(Je mets ici la vidéo Youtube parce que ça aidera le média et la chaîne d'avoir des vues sur ce canal, surtout au début, mais vous pouvez aussi accéder à la même vidéo sur Peertube 😇 Lire notre politique médias sociaux)
Ce qui suit est une retranscription de l'interview réalisée en visio le vendredi 9 octobre avec Agnes Crepet et Gaël Duval. Cette retranscription a été éditée pour plus de lisibilité. Merci à Agnes et Gaël, deux actrices et acteurs clés de l'écosystème alternumériste d'avoir consacré du temps pour répondre à mes questions. Bonne lecture !
Alternatives numériques : Commençons par vous présenter. Vous êtes l'une et l'autre deux voix fortes de l'écosystème alternumériste francophone, et je suis ravi et honoré de m'entretenir avec vous pendant une heure, qui plus est de manière croisée. Je vous pose des questions, mais n'hésitez pas à vous répondre entre vous, il y a une part d'informel dans notre échange. Agnès, tu commences ?
Agnes Crepet : Je m'appelle Agnes Crepet, je travaille chez Fairphone depuis à peu près huit ans, où je suis Head of Software Engineering : je gère toutes les activités d'ingénierie logicielle. L'objectif de l'activité logicielle chez Fairphone, c'est de faire durer le téléphone, ce qui est un vrai challenge dans l'industrie mobile actuelle. On fait aussi beaucoup d'open source, on y reviendra. J'ai quelques activités à côté de Fairphone : je siège au conseil d'administration de Commown, une coopérative qui fait de la location de matériel électronique pour le faire durer plus longtemps, et au conseil d'administration du Mouton Numérique, une association qui travaille autour des notions technocritiques, et pas qu'avec des informaticiens et informaticiennes.
Gaël Duval : Je suis Gaël Duval, un ancien informaticien. J'ai commencé dans l'open source, mais c'était au siècle dernier. Il y a huit ans, j'ai créé /e/OS, un système d'exploitation mobile qui respecte par défaut les données personnelles et professionnelles, ainsi que la société Murena, qui porte ce projet sur le plan commercial. Ce qu'on porte, c'est une nouvelle manière de voir la tech et les produits numériques : nous proposons qu'elle soit par défaut vertueuse et au service de l'humain, et pas avant tout et essentiellement au service de la finance. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne souhaite pas de succès commercial, au contraire : un projet qui marche bien commercialement va généralement plus loin et marque davantage son écosystème. On veut avoir cette empreinte positive sur le monde et pour nos enfants. Je dirige donc la e.foundation, la partie non lucrative du projet, et Murena, sa partie commerciale.
Le Fairtech Summit
Alternatives numériques : Vous travaillez respectivement chez Fairphone et Murena, deux structures de pays et de tailles différentes, qui travaillent ensemble et évoluent dans le champ des « alternatives numériques ». Vous revenez tout juste du Fairtech Summit, qui s'est tenu ce mardi. On peut dire sans trop se tromper que l'événement est encore peu connu du grand public. C'est l'occasion de le présenter, de dire ses objectifs et le retour que vous en faites. Qui veut commencer ?
Gaël Duval : Je peux présenter l'événement, on a participé à son organisation de manière très active. Le Fairtech Summit, c'est nouveau, c'est le premier, et ce n'est pas le dernier, puisqu'on a déjà prévu au moins les deux prochaines éditions, en 2027 et 2028. L'idée, c'est de réunir les acteurs européens qui portent cette manière plus positive de concevoir la tech. On passe notre temps derrière les écrans, on se connaît tous, Fairphone, mais plein d'autres, dans plein de pays européens, et l'idée est de se retrouver, de mettre des visages sur des noms et des identifiants de messagerie, manger ensemble, prendre des cafés, discuter, et faire des progrès en anglais, parce qu'il faut bien communiquer dans une langue commune. Cette année, c'était au Luxembourg. On va essayer de changer de ville européenne chaque année, pour montrer que ce n'est pas un truc franco-français, allemand ou anglais, mais un projet vraiment pan-européen. Je crois que c'est un marqueur de nos projets aujourd'hui : on est une génération qui arrive enfin à travailler ensemble, de provenances différentes, ce qui était sans doute plus compliqué avant, ne serait-ce qu'à cause de la langue. On voit des gens beaucoup plus à l'aise en anglais, même si on a tous notre accent pourri et qu'on se comprend plus ou moins bien, et ça me rend très optimiste pour la suite.
Agnes Crepet : Je complète par ma propre expérience. Je n'étais pas dans l'organisation comme Murena, j'étais au programme committee, la sélection des talks. Il y avait une forte diversité. Même si l'événement n'est pas encore très connu, ça a permis à plein d'acteurs de l'industrie mobile alternative de se retrouver. On se voit beaucoup en ligne, beaucoup moins en vrai, donc c'était chouette. L'anecdote, c'est Shift, une boîte allemande assez similaire à Fairphone, qui essaie de faire un téléphone plus durable et qui fait beaucoup d'open source. Je ne les avais jamais vraiment croisés en vrai sur une longue période : deux jours, mais on a eu deux dîners ensemble. En quelques heures, on a pu parler de beaucoup de problèmes communs et de comment les résoudre. C'est un peu toute l'ambition du Fairtech. D'ailleurs, le talk du CTO de Shift était vraiment chouette : il parlait très peu de son projet, c'était un appel à bosser ensemble. Ça paraît naïf, on croit que ça se fait tout le temps, mais pas forcément : il y a aussi des boîtes en compétition, et il faut dépasser ça pour porter un projet à plus fort impact.
