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Sortir de la financiarisation : enseigner l’économie et la finance autrement

Un article repris de http://theconversation.com/sortir-d...

En école de management, il faudrait proposer des programmes recentrés sur les enjeux sociétaux. Shutterstock

Face aux enjeux de transition écologique, d’inégalités sociales ou encore de justice fiscale, les débats sont nombreux concernant l’urgence d’intégrer ces questions dans les formations en finance et économie. Beaucoup d’académiques s’insurgent aujourd’hui contre le modèle de financiarisation, l’obsolescence des théories impliquant une rationalité de l’« homo economicus », tout en insistant sur le rôle de la finance comme vecteur d’une croissance plus responsable.

Faut-il voir là un phénomène de mode, une nouvelle niche de différenciation, ou, au contraire, un réel besoin de transformation des modèles d’enseignement ? Les enjeux sont nombreux. Il s’agit donc de faire le tri parmi tous ces discours et de proposer un modèle où la notion d’engagement permet un changement radical de paradigme.

Passer des retouches aux réformes de fond

En ce dixième anniversaire de la crise financière de 2008, les enseignements en finance et économie ont-ils réellement évolué ? Les progrès sont nuls… ou quasi-nuls, comme le confirme une récente étude publiée par l’institut Veblen, en association avec quatre chercheuses.

Certes, des cours sur l’éthique, la compliance (prévention des risques et conformité) ou la responsabilité sociale de l’entreprise ont été insérés dans les formations en finance de marché ou d’entreprise, mais de manière sporadique et sans réelle volonté d’intégration. Si ces pratiques changent peu malgré la prise en compte des enjeux de durabilité et de responsabilité dans les métiers financiers, c’est certainement parce que cette volonté n’est pas totalement partagée au sein de la communauté académique et que le modèle économique actuel n’a pas réellement évolué.

Alors que les crises financières ont démontré l’inadaptation des modèles existants face aux enjeux de l’économie réelle, la théorie néo-classique et la théorie financière moderne constituent pourtant toujours l’alpha et l’omega des parcours de formation master. Un sentiment dichotomique voire schizophrénique se développe ainsi dans le corps étudiant lorsque des programmes proposent d’un côté des modules sur la déontologie et l’éthique des affaires, de l’autre des cours sur la théorie de l’efficience des marchés et des options.

Les acteurs sont pourtant nombreux à la recherche de profils formés à la maîtrise des outils financiers intégrant les notions d’impact sociétal et de maîtrise des risques globaux (financiers, environnementaux, sociaux, de gouvernance, stratégique…). La réponse se trouve certainement dans la difficulté à proposer un modèle engageant un changement de paradigme. La responsabilité de l’enseignant prend alors tout son sens, ce dernier étant souvent à l’origine des réflexions qui permettent cette transformation, comme ont pu l’être l’école de Chicago ou la société du Mont Pèlerin dans l’avènement d’une société de marché financiarisée.

Transformer l’essai

Il s’agit d’aller beaucoup plus loin et de s’engager dans un modèle disruptif où le sociétal ne soit plus seulement une variable d’ajustement visant des effets de réputation et d’image. La notion d’intégration est alors indispensable. L’ensemble des modules de cours économiques et financiers proposés doivent inclure la durabilité comme objectif final et non comme l’intermédiaire nécessaire à la réalisation financière.

Le concept d’intégration implique une volonté pleine et consciente de donner plus de sens au rôle des instruments financiers, à leurs missions et aiguiser ainsi l’esprit critique afin de ne pas décorréler les outils théoriques du monde réel. Ainsi, des matières comme la macroéconomie, l’histoire de la dette et de la monnaie, l’épistémologie de la finance et des modèles financiers, la géopolitique, la géostratégie ou encore la stratégie d’entreprise sont des contenus indispensables aux étudiants pour comprendre l’environnement dans lequel ils interagissent.

Les cours en gestion des risques doivent inclure systématiquement l’intégration des risques extra-financiers ou ESG (environnement, social, gouvernance) comme de nouveaux indicateurs d’identification des business models jugés hasardeux, flous et donc in fine dangereux d’un point de vue financier mais surtout d’un point de vue sociétal.

Lors du Dieselgate impliquant Volkswagen, un investisseur responsable et intégré aurait certainement pu identifier que les conflits de gouvernance entre la famille Porsche et les autres actionnaires du groupe généreraient à terme un risque supplémentaire stratégique et financier. Un investisseur concentré sur l’analyse des cours de bourse passés ainsi que les ratios de profitabilité et liquidité ne peut avoir la capacité d’identifier ce type de risque supplémentaire. Résultat : un dévissage du cours de bourse de plus de 17 % le 21 septembre 2015 qui continue d’avoir un effet long terme sur le risque économique et donc financier compte tenu des amendes et procès en cours. Idem pour les cas impliquant le groupe Renault-Nissan (affaire Carlos Ghosn), Lafarge (soupçon de financement du terrorisme et mise en examen pour crime contre l’humanité) ou encore le scandale du Rana Plaza.

Autre exemple, les cours de gestion d’actifs doivent également intégrer la prise en compte des pratiques extra-financières des entreprises de l’univers d’investissement, ainsi qu’une dimension stratégique, afin d’identifier les entreprises en transition sociétale inscrites dans une logique long terme.

Les cours d’évaluation financière doivent également favoriser la prise en compte d’évaluation des actifs immatériels des entreprises incluant les parties prenantes (capital humain, relationnel, organisationnel…). Les modules sur le capital-risque et le capital-développement (très prisés des étudiants) se doivent également de proposer des modèles d’intégration de due-diligence ESG dans le montage des deals et les notions de mesure d’impact social (concept d’impact investing).

Enfin, les formations financières se doivent de sortir de la sphère macro pour se pencher plus en profondeur sur les enjeux d’une finance plus micro, coopérative, basée sur des principes d’économie circulaire et en lien avec les besoins de financement des territoires.

Voir la finance comme un outil

Il s’agit donc de changer radicalement de paradigme en stoppant l’opposition entre financier et responsabilité dans différents cours. Les concepts de durabilité et responsabilité ne doivent pas s’enseigner dans l’aile A, l’économie dans l’aile B et la finance dans l’aile C de l’école ou de l’université. Il s’agit de décloisonner et ainsi proposer des programmes où les enjeux sociétaux sont transversaux et repris comme le vecteur central des différentes disciplines.

La finance reste un outil et non une science. Il est impossible aujourd’hui de penser qu’une décision financière peut se prendre si elle n’a pas un impact positif sur la société. Avant de penser que la responsabilité sociale de l’entreprise devient « mainstream » au sein des parcours de formation en finance, qu’elle peut être un élément de différenciation entre les marques, il s’agit surtout de comprendre comment l’outil « finance » se réencastre dans l’objectif sociétal. Cela impliquera pour la communauté académique de se remettre profondément en question et donc de sortir de sa zone de confort.

Il s’agit de ne pas reproduire les erreurs du passé qui ont permis au modèle financiarisé d’absorber les enjeux sociétaux sur un besoin de légitimité sociale en période d’après-crise 2008 et dans une logique pleinement conservatrice. A l’heure où ces enjeux n’ont jamais eu une importance aussi forte depuis 40 ans et l’avènement de la financiarisation de l’économie, le rôle de l’éducation comme vecteur de transformation sociétale n’a jamais eu autant de sens.

The Conversation

Christophe Revelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

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