Innovation Pédagogique
Institut Mines-Telecom

Une initiative de l'Institut Mines-Télécom avec un réseau de partenaires

A propos de publication et de curation

17 février 2017 par Magali Roumy-Akue Adjectif 103 visites 0 commentaire

Un article repris de http://www.adjectif.net/spip/spip.p...

Cette contribution propose un compte-rendu de la rencontre avec Michaël Bhaskar dans le cadre du séminaire « Information, communication et numérique » organisé par et à la fondation Maison des Sciences de l’Homme (Paris, France), le 09 février 2017.

Un articlerepris e la revue Adjectif, publiée sous lience CC by

Contexte

Michaël Bhaskar, chercheur, écrivain et éditeur numérique a présenté son travail autour des problématiques de l’édition, touchées par le changement de paradigme numérique. Il pose la problématique d’un monde de l’abondance informationnelle dans lequel émerge une nécessité de sélection et de mise en valeur des contenus. Il a abordé successivement deux axes de son travail de recherche : une théorie de l’édition (publishing) et la curation.

Un compte-rendu de l’intervention

Une théorie de l’édition

La première partie de son intervention s’est appuyée sur son ouvrage The Content Machine : Towards a Theory of Publishing from the Printing Press to the Digital Network, paru en 2013.

Dans cet ouvrage, il montre la nécessité de produire une « théorie de l’édition » sans laquelle, selon lui, les éditeurs sont menacés de disparition. En effet, le paysage éditorial a été largement modifié par le développement des réseaux numériques. Dans ce contexte réticulaire et multimédia, l’acte de publication s’est largement démocratisé et diversifié, produisant un mouvement de « désintermédiation ». Il est désormais possible de contourner les acteurs dominants et habituels du marché. L’acte de publication peut être effectué tant par des individus isolés que par des multinationales.

Dans l’optique de mettre au jour les mécanismes éditoriaux, Michaël Bhaskar introduit les notions de « cadre », de « modèles », de « filtrage » et « d’amplification ».

Dans un premier temps, il met en relation contenus et « cadres », établissant entre eux un lien de subordination. La perception des contenus est soumise aux choix marketing portés par des choix graphiques. Il s’agit de créer une image de marque dont le « cadre » est l’emballage, au service d’un marché de l’attention. Cela peut créer un décalage entre l’ambition littéraire des auteurs et les choix commerciaux faits par les éditeurs, c’est ce que montre Michaël Bhaskar avec l’exemple de Lee Child qui voit ses romans publiés dans la catégorie « roman de gare », contre sa volonté [1].

Le concept de « modèle » désigne les motivations qui guident la production et la diffusion des contenus par l’intermédiaire des « cadres ». Il évoque tour à tour les motivations pécuniaires, religieuses, politiques ou esthétiques des éditeurs ; desseins qui sont également à l’origine des choix de « filtrage » et « d’amplification ».

La notion de « filtrage » désigne la sélection opérée par les éditeurs avant la phase « d’amplification ». Elle répond à des logiques toutes aussi complexes que celles évoquées précédemment et font s’interpénétrer des contraintes de profit autant que des choix plus idiosyncrasiques.

Enfin, « l’amplification » est le cœur et le climax du processus éditorial. Il s’agit de l’étape d’exposition des contenus afin de les rendre publics et accessibles au plus grand nombre. Afin de démontrer l’impact d’une « amplification » efficiente, Michaël Bhaskar prend l’exemple d’Alde Manuce qui, durant la Renaissance, a ressuscité la littérature grecque. Il a augmenté considérablement la distribution en jouant sur la réduction du format des livres grâce à la création d’un caractère typographique qui réduisait l’approche entre les lettres. Ce procédé lui a permis de réduire le nombre de page des ouvrages, de faire baisser les coûts d’impression et de distribution, autorisant par la même une massification de l’édition et donc une forte « amplification ».

Enjeux associés à la « curation »

Dans la deuxième partie de son intervention, Michaël Bhaskar expose ses réflexions concernant la « curation » : il s’agit de questionner le futur de l’édition numérique. Il s’appuie pour sa démonstration sur l’ouvrage Curation qu’il a publié en 2016.

« Curation » n’a pas d’équivalent courant en français, même s’il est parfois utilisé comme néologisme. L’étymologie vient du latin « curare » qui signifie prendre soin. La curation consiste dans la sélection, l’agencement et la publication de contenus. Il s’agit d’un processus de filtration qui renvoie à une « subjectivité importante » ainsi qu’à différents degrés d’expertise. L’activité est directement liée au contexte de surabondance informationnelle dans lequel choisir s’impose.

