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Arpentage : retours sur une méthode collective pour lire loin

22 août 2022 par Michel Briand Coopérer 515 visites 0 commentaire

Voilà. Les enseignements de 3 ans de pratique intense de l’arpentage résumés en un article. Si vous voulez en savoir plus sur cette méthode de lecture collaborative que j’affectionne particulièrement c’est le bon endroit : de quoi s’agit-il ? comment ca marche ? à quoi ca sert ? J’ai tenté de poser les mots qui pourront aider d’autres (je l’espère) à s’approprier ce fabuleux outil !

Une publication d’Antonia Ruffin reprise de sa page Ln. "Si vous avez des questions, n’hésitez pas. Et de même si vous avez des retours d’expérience issus de votre propre pratique (avec ou sans moi), qu’ils soient concordants ou au contraire différents", la page est ouverte aux commentaires

Il y a deux ans, je participais à un atelier de lecture qui devait changer ma vie. Le principe : ne surtout pas lire avant ; le jour J se répartir entre participants des “bouts” du livre ; les lire individuellement puis mettre en commun nos découvertes. J’arrivais intriguée, mais quelque peu circonspecte. Je repartais absolument conquise. La méthode de l’arpentage venait d’entrer dans ma vie pour ne plus en sortir. Je l’ai pratiquée dans mon cercle amical, associatif et professionnel. J’ai notamment animé pendant un an un groupe de lecture s’appuyant sur cette méthode dans le cadre de la communauté Riposte créative du CNPFT. Et j’ai encore milles idées, projets et envies d’applications. C’est aujourd’hui les enseignements que je tire de cette fabuleuse (et intense) pratique que je me propose de vous partager

Avant toute chose, qu’est-ce que l’arpentage ?
Il s’agit d’une méthode de lecture inventée dans des cercles ouvriers de la fin du 19e siècle, reprise et diffusée ultérieurement par des associations d’éducation populaire. Elle vise à permettre à un groupe de s’approprier de façon critique des savoirs complexes. Pour cela elle s’appuie sur le collectif afin d’aborder ensemble un livre. C’est un outil de co-construction de savoirs, qui part de l’ouvrage, mais encourage à s’en détacher.

Concrètement comment cela se passe ?

- 1 Le livre choisi est lu durant la séance, et non avant. Il est toutefois choisi en amont de l’atelier. Il peut s’agir d’un essai, une étude, un rapport, un manuel, un roman… Une connaissance s’y est essayée avec un guide de la gestion de projet de son entreprise !
- 2 Le livre est découpé en autant de passages que de participants.. En principe, on ne se préoccupe pas qu’un passage commence ou s’arrête en plein milieu d’une phrase ou d’un paragraphe. Le découpage n’a pas à suivre les chapitres (d’ailleurs il n’y en a pas toujours). Ca a l’avantage d’être rapide à faire (pas de question à se poser). Et si c’est un peu perturbant au premier abord… au final l’expérience m’a montré que ne freine pas la compréhension du passage. Il est aussi possible de lire des extraits seulement, si par exemple le livre est très long. Lors d’un atelier en présentiel, une seule copie est achetée, les pages en sont arrachées pour être réparties entre les participant.es. A distance, chacun.e a sa copie de l’ouvrage ou bien le document lu est partagé en format pdf à tout le monde, et une liste des passages (indiquant le numéro de 1e et dernière page) peut être préparée en avance.
- 3 Avant de commencer les participants sont invités à faire connaissance de manière conviviale. On se met à l’aise. Moultes possibilités à inventer ou retrouver sur internet (par exemple ici). J’aime assez proposer aux participants de se présenter avec le 1e mot qui leur vient à l’esprit en lien avec le sujet du livre lu.
- 4 En vue de guider tant la lecture que le partage qui en sera fait ensuite, des points d’attention sont proposés aux participant.es. Le plus souvent j’en propose 2 à 3, pas plus. Voici quelques exemples : être attentif à leur ressenti, une chose qui les a surpris.e, un point de désaccord, un questionnement qui a émergé, une chose qu’ils ou elles savaient déjà… Ma demande préférée reste toutefois d’identifier un souvenir personnel ou professionnel que cette lecture ferait remonter. C’est d’une efficacité redoutable pour aider le groupe à incarner les concepts abordés, faire des recoupements d’idées, mettre sur un pied d’égalité les enseignements issus de l’ouvrage et ceux tirés de leur vécu,
- 5 Les participant.es lisent “leur” passage de leur coté sur un temps donné (à définir selon la durée de l’atelier et le support : pour ma part, j’aime bien osciller entre 30 et 45 minutes). On prend son temps : si on a pas tout lu sur le temps imparti… ce n’est pas grave !
- 6 Le groupe se reconstitue et partage ses découvertes, aidé des points d’attention cités précédemment. L’objectif de cette étape n’est pas de faire un résumé du passage mais bien de partager “sa” perception et compréhension de “son” passage. Le temps de parole est le même pour chacun.e, et reste bref (j’ai rarement dépassé 5 minutes). On ne débat pas entre chaque restitution. En revanche, la personne facilitant les échanges tâche de créer les conditions pour que tout le monde suive. Ainsi m’est il arrivé de demander à quelqu’un de très érudit de bien vouloir ré-expliciter le plus clairement possible certaines références et certains mots “jargonneux”. Et j’ai participé à un atelier ou l’équipe d’animation tenait un lexique, avec ponctuellement des pauses vocabulaires, pour être sûr que tout le monde suive sans problème.
- 7 Lorsque chacun.e a pu partager au groupe “sa” lecture, les échanges peuvent se prolonger : débat libre ou structuré autour d’une question, création collective tel qu’un écrit, échange avec l’auteur ou l’autrice ou une personne spécialiste du sujet, ...

A noter que je vous en partage là les étapes clés selon ma pratique. Mais il m’est arrivé d’y déroger en partie, et il est probable que d’autres procèdent différemment (si c’est votre cas n’hésitez à me le partager !). J’aime à voir cette méthode comme un fabuleux jeu de lego avec quelques incontournables comme se partager des passages du livre, garantir l’équité entre les participants, s’extraire d’une approche scolaire de la lecture. De nombreuses hybridations et modifications sont ensuite possibles. J’ai par exemple testé : une lecture répartie sur plusieurs séances ; une lecture et restitution réalisée intégralement en plénière ou au contraire en petite groupe ; inviter l’autrice de l’ouvrage lors de la dernière séance (elle se reconnaitra !), faire suivre la lecture par un atelier d’écriture de fiction (hello les copains de Futurs proches), rédiger au fil de l’atelier un lexique des mots clés. J’ai également testé des ateliers de 2h (où l’on lit un très court passage) et de 5h (ou l’on prend le temps de la lenteur). J’ai testé d’animer et en même temps lire et participer au même titre que les participants (quand le groupe est de petite taille). J’ai testé d’adopter le seul rôle de facilitatrice des échanges “au service du groupe”. Et j’identifie encore de multiples variantes possibles. Bref, il y a mille façons de composer puis jouer et rejouer la partition !

Alors pourquoi donc lire à plusieurs ?

Pour reprendre les mots de participant.es : c’est une méthode de lecture augmentée. Augmentée de notre vécu individuel et collectif, de notre ressenti, de la pluralité des points de vue. Les écrits se tissent du regard et de l’expérience du groupe. On s’autorise à se sentir perdu, agacé, enthousiaste, ému, révolté… et l’exprimer. On raccroche les concepts théoriques au réel et à des perceptions possiblement différentes d’un même sujet. C’est donc un formidable outil pour aborder la complexité !

C’est aussi un outil puissant pour se sentir légitime face aux savoir académique. Les savoirs sont travaillés et retravaillés de manière à faciliter leur appropriation critique. Cela tient pour partie à la dimension collective (on s’épaule pour aborder l’ouvrage) et sensible (expérience, ressenti…) de l’exercice. A titre d’exemple, en tant que femme je n’ai pas eu besoin de lire “Femmes invisibles - Comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes” de Caroline Criado Perez pour avoir ma propre expérience d’invisibilisation en tant que femme. En outre la méthode peu scolaire contribuent à désacraliser le livre comme support de LA connaissance. Découper les pages du livre est très bénéfique en ce sens. En plus d’être économique, cette étape permet de ritualiser l’entrée dans une pratique où “on s’autorise” à se réapproprier ce qui est écrit, à ne pas respecter les règles. C’est donc un mode de faire pertinent que l’on soit fervent lecteur ou lectrice, ou pas du tout. Pas de piédestal pour les livres : c’est ce qu’on en fait qui crée de la connaissance !

Toutefois l’arpentage n’est pas magique. On n’efface pas avec quelques règles bien trouvées nos inégalités ! J’ai eu par exemple des difficultés à trouver comment “gérer” la participation de personnes très “savantes” parfois en décalage avec les autres. Ces personnes étaient bien souvent celles qui peinaient le plus à relier la lecture à leur expérience vécue (alors qu’aucun problème à la relier avec d’autres lectures). Et certains de leurs camarades d’atelier ont pu me partager après coup ne pas s’être sentie “à la hauteur” face à quelqu’un qui en savait tant. Et pourtant les personnes en question ne cherchaient absolument pas à s’imposer par leur érudition et se montraient systèmatiquement enthousiastes et à l’écoute des autres. Comment leur permettre d’apporter leur pierre à l’édifice tout en garantissant aux autres les conditions pour se sentir bien ? Work in progress !

Enfin sur le plan pédagogique il s’agit d’une méthode de lecture active et dynamique. Pas le temps de s’ennuyer. La méthode très séquencée, le recours à la discussion, la multiplication des supports d’apprentissage (le lire, mon expérience, le récit des autres, la mise en débat, etc.) se sont révèlent des leviers fabuleux pour pallier à des difficultés de concentration. Je suis assez persuadée que les personnes souffrant de trouble déficitaires de l’attention (j’en fait partie), d’hyper activité et plus largement de trouble de l’apprentissage pourraient tirer partie de cette façon de lire. De plus, à peine confronté aux propos de l’auteur ou autrice, on filtre, on retravaille, on contredit, on relie les sujets entre eux, on se questionne. Rien de tel pour tirer la substantifique moelle de l’ouvrage. Je remarque ainsi que je mémorise bien mieux les idées clés lors d’un arpentage !

En conclusion

Aujourd’hui, je regrette seulement deux choses : ne pas avoir connu plus tôt l’arpentage… et que si peu de monde le connaisse ! Outre les milieux d’éducation populaire où il est déjà pratiqué, il pourrait trouver toute sa place de manière plus récurrente dans un cadre professionnel et scolaire. Il y a là un formidable outil de formation et d’apprentissage tournée vers l’autonomie des personnes, à tous les ages, dans tous les milieux sociaux. Plus largement, je crois donc fermement que le droit à lire à plusieurs devrait être ajouté aux fameux droits du lecteur, de Daniel Pennac. Bon arpentage !

Licence : CC by-sa

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