Alternatives numériques : Les talks ont-ils été enregistrés, y aura-t-il des retransmissions ou des comptes rendus ?
Gaël Duval : A priori non, je ne crois pas que ça a été filmé et ce n'est pas prévu. On peut l'envisager pour les prochaines éditions, mais déjà, réussir à faire ce premier événement, que ça existe sans trop de problèmes, c'est un challenge.
Alternatives numériques : Combien de personnes étaient présentes ?
Gaël Duval : Une centaine, non ?
Agnes Crepet : Oui, une centaine. La salle était bien pleine, un peu trop petite.
Alternatives numériques : Ce salon sert aussi à tisser des liens entre acteurs de l'écosystème alternumériste, ou « Fair Tech ». L'un des coorganisateurs est d'ailleurs Fairtec, un collectif qui regroupe, à date, quatre acteurs : /e/OS, Fairphone, TeleCoop, un opérateur mobile coopératif, et Commown. Son mot d'ordre, que j'aime beaucoup, c'est « Et si vous preniez part au numérique du monde d'après ? »
Agnes Crepet : Il y a plus d'acteurs que ça en réalité. TeleCoop, c'est en France, mais il y a leurs équivalents en opérateurs MVNO alternatifs, comme Wetell en Allemagne, ou Neibo aux Pays-Bas et en Belgique. Il y a aussi Shift qui a rejoint l'initiative. En fait, selon la langue que tu sélectionnes sur le site, tu vois les acteurs correspondant au pays. Le collectif a grossi, une petite dizaine d'acteurs, en gros.
Le partenariat Fairphone et /e/OS
Alternatives numériques : C'est réjouissant de voir que le partenariat initié en 2020 perdure et même se bonifie. Sur le site de Fairphone, pour chaque modèle, on peut choisir le mode standard avec Android by Google, ou, de façon très ergonomique et bien mise en valeur, le même Fairphone avec /e/OS préinstallé. Comment ça a commencé ?
Gaël Duval : On connaît tous les deux l'histoire, on verra si c'est la même. De mon point de vue, dès 2019, on cherchait une solution côté matériel. Nous, on est une boîte de logiciel : on ne fait pas de matériel, ou très peu, et ce n'est pas notre but. À l'époque, on vendait essentiellement du reconditionné, et on n'arrivait pas à répondre à la demande, on avait plus de demandes que l'offre ne permettait de couvrir, et on commençait à toucher les limites du reconditionné sur les téléphones de l'époque. Et puis un jour, par hasard, là, je deviens un peu mystique, je crois au destin même si je ne peux pas le prouver, je vais à un workshop open source à Bruxelles. C'est sans doute la première fois que je rencontre Agnes physiquement. On discute, et un ou deux mois plus tard on se retrouve à Amsterdam pour parler d'un éventuel partenariat. Ça a grossi, avec une convergence très forte en termes de valeurs. Pour nos utilisateurs, cette complémentarité entre le matériel et l'OS est excitante : beaucoup sont fiers d'avoir un Fairphone avec /e/OS, parce que ça répond à une demande croissante d'une tech plus européenne, plus vertueuse, plus durable, qui respecte les données personnelles. Aujourd'hui, l'aboutissement de tout ça, c'est le Fairphone avec /e/OS. On a plein d'autres versions avec d'autres fabricants, mais c'est avec Fairphone que ça va le plus loin.
Agnes Crepet : Je suis assez d'accord. Et effectivement, c'est dans cet événement à Bruxelles qu'on s'est rencontrés, d'où l'importance de se voir en physique, ça fait accélérer les choses. L'initiative Fairtec n'a pas créé cette collaboration entre Murena et Fairphone, mais c'est une belle illustration de ce que peut être Fairtec : la même chose existe avec Commown, quand le site renvoie vers la location. On voulait mettre ça en avant pour inspirer d'autres initiatives. C'est là que Shift a rejoint un peu plus tard, parce que Shift peut aussi s'associer à Commown, par exemple. L'idée, c'est que la personne qui ne connaît que Murena se dise : « tiens, je peux être encore plus vertueux en achetant le matériel chez eux ou en le louant chez Commown ».
Alternatives numériques : Je l'avais noté dans l'article de septembre sur le test du combo Fairphone 6+ et /e/OS 4. En tant qu'acteur extérieur, je salue cette collaboration : sur le site de Fairphone on achète directement un Fairphone sous /e/OS, on peut passer chez Commown ; sur le site de Murena (lien affilié) on achète aussi des Fairphone ; chez Commown on peut louer son Fairphone en ajoutant la préinstallation d'/e/OS. Dans tous ces parcours, on reçoit un téléphone où /e/OS est préinstallé : la partie un peu technique de départ disparaît, on allume le téléphone comme n'importe quel autre. Une dernière chose sur ce partenariat : a-t-on le droit de parler chiffres, ne serait-ce que des ordres de grandeur ou des pourcentages ?
Agnes Crepet : Non, je ne peux pas donner ces chiffres. Est-ce qu'on est plus gros que Murena ? Ça dépend ce qu'on appelle « plus gros ». En volume de clients, peut-être. Mais si l'idée était de dire que Fairphone apporte à Murena, je pense que l'inverse est tout aussi vrai, et je veux le souligner même sans donner de chiffres. Je croise tout le temps des gens qui sont venus à Fairphone parce qu'il y avait l'alternative /e/OS pré-flashée.
Alternatives numériques : C'est important à souligner : il y a une vraie différence entre rendre un OS alternatif disponible en disant « débrouille-toi pour le flasher », et le fait de pouvoir l'acheter pré-flashé. Ça compte beaucoup, et c'est vertueux dans ce sens-là.