Michaël Bhaskar prend un exemple de cette profusion informationnelle en faisant référence au million de nouveaux livres anglais publiés chaque année qui viennent s’ajouter aux ouvrages classiques, et à l’équivalent de 175 journaux consommés par jour par un États-unien moyen, venant d’outils toujours connectés aux médias. Or, dit-il, des expérimentations ont montré que plus on a de choix, plus il est difficile de trancher, voire plus il devient impossible de choisir. Face à trop de choix, l’individu aurait tendance à renoncer au choix lui-même, pour ne pas risquer de mal choisir.

Le curateur est donc celui qui, dans un contexte d’excès informationnel, procède à des choix afin de réduire les risques d’erreurs et, ce faisant, il apporte de la valeur. L’exemple de Netflix, pourvoyeur de contenus vidéo, est probant par rapport à cela. L’algorithme de recommandation mis en place permet de prodiguer des conseils aux usagers afin qu’ils puissent choisir avec plus de discernement les contenus qui leur conviennent.

Mais, dans son analyse, Michaël Bhaskar distingue un spectre beaucoup plus large de curations. Il convoque les concepts de curation « explicite » et « implicite » (traduction de explicit and implicit curation) et de curation « lourde » et « légère » (traduction de thick and thin curation).

La curation « explicite » renvoie aux pratiques de curations traditionnelles : celles qui guident nos choix quotidiens, qu’ils soient musicaux, vestimentaires ou alimentaires ; tandis que la curation « implicite » concerne la réorganisation structurelle de l’industrie vers un modèle post-industriel, basé davantage sur l’expertise que sur le tangible.

Il rapproche la curation « lourde » de la curation « explicite », et celle « légère » avec la curation « implicite ». La curation « lourde » est portée par les êtres humains et celle « légère », par les machines, les algorithmes de suggestion ou la folksonomie.

Il est cependant à noter que ces distinctions ne sont pas clivantes et qu’un équilibre entre ces deux types de curations peut être souhaitable. En effet, tantôt elles répondent à nos critères de recherche, nous confortant dans nos inclinations, tantôt elles nous nourrissent de réponses inattendues, nous ouvrant des champs inexplorés. Quoi qu’il en soit, ces nuances ouvrent des questions éthiques sur la place des humains et des algorithmes dans la gestion des contenus.

Perspectives

Récemment, la presse américaine a questionné l’influence de Facebook sur la campagne électorale américaine et son usage de la censure ou de la non censure de certaines informations, soulignait Michaël Bhaskar.

Par ailleurs, disait-il, ces mêmes questions éthiques se posent au regard de l’évolution du métier des journalistes, principaux émetteurs informationnels. Dans un contexte où la démocratisation des outils numériques donne la possibilité à tout un chacun de produire et diffuser du contenu, on observe un glissement du métier de journaliste vers un travail de sélection et de diffusion d’un contenu qu’il n’a pas produit, et donc vers une place, un rôle de curateur. Michaël Bhaskar évoque, pour appuyer son affirmation, la révolution de Jasmin durant laquelle les activistes, produisaient eux-mêmes des vidéos et dont certaines ont été diffusées par nos médias. A quelles fins ces contenus ont-ils été réellement diffusés ?

Les problématiques soulevées par Michaël Bhaskar touchent au contexte contemporain d’abondance informationnelle qui induit des changements notables dans les processus éditoriaux. Les travaux présentés ont explicité les mécanismes de curation, évoquant le filtrage et l’amplification, en montrant à quel point la valeur créée passe par une dimension marketing et la recommandation émanant de ceux que l’on qualifie d’experts. Tout cela ouvre la question de la fiabilité et des biais des experts auxquels on se réfère, machines et/ou humains. Cela intéresse au premier chef ceux et celles qui sont intéressés par les ressources à caractère éducatif.

Références

Bhaskar, M. (2013). The Content Machine, Towards a Theory of Publishing from the Printing Press to the Digital Network, Anthem Press.

Bhaskar, M. (2016). Curation : The power of selection in a world of excess, Piatkus.

Licence : CC by

Notes

[1Lee Child, colletion Jack Reacher, Bantam Press.

Répondre à cet article

Qui êtes-vous ?
  • [Se connecter]
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom