne prévoit plus, on se prépare. On bascule donc de la performance à la robustesse. Dit autrement, il ne s’agit plus d’éviter les fluctuations, il faut construire un modèle économique sur les fluctuations.

(À lire aussi Les collapsologues Pablo Servigne et Raphaël Stevens : « c’est un sevrage très dur qui nous attend car tout le monde est drogué aux énergies fossiles »)

Vous battez en brèche l’idée d’efficacité au sein de la Nature, est-ce aussi une critique adressée aux approches biomimétiques et aux Solutions fondées sur la Nature qui sont souvent présentées sous le prisme de la Nature sait faire de manière plus efficace que l’humain et ses technologies ?

La robustesse que je défends est bien une solution fondée sur la nature. C’est même pour moi la première leçon à apprendre des êtres vivants : ils sont robustes parce qu’ils ne sont ni efficaces (pas d’objectif) ni efficients (ils gâchent beaucoup). Ce que je critique, c’est plutôt une partie du biomimétisme qui extrait des performances du vivant pour « augmenter » les solutions techniques humaines. Dans ce cas-là, on fait plutôt l’inverse d’une solution fondée sur la nature : on plaque la technique humaine sur le vivant, en le réduisant à une machine. Mais, heureusement, le biomimétisme est en profonde mutation actuellement, et cela aboutit à un regard nettement plus équilibré sur le vivant, et une réelle inspiration pour la société.

(À lire aussi Les solutions fondées sur la nature principalement déployées en Europe pour le moment)

Vous écrivez que la difficulté n’est plus de trouver les solutions et que celles-ci existent et sont nombreuses, mais de bien les choisir. Que voulez-vous dire par là ?

Prenez l’agroécologie et les éoliennes géantes. Les deux entrent dans le champ du développement durable. Or, l’une se montre robuste (l’agroécologie) et l’autre s’avère juste performante (les éoliennes géantes).

(À lire aussi Bertrand Piccard et la fondation Solar Impulse ont identifié plus de 1000 solutions écologiques : « il faut de nouvelles technologies pour ne pas demander à la population des efforts impossibles à tenir »)

Dans un monde turbulent, les solutions performantes sont fragiles. Par exemple, les éoliennes géantes de 260 mètres de haut sont impossibles à recycler ou à réparer. Leurs pales, en composite, dépendent du balsa importé des forêts équatoriales et l’aimant de 7 tonnes est bourré de métaux rares. C’est très performant à court terme, on voit pourtant bien qu’il n’y a de fortes dépendances extérieures et donc aucune durabilité dans ce modèle.

« Il ne faut donc pas s’adapter ; il faut être adaptable. »

Au contraire, l’agroécologie vise l’autonomie active du champ : les cultures doivent résister à la sécheresse et aux pathogènes, et les sols doivent maintenir leur hygrométrie et leur fertilité. Cela est permis par une hétérogénéité variétale, par des pratiques respectueuses de l’agrosystème, et par la coopération entre paysan. La robustesse est le premier filtre pour trier les solutions réellement durables des solutions encore enfermées dans le culte de la performance.

(À lire aussi Philippe Bihouix : « la vraie ville « smart », c’est celle qui repose avant tout sur l’intelligence de ses habitants »)

Notre culture et notre vie, y compris dans l’intime, contient une injonction permanente à la performance, quelles sont les moyens pour sortir de ce diktat ?

Pensez que le monde est d’abord turbulent ! Quand nous tombons dans le piège de la performance, c’est que nous faisons l’hypothèse d’un monde stable, en abondance de ressources et en paix. Cette hypothèse est fausse. Une fois considérées les fluctuations, on fait des choix différents : on diversifie ses activités, on se relie à ses voisins, on apprend de nouveaux savoirs, on ne s’épuise plus à la tâche, on respecte son corps… Bref, on vit mieux ! Il faudrait plutôt se demander : pourquoi tient-on tant à l’efficacité ?

Ne plus miser sur la performance, n’est-ce pas cesser de croire qu’on peut faire mieux ? et donc une forme de renoncement assez forte dans une certaine idée du progrès, qui en dépit des crises écologiques, sociales, éthiques et économiques, a réussi à subsister ?

Le progrès de l’humanité a en effet été réduit à des gains de performance. On arrive aujourd’hui au bout de cette logique. D’une part, parce que certains des plus grands progrès sociaux et techniques ne sont pas le fruit de la performance : ils sont en général le fruit du hasard, de l’errance ou encore de l’incohérence. D’autre part, parce que miser sur la performance, c’est détruire notre habitat terrestre, et c’est réduire nos capacités de transformation à une seule voie, celle de l’optimisation et donc de la fragilisation. Basculer vers la robustesse, ce n’est pas la fin du « mieux », c’est plutôt le début du « pluriel ». Quand on mise sur la robustesse, on innove toujours, mais surtout, on multiplie les options, on se pose la question de l’appropriation par les citoyens, on construit des alternatives. C’est nettement plus créatif, plus stimulant et plus durable. L’innovation réduite aux seuls gains de performance, franchement, c’est un peu dépassé.

Avez-vous un dernier mot ?

Se réconcilier avec la nature, via la robustesse, c’est aussi se réconcilier avec soi-même. La robustesse construite sur les fluctuations et contre la performance est non seulement une évidence pour quitter le monde du burn-out des humains et des écosystèmes, mais aussi une réponse pertinente à l’éco-anxiété. C’est une voie d’avenir pour la jeunesse qui « déserte » le monde de la performance pour atterrir dans le monde robuste, inspiré du vivant, où tout reste à inventer.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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Pour aller plus loin

 Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant,par Olivier Hamant, collection Tracts, Gallimard

 La Troisième Voie du vivant, par Olivier Hamant, édition Odile Jacob

et aussi
 Inversion : Naviguer à contre-courant dans un monde incertain, vidéos (3) du cours d’Olivier Hamant à l’école urbaine de Lyon (2023)
 Intervention d’Olivier Hamant au sein du MSc "Strategy & Design for the Anthropocene" le 25 avril 2022.
 Résilience des vivants, par Olivier Hamant, Cours public 2021, école urbaine de Lyon

Licence : CC by-sa

Vos commentaires

  • Le 4 décembre 2023 à 23:10, par JYN En réponse à : Robustesse vs performance l’apport d’olivier Hamant

    Extraordinaire dialecticien ! Qui nous fait immédiatement adhérer.
    Mais est-ce bien réaliste ? Quel sera l’aiguillon si ça n’est plus le profit ?
    Cela ne conduit-il pas inéluctablement à une économie collectiviste avec le Komintern en juge de paix et grand planificateur et encore plus de fonctionnaires.
    …à moins d’inventer les outils d’analyse objective permettant de mesurer la performance des démarches de robustesse -) …sinon ce sera du flanc !

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