Gaël Duval : J'ai juste un chiffre de mon côté : cet été, on a dépassé les 100 000 utilisateurs réguliers de smartphones /e/OS. Ça donne une idée d'un volume qui devient significatif. Et sur l'année 2025, le marché du smartphone était en déclin en volume, de plusieurs pourcents, 4, 5, 6 ou 7, je ne sais plus. Sans divulguer de secret, je pense que Fairphone a fait une excellente année, et nous aussi, en très forte progression. Et en 2026, on continue sur une année en très forte progression, sur un marché globalement atone. Ça donne une idée. Aujourd'hui, pour te différencier sur ce marché, tu as intérêt à avoir quelque chose à raconter à tes utilisateurs, et ce n'est pas le nombre de mégapixels en plus qui fera la différence, tout le monde fait la course à l'échalote là-dessus. Ce qui différencie, c'est que ton téléphone est plus vertueux, plus durable, qu'on peut en changer la batterie, qu'il a un OS qui ne pompe pas tes données et ne viole pas ta vie numérique en permanence. Ce genre de discours intéresse les utilisateurs et fait la différence, et on le voit très bien.
Murena et la e.foundation
Alternatives numériques : Gaël, comment ça va chez la e.foundation et chez Murena ? Combien êtes-vous, combien de développeurs et développeuses, où en êtes-vous de vos objectifs, quelles sont vos récentes actualités ?
Gaël Duval : Sur Murena, on est une soixantaine de personnes à travailler tous les jours sur le projet, en plus d'une communauté assez large qui contribue, traductions, rapports de bugs, et surtout beaucoup de tests de l'OS. Côté actualité, il y a la nouvelle version 4, cette année, qui intègre pas mal de nouveautés dont un backup complet. On a aussi le workspace, parce qu'on ne fait pas que l'OS mobile : l'espace de travail en ligne se développe énormément, avec une forte traction, et on va y investir de plus en plus, en particulier sur le B2B. On était plutôt sur un marché de particuliers, et on va de plus en plus vers le monde professionnel, pas par goût particulier, mais parce qu'on a une demande importante, liée au contexte géostratégique et à la recherche de solutions plus européennes, qu'on maîtrise davantage. Ce qu'on fait est européen, et open source, donc sans surprise sur ce qui se passe dedans. De plus en plus d'entreprises, de collectivités territoriales et d'agences d'État nous contactent. On développe donc des produits dans ce sens : un workspace plus professionnel, un MDM [ndr : mobile device management ou gestion de terminaux mobiles] pour gérer des flottes de smartphones, et on adapte /e/OS pour qu'il s'intègre dans des contextes IT professionnels avec un existant déjà en place. On est en train de pas mal grossir : d'ici un an, on ne sera peut-être pas une centaine, mais pas loin, parce qu'on recrute beaucoup. On a accès à du financement privé et public, avec un soutien très fort de l'Union européenne. On est dans une phase ascendante et très excitante, avec plein de projets, un peu trop sans doute.
Alternatives numériques : J'aimerais que tu reclarifies les liens entre la e.foundation et Murena, parce que ce n'était pas tout à fait clair pour moi : qui fait quoi, qui travaille où, qui finance quoi ? Le code de /e/OS, qui est open source, est-il plutôt géré par la e.foundation ?
Gaël Duval : Historiquement, j'avais créé la e.foundation au début pour gérer la campagne Kickstarter, qui a été le déclencheur du projet, il fallait une structure. Je me suis dit que ça suffirait ; en fait, non, et c'est pour ça que j'ai créé Murena, pour développer la partie commerciale, parce que tout ça coûte cher à développer. Les deux subsistent. La e.foundation reste en non-profit, et je pense que c'est une garantie forte pour les utilisateurs et le monde de l'open source que le produit aura toujours un cœur open source, inaliénable, qu'on ne peut pas acheter. C'est une promesse importante. Il n'y a pas de salariés à la e.foundation, mais il peut y avoir des prestataires, et un budget propre qui vient de dons, donations, subventions. Murena vit sa propre vie, avec ses propres financements. Et le lien entre les deux, il n'y en a pas vraiment, pas d'accord commercial. C'est juste un socle commun : l'open source. Des licences libres permettent aux deux de contribuer à hauteur de leurs moyens, sans friction sur la propriété intellectuelle. Et dans l'open source, si tu n'es pas content d'un produit et que tu ne te mets pas d'accord avec celui qui le maintient, tu peux forker, en respectant les licences. C'est ce qui permet aux deux entités de vivre quasi indépendamment. C'est un peu abusé de le dire, puisque je dirige les deux, mais c'est ce qui maintient la cohérence. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes objets : la e.foundation a aussi vocation à évangéliser sur les problématiques de collecte des données personnelles, elle a par exemple créé un jeu de cartes pour aborder ces questions de manière ludique.
Fairphone et le FP6+
Alternatives numériques : Agnes, même question : comment ça va chez Fairphone ? Combien êtes-vous ? Quelles actualités ? Votre arrivée aux États-Unis ?
