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ChatGPT ou l’illusion du dialogue : comprendre comment l’IA modifie le rapport au savoir, avec la philosophie d’Hartmut Rosa

Un article repris de https://theconversation.com/chatgpt...

Les outils d’intelligence artificielle semblent dialoguer avec les internautes qui les interrogent. Mais il n’y a aucune réciprocité dans ce type d’échanges, les réponses de ChatGPT résultent d’une production de langage automatisée. Quelles conséquences cette illusion a-t-elle sur notre rapport au savoir ? Mobiliser le concept de « résonance », développé par le philosophe Hartmut Rosa permet de mieux évaluer ces transformations.


L’usage des intelligences artificielles (IA) génératives, et en particulier de ChatGPT, s’est rapidement imposé dans le champ éducatif. Élèves comme enseignants y ont recours pour chercher des informations, reformuler des contenus ou accompagner des apprentissages. Mais, au-delà de la question de l’efficacité, une interrogation plus fondamentale se pose : quel type de relation au savoir ces outils favorisent-ils ?

Pour éclairer cette question, il est utile de mobiliser le concept de « résonance », développé par le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa. La résonance désigne une relation au monde dans laquelle le sujet est à la fois affecté, engagé et transformé, sans que cette relation soit entièrement maîtrisable. Rosa voit dans cette forme de rapport au monde une manière de résister à l’aliénation produite par l’accélération contemporaine.

Dans son ouvrage Pédagogie de la résonance, il applique ce cadre au domaine éducatif et précise les conditions dans lesquelles une relation résonante au savoir peut émerger. C’est à l’aune de ces critères que nous proposons d’interroger l’usage de ChatGPT en contexte éducatif.


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Que signifie « entrer en résonance » avec le savoir ?

Chez Hartmut Rosa, la résonance ne se réduit ni au plaisir d’apprendre, ni à l’engagement ponctuel, ni à la simple interaction. Elle désigne une relation au monde dans laquelle le sujet est d’abord affecté – quelque chose le touche, le surprend ou le déstabilise. Cette affectation appelle ensuite une réponse active : le sujet s’engage, répond, tente de faire quelque chose de ce qui lui arrive.

Mais la résonance ne se limite pas à cette dynamique interactive. Elle implique une transformation durable du sujet, parfois aussi de son rapport au monde, et repose sur une condition essentielle : elle ne peut être ni produite à volonté ni entièrement maîtrisée. Pour Rosa, une relation totalement disponible et contrôlable est, par définition, une relation muette.

Ces critères permettent désormais d’interroger ce que l’usage de ChatGPT fait – ou ne fait pas – au rapport au savoir en contexte éducatif.

ChatGPT peut-il satisfaire aux conditions de la résonance ?

ChatGPT se caractérise par une disponibilité quasi permanente : il répond sans délai, s’adapte aux demandes de l’utilisateur et semble toujours prêt à accompagner l’apprentissage. Cette facilité d’accès peut apparaître comme un atout pédagogique évident.

Pourtant, à la lumière de la notion de résonance développée par Hartmut Rosa, elle soulève une difficulté majeure. Une relation résonante au savoir suppose une part d’indisponibilité, une part de résistance et d’imprévisibilité sans lesquelles le rapport au monde risque de devenir purement instrumental.

Cette disponibilité permanente s’accompagne d’une interaction qui peut donner le sentiment d’une relation engageante. ChatGPT répond, reformule, encourage, s’ajuste au niveau de l’utilisateur et semble parfois « comprendre » ce qui lui est demandé. Le sujet peut ainsi se sentir affecté, soutenu, voire stimulé dans son rapport au savoir. Pourtant, cette affectation repose sur une asymétrie fondamentale : si le sujet peut être touché et répondre activement, l’agent conversationnel ne l’est jamais en retour.

La réponse de ChatGPT ne procède pas d’une expérience, d’un engagement ou d’une exposition au monde, mais d’une production de langage optimisée. L’échange peut alors prendre la forme d’un dialogue en apparence vivant, sans que s’instaure pour autant la réciprocité qui caractérise une relation véritablement résonante.

Des transformations à sens unique

La question de la transformation permet de préciser encore cette asymétrie. L’usage de ChatGPT peut incontestablement modifier le rapport du sujet au savoir : il peut faciliter la compréhension, accélérer l’accès à l’information, soutenir l’élaboration d’idées ou influencer des pratiques d’apprentissage. À ce titre, le sujet peut effectivement en ressortir transformé.

