Innovation Pédagogique
Institut Mines-Telecom

Une initiative de l'Institut Mines-Télécom avec un réseau de partenaires

Penser le paysage pour aborder l’ingénierie différemment

Un article repris de https://isf-france.org/node/1575

Le collectif Paysages de l’Après Pétrole organise des ateliers pluridisciplinaires sur la spatialisation des enjeux énergétiques. Deux membres d’ISF ReSET ont tenté l’aventure.

Un article repris de la revue Ingénieurs sans frontières, une publication sous licence CC by sa

Un workshop de rencontres entre l’ingénierie, l’art et les paysages, et une trentaine d’êtres humains

Le domaine agricole va se transformer du fait des transitions, mais vers quoi et comment ? Les paysagistes sortent leurs crayons de couleur, les calques, retournent arpenter le site et faire un ou deux crobars. Les ingénieur·es se penchent sur les deux ou trois possibles techniques qui leur paraissent intéressantes, calculent, évaluent, scandent le temps technique, appellent des expert·es. Le mélange n’est pas encore au rendez-vous… les ateliers pluridisciplinaires sur des temps courts, appelés « workshops » chez les concepteur·rices (architectes, urbanistes, paysagistes), permettent d’envisager des possibles, comme un pas de côté, dans la longue série d’études techniques commanditées par une collectivité territoriale pour son développement. Ce rassemblement un peu farfelu crée souvent des rencontres inopinées, des désirs ambivalents de comprendre la méthode de la voisine ou du voisin, qui nous parait parfois moins efficace que la nôtre. Et pourtant, si on s’y essayait ? Serait-ce même indispensable pour réussir les transformations souhaitées ? Une ingénieure en énergie éolienne sait à quoi correspond un GWh/an, mais qu’en est-il de la maire, du boulanger et du paysagiste ?

C’est ainsi qu’est proposé le cadre de travail du workshop par une école de paysage et une association qui promeut les démarches paysagères pour construire les mondes à venir. La chaire paysage et énergie de l’Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles Marseille, le Collectif Paysages de l’Après-pétrole et le centre d’écodéveloppement de Villarceaux se sont ainsi associés pour proposer à une quinzaine d’étudiant·es de tous bords, dont deux adhérent·es d’Ingénieurs Sans Frontières, de questionner ensemble le devenir énergétique du petit territoire du Vexin normand. L’accompagnement artistique, par deux encadrant·es professionnel·les, favorise la rencontre et l’appréhension de cet enjeu énergétique autrement que sous l’unique prisme technique.

Les participant·es se sont rencontré·es, ont visité des sites où la question d’énergie est prégnante et ont commencé à envisager des possibles…. Et ont dû abréger la session pour cause de covid. Mais l’expérience est là, et le retour de nos deux jeunes ingénieur·es à l’esprit critique en proposent une lecture vécue. Avec l’une des organisatrices du workshop, également adhérente à ISF, elle·ils présentent des pistes de réflexion sur les façons de co-construire l’application de la technique.

Vécus mélangés mais enthousiastes des ingénieur·es

A : Pourquoi êtes-vous venu·e ?

T : La conscience de la réalité du changement climatique commence à être massivement répandue, et de nombreux dispositifs d’évaluations existent pour étudier la pertinence des projets sur des critères techniques souvent quantitatifs. Pourtant, cette accumulation de méthodes d’évaluations s’est accompagnée d’une hausse colossale de la quantité d’énergies fossiles extraites et consommées, ainsi que d’une hausse moins remarquable d’installation de dispositifs d’énergies renouvelables. Pas de transition, juste une accumulation de consommations. Nous n’avons pas du tout observé de baisse de la consommation d’énergie. Dans les projets sur lesquels j’ai pu travailler dans mes stages, j’ai pu voir que ces méthodes d’évaluations font leurs chemins et parfois proposent des objectifs intérressants. Seulement, les équipes ont tellement l’habitude de considérer que l’énergie est illimitée que le sujet n’est pas considéré comme une limite. On raisonne à l’envers, on fait des estimations de consommations basées sur les surfaces projetées, pas sur la quantité d’énergie disponible.

Voir un cadre de travail qui prend en compte l’énergie est déjà un soulagement en soi. Mais en plus de présenter des outils, ce workshop aborde ces sujets avec une perspective sensible trop souvent oubliée dans les projets urbanistiques. Car on ne fait pas que des projets pour vivre, on les fait surtout pour y vivre.

F : Je participais au workshop en tant qu’étudiante en L3 de sociologie. Mon projet professionnel est de construire de façon "intelligente", dans le sens bioclimatique du terme. Commençant par un parcours d’études en architecture, j’ai choisi de me réorienter en ingénierie spécialité génie climatique et énergétique afin d’obtenir un bagage technique. J’ai alors pu me confronter au monde normalisé de l’ingénierie par rapport à celui créatif de l’architecture. J’ai également compris que le fait qu’il y ait théoriquement un seul résultat possible pour un énoncé technique est plus que questionnable dans la pratique. A l’inverse, qu’il y ait de nombreuses propositions valables permettant de répondre à une même situation intiale est une notion facilement appréhendable dans le cas de l’architecture.

L’approche sociologique me permet de penser le rapport de l’humain à l’habitat.

Du fait de mon parcours, j’étais très intéressée par l’approche pluridisciplinaire de ce workshop mais aussi par sa thématique.

A : Qu’est ce qui vous a plu dans ce workshop ?