Agnes Crepet : C'est super de voir que les deux structures se portent bien, sur un marché qui décline. Pour Fairphone, 2026, c'est plutôt bien. On n'a pas encore les résultats du deuxième semestre, mais si tu compares le premier semestre 2026 à celui de 2025, on a augmenté nos ventes de 75 %, et même de 116 % au premier trimestre. C'est assez incroyable de voir la demande augmenter. On a aussi passé cette année la barre du million de devices vendus depuis le début de Fairphone, et 500 millions de revenus cumulés. Mais je tourne toujours ça du côté de l'impact : l'idée originelle de Fairphone n'a pas changé d'un poil, c'est de maximiser l'impact et de montrer aux autres qu'on peut faire les choses différemment. Cette croissance est au service de ça. Le million de devices et les 500 millions de revenus, ça sert quand tu es en négociation avec un fabricant de puces, pour obtenir des licences ou discuter avec d'autres acteurs : ça montre que tu es légitime, que l'électronique durable sur dix ans, ça marche. C'est plutôt chouette. Par rapport à mon arrivée il y a huit ans, je ne dirais pas que c'est simple de bosser chez Fairphone, Gaël dirait pareil, c'est toujours compliqué d'être dans un David contre Goliath, et la majorité des acteurs de l'électronique ne font pas comme nous. Mais c'est plaisant de voir cette pente ascendante, avec le soutien des consommateurs, de plus en plus nombreux, et du marché B2B, qui s'intéresse à arrêter d'acheter un device neuf tous les deux ou trois ans pour ses employés, et à passer sur du trois à cinq ans. Et puis il y a l'influence européenne : je ne dirais pas que c'est Fairphone qui a fait les réglementations dans le sens de la durabilité, mais des acteurs comme Murena, Fairphone et d'autres y ont contribué. L'Eco-design directive ou l'indice de réparabilité européen pourraient être mieux, mais ils existent, et c'est grâce à des acteurs comme nous. En termes d'effectifs, on est à peu près 200. Dans mon équipe, j'ai entre 20 et 30 personnes. C'est chouette parce qu'on a plus de moyens qu'à mon arrivée, où on était trois ingénieurs en développement. Ça change plein de choses : on peut s'organiser pour faire plus de R&D. Le plus difficile, c'est que le reste du marché ne va pas dans le sens de la réparabilité. Il y a un mouvement positif du côté des consommateurs et des lois européennes, mais c'est toujours aussi dur de convaincre certains acteurs de l'industrie de faire de la longue durée. Heureusement qu'on grossit, parce que c'est le fait d'être un peu plus gros qui nous donne du poids.
Alternatives numériques : Précise un peu, parce que ma compréhension, c'est que le marché du smartphone est saturé, presque toute la population mondiale qui pourrait en vouloir en a un, donc votre croissance signifie que vous grignotez des parts de marché à d'autres, ce qui montre que des gens sont séduits par des smartphones plus durables. Et puis, pour rebondir sur les annonces de Google qui passe à sept ans de suivi logiciel : ça va dans le bon sens, ou c'est de la poudre aux yeux ?
Agnes Crepet : Le support logiciel long terme, ça va dans le bon sens. Mais c'est la réglementation européenne. Le 26 juin 2025, l'Eco-design directive est sortie et interdit à tout fabricant de mettre sur le marché un téléphone sans cinq ans de support logiciel après la fin des ventes. Comme les téléphones restent en vente environ deux ans en général, devine quoi : 5 + 2 = 7. Donc de plus en plus d'acteurs, pas que Google, proposent un support long. Il y avait déjà de grands fabricants qui le faisaient, notamment Apple, mais ce n'était pas la majorité. Je pense que c'est cette réglementation qui a insufflé ça, pour être très honnête. Après, quand je dis que le reste ne va pas dans mon sens : si tu lèves le capot de ton téléphone, prenons le capteur d'empreintes. Chez Fairphone comme chez Murena, on n'est pas sur des dumb phones : ce sont des téléphones grand public, avec une connectivité et des composants standards. Quand tu intègres un capteur d'empreintes, il faut le choisir pour que son firmware soit maintenu plusieurs années, que tu récupères le code source. Et là, c'est toujours très difficile, et il n'y a aucune réglementation : aucune loi n'oblige le fabricant du capteur à fournir le code une fois le support terminé, ni à faire du support long terme. La réglementation européenne n'a pas encore atteint les composants du téléphone. C'est à nous, fabricants, de faire le boulot. Je ne suis pas pessimiste, mais c'est le fait d'être un peu plus gros qui nous donne du poids. Là, je vais passer du temps en Chine prochainement, en octobre, et c'est toujours compliqué avec certains composants. Il y a le stress général de la mémoire, le prix de la mémoire augmente, notamment à cause de l'IA, et ça stresse toute l'industrie électronique. Chaque fabricant réagit différemment. Nous, on ne se base pas sur l'ODM, l'Original Design Manufacturer, c'est-à-dire la société qui assemble nos téléphones : on a notre propre vision du choix des composants. La plupart des fabricants de taille moyenne contractualisent avec un ODM en lui disant « je veux un écran OLED, un processeur avec un peu de support long », et l'ODM choisit tous les composants. Nous, depuis le début, grâce à notre politique sur les matériaux, avec des fair materials minés de manière plus équitable, recyclés, sans financement de conflits armés, et notre exigence de revenu décent pour les gens de toute la chaîne d'approvisionnement, on s'intéresse à la chaîne d'approvisionnement et à tous les composants. On ne se contente pas de la liste de fournisseurs de notre ODM. Et donc on voit bien que ça ne va pas dans le bon sens, que c'est toujours aussi dur, voire plus, parce qu'ils sont stressés. Pour caricaturer, sur le capteur d'empreintes, le fournisseur va te dire : « je te donne le firmware pour deux ans et c'est fini, et non, je ne donnerai pas le code après ». Je ne dirais pas que c'était mieux avant, mais il y avait plus de failles dans le système, ou des fabricants qui laissaient le code plus facilement.
Gaël Duval : D'où l'intérêt d'avoir des firmwares open source, idéalement.