Mais cette transformation n’est jamais réciproque. Rien, dans l’échange, ne peut véritablement arriver à l’agent conversationnel : il ne conserve pas de trace existentielle de la relation, n’en est ni affecté ni engagé, et ne voit pas son rapport au monde durablement modifié. La transformation, lorsqu’elle a lieu, concerne donc exclusivement le sujet humain, ce qui marque une différence décisive avec les relations résonantes décrites par Rosa, où les deux pôles de la relation sont susceptibles d’être transformés.

On pourrait toutefois objecter que ChatGPT n’est pas toujours pleinement disponible ni fiable. Il lui arrive de produire des erreurs, d’inventer des références ou de fournir des informations inexactes – ce que l’on désigne souvent comme des « hallucinations ». Ces moments d’échec peuvent interrompre l’échange et surprendre l’utilisateur.


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Mais cette forme d’indisponibilité n’est pas celle que décrit Rosa. Elle ne procède pas d’une résistance signifiante du monde, ni d’une altérité qui interpelle le sujet, mais d’un dysfonctionnement du dispositif. Loin d’ouvrir un espace de résonance, ces ruptures tendent plutôt à fragiliser la confiance et à rompre la relation, en rappelant que l’échange repose sur une production de langage fondée sur des modèles probabilistes intégrant des régularités, des associations et des inférences apprises, plutôt que sur une rencontre.

On pourrait également faire valoir que certains agents conversationnels peuvent être configurés pour adopter des réponses plus rugueuses, plus critiques ou moins accommodantes, introduisant ainsi une forme de résistance dans l’échange. Cette rugosité peut déstabiliser l’utilisateur, ralentir l’interaction ou rompre avec l’illusion d’une aide toujours fluide.

Toutefois, cette résistance reste fondamentalement paramétrable, réversible et sous contrôle. Elle ne procède pas d’une altérité exposée à la relation, mais d’un choix de configuration du dispositif. L’indisponibilité ainsi produite est scénarisée : elle peut être activée, modulée ou désactivée à la demande. À ce titre, elle ne satisfait pas à la condition d’indisponibilité constitutive qui, chez Rosa, rend possible une véritable relation de résonance.

Assistance cognitive ou relation résonante ?

La comparaison avec le livre permet de mieux saisir ce qui distingue une indisponibilité scénarisée d’une indisponibilité constitutive. Contrairement à ChatGPT, le livre ne répond pas, ne s’adapte pas et ne reformule pas à la demande. Il impose son rythme, sa forme, ses zones d’opacité, et résiste aux attentes immédiates du lecteur. Pourtant, cette absence de dialogue n’empêche nullement la résonance ; elle en constitue souvent la condition.

Le texte peut affecter, déstabiliser, transformer durablement le sujet précisément parce qu’il demeure indisponible, irréductible à une simple fonctionnalité. À la différence d’un agent conversationnel, le livre expose le lecteur à une altérité qui ne se laisse ni paramétrer ni maîtriser, et c’est cette résistance même qui rend possible un rapport résonant au savoir.

Cela ne signifie pas que l’usage de ChatGPT soit incompatible avec toute forme de résonance. À condition de ne pas l’ériger en point d’entrée privilégié dans le rapport au savoir, l’outil peut parfois jouer un rôle de médiation secondaire : reformuler après une première confrontation, expliciter des tensions, ou aider à mettre en mots une difficulté éprouvée. Utilisé de cette manière, ChatGPT n’abolit pas l’indisponibilité constitutive de la rencontre avec un contenu, mais intervient après coup, dans un temps de reprise et de clarification. Il s’agirait alors moins de produire la résonance que de préserver les conditions dans lesquelles elle peut, éventuellement, advenir.

L’analyse conduite à partir de la notion de résonance invite à ne pas confondre assistance cognitive et relation résonante au savoir. ChatGPT peut indéniablement soutenir certains apprentissages, faciliter l’accès à l’information ou accompagner l’élaboration d’idées. Mais ces apports reposent sur une logique de disponibilité, d’adaptation et de contrôle qui ne satisfait pas aux conditions de la résonance telles que les décrit Hartmut Rosa.

Le risque, en contexte éducatif, serait alors de substituer à un rapport au savoir fondé sur la confrontation, la résistance et la transformation, une relation essentiellement instrumentale, aussi efficace soit-elle. La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou non recourir à ces outils, mais comment les inscrire dans des pratiques pédagogiques qui préservent – voire réactivent – les conditions d’un rapport véritablement résonant au savoir.

The Conversation

Frédéric Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Licence : CC by-nd

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