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Histoire : la longue marche des filles vers l’université

Un article repris de http://theconversation.com/histoire...

En Pologne, statue en hommage à Marie Curie, prix Nobel et femme pionnière dans l’enseignement supérieur et la recherche Shutterstock

L’Université a d’abord été un monde masculin. Les filles ont dû y gagner leur place. Cela a été plus ou moins rapide selon les secteurs, avec des décalages ou des inversions dans le temps parfois surprenants. Il y a eu quelquefois des accélérations, mais aussi beaucoup d’évolutions lentes voire des quasi-stagnations qui perdurent. Bref, la longue marche en avant des filles à l’Université n’a pas été un long fleuve tranquille.

À l’orée du XXe siècle, l’accès des femmes aux études supérieures était encore loin d’être une évidence. En témoigne cette manifestation de 1894 en Sorbonne aux cris de « Pas de femmes ! » et de « La science se fait entre hommes ». Un an plus tôt, Marie Curie décrit dans une complainte la difficile situation des pionnières à l’Université :

« Combien âpre est la vie de la jeune étudiante,
Entourée de garçons qui cherchent le plaisir,
Obscure et seule elle a pourtant la joie ardente
De voir son cœur à l’infini s’épanouir »

En 1900, le taux de jeunes filles parmi les étudiants inscrits à l’Université n’est que de 3,3 %. Il ne cesse de croître tout au long du XXe siècle, passant de 10 % en 1914 à 25 % en 1930, 34 % en 1950, 45 % en 1970, 50 % en 1980, 55 % en 2000). Mais les disparités entre les matières sont marquées. Le taux de jeunes filles parmi les étudiants inscrits en lettres s’élève déjà à 7 % en 1900 – contre 3 % en sciences et moins de 1 % en droit.

La conquête des facs de droit

L’absence quasi totale de femmes dans les départements de droit va durer jusqu’au moins la Grande Guerre, et demande explication. La profession d’avocat est alors considérée comme un office « viril ». La femme, frappée par le mariage d’incapacité civile, pouvait-elle avoir accès au monde où se discutent et s’interprètent les lois ?

L’accès à la magistrature posait un problème plus redoutable encore : le juge, dépositaire de la puissance publique, qui prend une décision au nom de la communauté, doit être reconnu par la société entièrement responsable de ses actes. Aussi les femmes n’obtiendront-elles pas avant 1946 l’accès à cette profession.

En 1914, juste avant la Grande Guerre, la disparité des taux de jeunes filles inscrites à l’Université s’est encore agrandie : elles représentent 33 % des inscrits en lettres, contre seulement 8 % en sciences et moins de 1 % en droit.

Le taux des jeunes filles parmi les étudiants inscrits en lettres continue de monter ensuite, bien au-dessus de celui des autres secteurs (ou « facultés », comme on disait alors). Il atteint 50 % dès avant la Seconde Guerre mondiale, puis 70 % en 1988, et continue de se tenir au moins à cette hauteur depuis. Cette destination vers les lettres et sciences humaines est bien connue et n’appelle pas de commentaires particuliers…

Pendant longtemps, le contraste le plus fort a lieu avec le secteur du droit. En 1938, le taux de filles parmi les inscrits se situe à 18 % en droit contre 50 % en lettres, et en 1970 à 33 % en droit contre 65 % en lettres. Mais une brusque accélération a lieu dans le secteur juridique et les sciences économiques dans les années post-soixante-huitardes : le taux des filles passe de 33 % à 50 % de 1970 à 1980, puis se poursuit – mais un ton en dessous – la dizaine d’années qui suit.

Sciences : l’exception en médecine

On en est actuellement à 60 % de filles parmi les étudiants de droit. Si l’on ajoute à cela que, depuis pas mal d’années, elles sont très majoritaires parmi les élèves de la prestigieuse École de la magistrature, on voit l’inversion opérée par rapport au début du XIXe siècle avec, à partir des années 1970, une accélération historique que pas grand-chose ne laissait prévoir.

La comparaison avec ce qui s’est passé en sciences ne manque pas d’intérêt à cet égard. Le taux de filles y a d’abord été nettement plus élevé qu’en droit – 8 % contre 1 % en 1914, 24 % contre 18 % en 1938). Puis on observe une quasi-égalité de 1948 à 1970, où le taux de filles parmi les inscrits s’élève de 24 % à 33 % en sciences comme en droit.

Mais, en sciences, le taux de féminisation ne suit pas – loin s’en faut – la brusque accélération que l’on connaît en droit ; et l’on assiste au contraire à des périodes de lente montée (voire de stagnation) pour arriver finalement à la situation actuelle où l’on en est encore à quelque 40 % de filles parmi les étudiants inscrits en sciences.

On le voit, l’avancée de la place des filles à l’Université a été à géométrie variable, selon les secteurs et les périodes. Elle n’est pas de l’ordre de la fatalité (et encore moins d’un ordre naturel) et elle a produit bien des surprises. Elle nous en réserve sans doute encore…

Les avancées des filles se sont fortement concrétisées dans le secteur de ce que l’on appelait autrefois les facultés de médecine : le taux de filles parmi les étudiants inscrits s’élève désormais à 62 % (6 % en 1900, 21 % en 1939, 31 % en 1968, 46 % en 1989). Si l’on jette un coup d’œil sur les enseignements supérieurs hors université proprement dite (hors IUT), on peut constater aussi que les filles sont (de peu) majoritaires en BTS, et en écoles de commerce.




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Mais elles restent minoritaires en IUT (42 %), en classes préparatoires (43 %) et surtout en écoles d’ingénieurs (29 %) – le taux des jeunes filles parmi les élèves d’écoles d’ingénieurs n’a pas dépassé 5 % jusqu’en 1969, on a ensuite un décollage lent mais qui va être continu. À ce rythme là de progression, il faudra un demi-siècle environ pour que la parité soit atteinte. Sait-on jamais, il y aura peut-être bientôt une accélération ?

The Conversation

Claude Lelièvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

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