Agnes Crepet : Exactement. Et ça, c'est extrêmement compliqué à obtenir. La grosse subvention européenne qu'on a eue avec Murena et 36 autres acteurs va dans le sens de développer cette stack, bien souvent beaucoup trop propriétaire. Il y a vraiment de l'ingénierie là-dedans, ce n'est pas simple, sur tous les composants liés à l'obsolescence rapide. L'écran, un peu moins, mais tout ce qui est NFC, capteur d'empreintes, processeur, caméra, beaucoup plus.
Alternatives numériques : Et ce sont des composants qui peuvent donner lieu à des failles de sécurité, donc c'est particulièrement sensible.
Le Fairphone 6+ et la tension écologique
Alternatives numériques : Vous avez sorti en septembre le Fairphone 6+, celui que j'ai testé en avant-première. Mon précédent Fairphone testé était un Fairphone 4, donc j'ai pu voir la différence. Au delà de mon propre test, les avis sur le Fairphone 6 sont très positifs. Mais du coup, un peu pour te titiller : le FP6+ sort avec un peu plus de RAM et un processeur un peu plus récent. D'un point de vue écologique, on peut se demander pourquoi sortir un FP6+, et comment vous gérez cette tension entre suivre le marché (où la tendance c'est de sortir un smartphone tous les ans) et respecter vos valeurs ?
Agnes Crepet : C'est une bonne question. Je rigole, parce que quand je suis arrivée chez Fairphone avec mon Fairphone 2, un gamin qui livrait de la nourriture à la cantine m'a dit : « c'est génial, vous avez un téléphone vintage, j'adore », et on était quatre ans après la sortie du 2. Ça reflète bien ce que je vais te répondre. D'abord, on l'a déjà fait : le Fairphone 2.5, le Fairphone 3+ un an après le 3. Ce n'est pas la première fois qu'on sort un téléphone un an après.
Alternatives numérique : Mais le 3+ avait une meilleure caméra et un meilleur audio.
Agnes Crepet : C'est vrai. Sur le 4, on avait même préparé une version avec une meilleure stack logicielle de caméra, sans la vendre. On s'interroge toujours sur ce rythme de sortie de téléphone, ça c'est vrai. Personnellement, je ne pense pas que ce soit une mauvaise idée, parce que l'idée c'est que les gens qui ont déjà un Fairphone le gardent, mais il y a une énorme marge de manœuvre sur les autres : beaucoup de gens ne connaissent pas notre démarche et n'ont pas de Fairphone. Il faut donc un produit assez attrayant pour ceux qui veulent acheter un nouveau téléphone en faisant attention, tout en préservant les anciens. D'ailleurs on a des chiffres, ceux-là je peux en parler : ceux qui achètent un Fairphone 6 n'ont pas acheté le 5. Très souvent, les utilisateurs du 6 qui avaient déjà un Fairphone venaient du 3. On fait donc tout pour que les gens gardent leur téléphone : programmes de fidélité, batterie proposée moins chère, c'est souvent elle qui rend le téléphone plus lent, donc on encourage à la changer. Et pour revenir aux gamins dans l'ascenseur, c'est compliqué d'acheter un téléphone un peu vieillissant, surtout sur un public grand public. Mon père, par exemple : ce n'est pas un gros tech, mais quand il achète un téléphone, il en veut un qui soit un peu récent. Et il n'est pas seul, c'est un public important. Si le téléphone est trop ancien, c'est dur de convaincre quelqu'un qui n'a jamais acheté de Fairphone. Ce qu'on a fait sur le 6+, c'est réutiliser un maximum de la stack existante : le processeur est un Snapdragon identique à celui du 6, mais un peu plus puissant, donc on garde la même stack logicielle et on ne remultiplie pas tout le travail logiciel. On s'est appuyé au maximum sur le 6, en améliorant ce qui pouvait déplaire. Et sur la RAM, malgré les problèmes mondiaux autour de la mémoire, on avait réussi à sécuriser une quantité un peu plus importante. Et surtout, on n'a pas retiré le 6 du marché : l'ambition, c'est d'offrir une option à celui qui dit « je suis un gros gamer, les 8 Go ne me suffisent pas », lui, il a l'offre à 12. C'est dans ce sens qu'on le voit : répondre aux gens sensibles aux spécifications techniques. Pourquoi avoir mis autant de temps sur la caméra ? Parce que, tout durable que tu sois, si la caméra ne marche pas, beaucoup de gens ne prendront pas le téléphone. Les dernières R&D de Fairphone, sur trois ou quatre ans, ont beaucoup porté sur la caméra. Ça permet d'attirer des gens un peu moins « verts », qui ne sont pas prêts au compromis sur le confort.
/e/OS 4 et la « dépendance » à Google
Alternatives numériques : Gaël, à toi. Vous êtes passés à la version 4 de /e/OS cette année. Le Fairphone 6 a été vécu comme l'année de maturité de Fairphone ; est-ce pareil pour /e/OS ? Qu'est-ce qui est stabilisé, qu'est-ce qui reste compliqué, quelles sont vos priorités ? Et comment vous projetez-vous dans un moment où Android se resserre, où on s'est même demandé si Google ne préparerait pas une séparation d'Android et de Google avec sa propre surcouche ? Espérez-vous être un jour affranchis d'AOSP, la sous-couche sur laquelle reposent LineageOS et /e/OS ?