F,T : Les profils variés des participant·es ainsi que des encadrant·es ont permis de créer directement un environnement propice à l’interconnaissance. C’est donc dans cet état d’esprit que nous avons découvert quatre systèmes énergétiques différents au cours d’un parcours à vélo nous permettant une approche sensible du territoire par l’échelle humaine de notre moyen de locomotion - contrairement à la voiture qui écrase et densifie les paysages par la vitesse.

Les trois acteurs du territoire rencontrés nous ont présenté les systèmes énergétiques qu’ils avaient adopté et dont nous avons pu questionner la pertinence en échangeant avec qu’eux sur leurs visions et leurs réflexions par rapport aux changements que connait le monde agricole ces dernières décennies. De la production alimentaire, ils sont devenus également fournisseurs d’énergie (électrique, thermique).

Nous avons aussi pu échanger sur la question de la ré-autorisation des néocotinoïdes. Un agriculteur en conventionnel et en bio nous as beaucoup surpris car il était pour leur ré-autorisation, mais il nous as semblé qu’il ne nous donnait que des arguments contre. En paraphrasant, il nous disait que "Si on a le droit de les utiliser, certains vont le faire et ceux qui ne le font pas seront désavantagés, donc je m’en sers aussi. Pour que cela ne se fasse pas il faudrait que le consommateur accepte une baisse de production et parfois de payer plus cher." Nous étions assez confus, car il nous semble que cet argumentaire justifie parfaitement leur interdiction. Il faut certes vérifier que les gens puissent toujours acheter à manger, mais c’est un sujet qui nous semble plus facilement réglable que celui de la polinisation sans abeilles.

T : Ce workshop fût aussi l’occasion de croiser des regards sur l’espace et de contribuer à rendre possible cette interdisciplinarité si souvent désirée dans les colloques, que ce soit à l’EIVP ou à l’école de paysage de Versailles, mais si peu concrète en milieu pro où les taches sont réglés par les contrats. Et puis, l’évènement a su briser un peu l’autorité qu’on associe à chaque profession. J’ai beaucoup apprecié de ne pas être vu comme une autorité technique, je pense que cela a grandement amélioré la qualité des échanges.

A : Qu’est ce qui selon vous pourrait être amélioré ? Avez-vous "rencontré" une culture professionnelle différente de la vôtre ?

F, T : Il manquait un brise-glace au programme, il a donc été un peu difficile de devenir un groupe. L’annonce du confinement a créé un fort moment d’empathie et a renforcé les échanges. Comme c’était un peu court, nous sommes resté·es avec les gens que nous connaissions au début. Il y a eu quelques échanges sur des lectures sur l’agroécologie, sur ce qui nous réunissait plus que sur nos cultures professionelles et leurs différences.

Vers des pratiques d’ingénieur·es critiques et capables de prendre en compte la dimension sensible de l’espace ?

L’expérience vécue dans le Vexin normand est l’une des expériences qui permet de croiser les méthodes professionnelles et les savoirs faires à partir du paysage. D’autres expériences, comme le workshop mené par la chaire paysage et énergie en 2018 "Imaginer le paysage énergétique du futur du plateau de Saclay" (http://www.ecole-paysage.fr/site/chaire-entreprises-paysage-energie_fr/Workshop-Concours-Saclay.htm) ou encore le workshop étudiant réalisé par le collectif PAP à Avignon EN 2017 " Avignon, cité des P.A.P. – un territoire péri-urbain en quête de mobilités d’après-pétrole, vers de nouveaux paysages." sont d’autres moments qui favorisent la rencontre des méthodes interdisciplinaires. Quels sont réellement ces appports à la formation d’un·e ingénieur·e citoyen·ne ? Le manifeste FormIC publié en 2013 par ISF France dénonce un rapport neutre à la technique enseigné dans les écoles d’ingénierie. La dimension sensible est constitutive des choix et des motivations politiques des acteur·rices, et interfère avec les choix techniques pris sur les territoires, en l’occurence, ici, sur l’énergie. Si d’ici on voit les éoliennes, comment cela m’affecte-t-il ? Vais-je être oppressé·e ou enthousiasmé·e par celles-ci ? C’est le travail de la·du paysagiste que de prévoir les ambiances spatiales ainsi créées. Ce savoir faire, alliant sensible et technique pour fabriquer des espaces agréables et vivants, est une des conditions de réussite de fabrication de nos modes de vie à venir, moins pollués, plus soutenables et beaucoup plus respectueux de la biodiversité et des gens. Les ingénieur·es ont donc à gagner de croiser leurs savoirs faires avec ces compétences, ouvrant ainsi sur des imaginaires plus en prise avec l’art. Car c’est aussi par l’art que le changement d’imaginaire vers ces mondes plus durables pourra exister et rendre opérationnelles des idées complexes et nouvelles.

Les trois membres d’ISF France impliqué·es dans ce workshop ont donc souhaité prolonger l’expérience : lors des RESIC 2021, un atelier en ligne a proposé de "Dessiner le monde d’après", où les participant·es ingénieur·es furent invité·es à mettre les chiffres de côté pour laisser la place au crayon et imaginer des premières idées d’aménagement. Malgré la distance, 6 groupes ont proposé des dessins de territoires pleins de réflexions et d’action en adéquation avec un ce monde souhaité et spatialement harmonieux. L’expérience a amené de l’enthousiasme, et des sujets thématiques variés (éducation, santé, logements, alimentation, accès à la nature, ...). Dess(e)ins à développer ; à vous de participer !

Licence : CC by-sa

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