Gaël Duval : Sur /e/OS 4, les principales nouveautés, c'étaient le backup et la restauration : si tu perds ton téléphone ou s'il se fait voler, tu peux réinstaller facilement un nouveau téléphone depuis un backup et retrouver tes applications, bien arrangées à l'écran, tes configurations. C'est une belle avancée. Il y a aussi un gestionnaire de mots de passe, très demandé et ultra pratique. Et des choses plus mineures mais cohérentes avec ce qu'on développe, comme la dictée vocale qui devient hors-ligne, sur le téléphone, alors qu'avant elle passait par une API externe, ce qu'on nous avait beaucoup reproché. Ensuite, on a énormément de projets : si j'en parle, on remet un jeton pour une heure. On ne veut pas se limiter à l'OS, et de toute façon on ne peut pas. Le workspace Murena fait d'ailleurs le succès de /e/OS : si tu adoptes un OS mobile mais que tu continues à utiliser Gmail, ton calendrier Google et tes contacts Google, ça n'a aucun sens, autant rester chez Google. Notre workspace propose tout ça avec la même promesse de non-collecte des données. La dictée hors-ligne va dans ce sens. On va donc sortir des produits complémentaires, le navigateur web, la suite Office, etc., dans l'esprit open source et utilisables par tous. C'est comme quand je faisais Mandrake et que j'essayais de rendre Linux accessible : avec /e/OS, la mission de Murena, c'est de rendre un OS open source plus vertueux, avec une promesse forte sur la vie privée, accessible à tout le monde. Et il faut que ce soit acceptable : si au bout de dix minutes ta mise en page casse dans tous les sens avec ta suite Office, la personne retourne chez Microsoft et on n'en parle plus. On a l'opportunité de proposer une gamme de services et de produits cohérents, ce qui va aussi dans le sens du B2B.
Sur Google et l'environnement, je tiens à préciser un point important, parce qu'il y a un énorme malentendu sur le mot « Android ». Dans un téléphone « Android », il y a deux parties : le socle open source, AOSP, l'Android Open Source Project, et par-dessus un énorme bloc propriétaire, pas du tout open source, fait par Google. Les deux ensemble, c'est Android, vendu comme Android commercial. Nous, on ne fait pas Android : /e/OS est un fork d'AOSP [NDR : plus précisément, /e/OS est un fork de LineageOS qui est lui-même un fork d'AOSP]. On prend AOSP, on le modifie, et par-dessus on ajoute ce qu'on trouve dans l'open source et nos propres développements, comme Advanced Privacy (lire mon test d'/e/OS à ce sujet). Il y a plus de différence entre un Fairphone avec /e/OS et un téléphone avec Android de Google qu'entre un Fairphone avec /e/OS et une autre marque avec /e/OS. L'expérience utilisateur et la promesse produit sont totalement différentes.
Sur l'écosystème, effectivement, ça se resserre. Google essaie toujours de couper la concurrence et de réduire l'ouverture, la plupart du temps sur des arguments de sécurité. Ça va devenir très compliqué d'installer des applications tierces sur Android de Google [ndr : voir la campagne Keep Android Open pour en savoir plus]. Nous, ça ne nous concerne pas directement, on pourra toujours utiliser sur /e/OS des applications faites pour Android. Mais il reste de gros morceaux, et aujourd'hui le gros morceau, c'est l'attestation. Quand une application s'exécute sur /e/OS, elle vérifie, via des mécanismes liés à Google, que le téléphone est légitime et que l'application peut s'exécuter dessus. C'est un très gros challenge, parce que Google essaie de faire en sorte que ça ne fonctionne plus chez nous et chez les équivalents. Pour l'instant, ça fonctionne toujours, et de mieux en mieux, mais il y a ce sujet sur l'attestation. Il va falloir créer une nouvelle proposition d'attestation pour le mobile qui ne dépende pas de Google, d'autant que c'est totalement hors des clous au niveau du DMA [ndr : Digital Market Act, le gros règlement européen sur les marchés numériques]. Il faut convaincre tout le monde qu'il y a un sujet, dire à Google d'arrêter, mais aussi proposer. Il y a plein d'acteurs qui bossent sur ce sujet : Volla en Allemagne, nous, d'autres. Il y a une première proposition, Unified Attestation, dont on fait partie, mais on veut aller plus loin. C'est un truc à faire connaître : en France, on nous demande des solutions plus souveraines, et que fait une application comme France Identité ? Elle repose sur Google pour décider si le téléphone est légitime. C'est une espèce de paresse totale à regarder vraiment ce qu'on fait : les équipes de France Identité mettent du Play Integrity dans leur application, et ça pose des problèmes à plein d'éditeurs, souvent les banques, et les solutions de paiement. Le message qu'on veut faire passer, c'est qu'aujourd'hui, sur un Fairphone ou un Murena officiels vendus sur Murena.com, les téléphones fonctionnent très bien avec 99 % des applications bancaires et des applications courantes. Par contre, la version community fonctionnera moins bien, pour plein de raisons : l'attestation, mais aussi parce que le bootloader n'est généralement pas refermé, et c'est typiquement le genre de chose que les applications bancaires vérifient et qui les empêche de fonctionner. Donc il y a une tension : on la résout très bien sur les appareils officiels, c'est plus compliqué sur la version community. Mais au fond, il faut qu'on travaille tous ensemble pour qu'en Europe on ait une réglementation beaucoup plus coercitive vis-à-vis de Google, pour qu'ils arrêtent, sous des prétextes de sécurité fallacieux, d'imposer des choses qu'on ne maîtrise pas. C'est aujourd'hui notre principale dépendance, celle dont on veut s'affranchir.
Agnes Crepet : Et je rajouterais un truc sur l'identité numérique : il y a une recommandation européenne qui arrive, avec une mise en place obligatoire dans chaque pays. À la base, l'ambition était de se passer des Big Tech, en disant que chaque pays fasse son truc à lui, pour que ce soit souverain. Or des pays l'ont fait correctement, mais pas la France. Les concepteurs des outils de chaque pays, comme si le message n'était pas passé, s'appuient sur ce qu'il y a de plus facile ou de moins coûteux, les solutions enclaves d'Apple, le Play Integrity, pour aller vite, parce que les délais étaient courts. Résultat : pour plein d'OS alternatifs, ça devient compliqué. C'est fou.
Gaël Duval : C'est fou. Et pour aller plus vite, c'est sans doute une raison, mais pas la seule. On discute avec pas mal d'acteurs dans différents pays là-dessus, et on est obligés de leur expliquer. Dès qu'on leur dit « vous avez vu ce que vous êtes en train de faire ? », gentiment, ils regardent et ils te disent : « ah oui, effectivement, qu'est-ce qu'on fait, qu'est-ce que vous proposez ? » Ils n'ont pas conscience. Le Play Integrity, c'est le problème de base : c'est perçu comme un simple aspect technique et fonctionnel, et si tu ne regardes pas de près, tu ne vois pas à quel point ça peut être un verrou pour empêcher la concurrence de s'exprimer librement. Ce n'est pas écrit dans le SDK Android : « attention, si vous faites ça, vous n'êtes plus un produit européen et vous avez une dépendance forte à une entreprise américaine qui peut vous couper l'accès », comme ils l'ont fait à Guillaume, le juge de la CPI, et d'autres, et comme ils continueront à le faire. Il faut parler de tout ça, prendre conscience, dire à Google « stop, on n'en veut plus ».
Agnes Crepet : D'ailleurs, je fais la pub d'un partenaire rencontré au Fairtech Summit, Yivi, qui propose une identité digitale via une application, entièrement open source et sans Play Integrity. J'ai demandé à la personne qui a fait le talk quelle était leur relation avec les gouvernements : c'est compliqué aussi pour eux, ils démarchent des États, mais ça n'a pas l'air simple. En tout cas, ça vaut le coup de promouvoir leur solution.
Alternatives numériques : Vous trouvez que les oreilles sont plus attentives en ce moment, à une époque où on n'a jamais autant parlé de souveraineté ou d'indépendance stratégique ? Est-ce plus simple de faire comprendre vos arguments ?
Gaël Duval : Sur la partie logicielle, oui, ça va plutôt dans le bon sens. Il y a eu le DMA, il y a le paquet sur la souveraineté numérique sorti en juin. Au niveau européen, il y a un soutien fort. Je ne dirais pas autant au niveau national : en France, c'est catastrophique. Mais la Commission européenne bouge dans le bon sens. Il faut garder la tête froide, parce qu'entre les textes, le DMA, les directives, et leur application, il y a une marge colossale. En face, tu as Google, Microsoft, Apple, les gatekeepers, qui ont les utilisateurs en main, essayent d'être moins-disants, de restreindre le périmètre d'application, de négocier, de tordre le bras, surtout sur le DMA, et très souvent avec des arguments de sécurité : « il faut garantir la sécurité de nos utilisateurs, c'est notre priorité ». C'est très compliqué. Il faut se mettre à la place des gens de la Commission, qui doivent en même temps dire aux régulateurs « il y a des enjeux, il faut faire comme ça » et faire face à des géants qui disent oui et puis font moins, ou autre chose que ce qui était prévu. C'est contre ça qu'il faut lutter. Il y a des choses qui vont dans le bon sens : quand tu ouvres un téléphone Google pour la première fois, tu dois désormais choisir ton navigateur web. Ce n'est pas parfait, mais c'est dans le bon sens. Il faut aller beaucoup plus loin, et l'attestation en fait partie, mais pas seulement.
Conclusion : la juste place de la tech
Alternatives numériques : Dernière question, un peu plus philosophique. Comment vivez-vous la période que nous vivons, et quelle est la juste place de la tech dans cette période ? Réponse ouverte, mais le challenge est de la faire en une minute chacun.
Agnes Crepet : Je peux démarrer. J'ai un côté assez enthousiaste au quotidien, au regard du travail que je fais : j'ai l'impression qu'il y a un impact possible, qui résulte en actions dans le bon sens, comme celles qu'on a évoquées. Mais si je fais un pas de côté et que je regarde l'état de la tech dans le monde, et ce qu'elle a pu renforcer dans un état mondial qui n'est pas au beau fixe, là, oui, je suis forcément un peu plus inquiète. Mais je pense que la prise de conscience est déjà une bonne chose. Il y a un bouquin sorti la semaine dernière de Thibaut Prévost, qui avait écrit Les prophètes de l’IA, que j'avais bien aimé. Son dernier livre s'appelle Technologies du coup d'État. Il y parle justement du rôle de la tech, on parle aussi beaucoup de technofascistes aujourd'hui, du rôle de la tech dans certains gouvernements, par exemple le gouvernement Trump, pour prendre le pouvoir et confisquer beaucoup de droits liés à la citoyenneté dans son pays. Bref, ce sont des choses qui me questionnent, qui sont assez éloignées de Fairphone dans mon quotidien, mais qui, en tant que techniciens et techniciennes, sont importantes à évoquer. Parce qu'on est aussi les représentants de cette tech, quelque part. Et c'est d'autant plus important qu'on essaie de montrer qu'il y a des alternatives possibles, pas seulement sur la durabilité, mais aussi sur ce que peut faire cette tech dans le monde, au regard du poids qu'ont ces acteurs au niveau géopolitique. Et aussi de continuer à répéter que la tech peut parfois ne pas devoir exister sur certains problèmes sociaux. La tech ne va pas tout résoudre. Il faut avoir ce techno-discernement. Je pense qu'on est tous enthousiastes de ce qu'on fait, l'open source, j'adore, tout ce que Gaël a évoqué sur son projet. Vous avez senti l'enthousiasme qui nous anime, mais il ne faut pas oublier qu'on est des techniciens et techniciennes et qu'on représente ce truc-là, et que parfois, c'est bien de ne pas être présent. De continuer à dire que ce sera toujours en mettant plus de profs et en chauffant les écoles que les gamins apprendront mieux, plutôt qu'en mettant des tablettes. Pareil pour les hôpitaux.
Alternatives numériques : Merci Agnès. Gaël, tu as eu un peu de temps de réflexion, c'est à toi.
Gaël Duval : J'ai un espèce de truc assez bizarre en ce moment : je suis terrifié et sidéré de voir ce qui se passe aux États-Unis depuis quelques années. Je ne pensais pas qu'on en arriverait là, franchement, c'est vraiment dingue. Et à la fois, c'est une telle opportunité pour nous de enfin nous reprendre en main et nous dire que, bon, on ne peut plus compter sur nos anciens maîtres, donc on va peut-être reprendre notre destin en main et voir ce qu'on peut faire avec tous les talents qu'il y a en Europe, et franchement ça n'en manque pas. Donc c'est une période absolument excitante, terrifiante d'un côté, très excitante et presque... moi, j'ai un côté qui devient presque optimiste sur notre futur européen. C'est peut-être stupide, peut-être que dans quelques années je me dirai quelle naïveté j'avais, c'est possible aussi, mais en tout cas c'est mon état d'esprit en ce moment, assez bizarre. Et j'ai aussi, en toile de fond, tous les jours, l'IA : je l'utilise beaucoup et elle est incroyablement puissante. Tous les jours, je me dis qu'il va y avoir un impact sur la société et sur le monde. Peu de personnes en ont conscience. Je me dis qu'il va y avoir un impact d'une brutalité comme on n'a jamais connue, en termes d'impact social, de réorganisation de la société. Ce que l'IA permet aujourd'hui n'est qu'un aperçu de ce qu'elle saura faire dans un an, deux ans, trois ans. Et c'est d'une puissance sans limite. Donc, premièrement, il faut s'en emparer absolument, sinon on passe à côté du train et on n'aura plus qu'à accepter ce qu'on nous dira de faire. Autant avoir un peu de poids et de pouvoir pour convaincre qu'on n'a pas forcément la même manière de voir les choses, et pour créer une idée un peu plus vertueuse. Mais pas seulement : l'impact dépasse la tech, c'est l'impact sur nos sociétés, et comment on va réussir ou pas à se réorganiser par rapport à cet outil d'une puissance colossale, mais qui va anéantir des pans entiers de métiers dans le monde actuel. Tous les jours, j'y pense. Là, pour le coup, je ne suis pas super optimiste sur ce côté-là.
Alternatives numériques : On avait quasiment fait tout l'entretien sans parler d'IA, ce qui, par les temps qui courent, n'est pas banal. Ce n'était pas calculé de ma part ! Mais c'est une conclusion qui se comprend, on aurait pu faire un épisode entier là-dessus : existe-t-il une IA alternumériste ? C'est une question que je me pose aussi beaucoup, le sujet d'un autre échange. En tout cas, merci beaucoup à tous les deux d'avoir accepté de passer un peu de temps avec moi pour cet échange. Je trouvais chouette de vous avoir tous les deux, et de voir les liens entre Fairphone et /e/OS, un combo vertueux que je recommande totalement. Merci beaucoup, et à très bientôt.
Gaël Duval : Merci, à bientôt.
Agnes Crepet : À bientôt, salut.
Autour de Fairphone et d'/e/OS
Le Fairphone 6+ sous /e/OS 4 propose une expérience d'un smartphone Android dégooglisé, le tout clés en main. Si vous êtes lassé·es de trimballer un mouchard dans votre poche, si vous ne supportez plus l'écosystème Google imposé (et toutes ses applications), si vous redoutez l'intégration annoncée de Gemini, l'IA de Google, alors /e/OS est peut-être l'alternative que vous recherchez. De son côté, les Fairphone 6 et 6+ sont deux smartphones parfaitement capables, avec une réparabilité (et donc une durabilité) assurée. C'est donc un très grand oui pour ce combo FP6 + /e/OS.
L'avantage d'acheter un Fairphone avec /e/OS préinstallé, c'est que vous n'avez strictement aucune manipulation à faire. Vous recevez, vous démarrez, et tout fonctionne ! Enfin, presque, comme on l'a vu. Pour faire un tel achat (/e/OS préinstallé), plusieurs options :
- Acheter directement sur le site de Murena (ce qui soutient le projet /e/OS et Alternatives numériques puisque le lien est affilié 🤑)
- Acheter directement sur le site de Fairphone
- Louer votre Fairphone chez Commown, avec /e/OS préinstallé
- Pour de plus petits budgets, sachez que Murena ou Ekimia vendent aussi des smartphones reconditionnés avec /e/OS
Enfin, si vous n'avez pas d'achat de téléphone prévu (et tant mieux, n'oublions pas que l'achat de matériel personnel constitue le gros de l'impact du numérique), vous pouvez regarder si /e/OS peut s'installer sur votre smartphone existant. Sur certains appareils, l'installation est largement facilitée par l'outil /e/OS Installer, et peut être réalisée par des non-experts et expertes. La documentation de /e/OS liste et filtre ces appareils. Si votre appareil n'est pas géré par l'installeur, mieux vaut se faire accompagner. Cherchez des install party ou des GULL (groupes d'utilisatrices et d'utilisateurs de logiciels libres) autour de vous, il y aura toujours des gens pour vous aider.
Si vous avez des questions ou retours d'expériences, écrivez-les en commentaire ou dans la communauté Framateam. Bonnes explorations !
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