Innovation Pédagogique
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L’entrepreneuriat ou comment le modèle parental influe sur l’entreprise

Un article repris de http://theconversation.com/lentrepr...

« Mon père était entrepreneur. À la maison, on ne parlait que de l’entreprise. Elle faisait partie de la famille »… « Quand j’étais petit, je voyais souvent mon oncle qui avait monté son entreprise en Afrique. Il avait réussi. Mon père nourrissait un peu le regret de ne pas l’avoir suivi… ».

Ces verbatims sont extraits d’entretiens réalisés auprès de créateurs et dirigeants d’entreprises qui comptent plus de 10 emplois. Toutes ces personnes ont des âges, des origines diverses. Elles travaillent dans des activités très différentes et pourtant, elles ont toutes deux points en commun : premier point, leur entreprise ne connaît pas la crise et combine croissance économique et pérennisation et, second point, comme l’indiquent les extraits d’entretiens, ils ont pratiquement tous un parent proche entrepreneur.

Le modèle parental entrepreneurial

C’est ce que montre une étude que nous avons menée pour Réseau Entreprendre en 2014 : dans un tel réseau où l’adhésion implique la volonté de créer pas moins de 10 emplois en 10 ans, près de 72 % des entrepreneurs ont un parent qui est ou a été entrepreneur dans un sens large (nous avons inclus les professions libérales puisqu’il s’agit de créer une structure et son activité). Ces résultats sont corroborés par plusieurs autres études.

Cette situation est loin d’être franco-française : de nombreuses autres recherches menées aux États-Unis, en Tunisie ou dans d’autres pays européens attestent que le modèle parental est le premier garant de l’intention entrepreneuriale, autrement dit, plus on voit les parents entreprendre (dans un sens économique, cela s’entend), plus l’enfant aura envie d’entreprendre¹. En revanche, ce qui est surprenant, c’est qu’ici, on ne parle pas uniquement d’intention entrepreneuriale, mais de capacité à entreprendre…

Une tendance qui ne s’inverse pas

Ce qui est doublement surprenant, c’est de constater que ce lien entre parents entrepreneurs et création et réussite entrepreneuriale n’existe pas nécessairement chez les dirigeants de PME de plus de 60 salariés interrogés dans cette étude, mais est surtout présente dans la jeune génération.

La preuve aux US ? Les origines sociales et entrepreneuriales de la génération des créateurs de Google, de LinkedIn mais plus récemment encore de AirBnB, d’Uber : tous ont des parents entrepreneurs ! ! !

La preuve en France ? L’étude même étude menée pour Réseau Entreprendre en 2014 met en évidence que le profil de l’entrepreneur « nouvelle génération » et créateur d’emplois est issus de parents dirigeants d’entreprises – dans un sens large –, mais également très diplômé, très signifiant diplômé d’une grande école ou d’une université réputée.

Que penser d’un tel constat ? Après tout, Bourdieu a bien mis en évidence les mécanismes de reproduction sociale, par lesquels un enfant aura tendance à embrasser la même profession – en l’occurrence ici le professorat – que celle de ses parents.

Tout au plus, dans ce cas, nous nous trouvons face à une extension de la théorie de Bourdieu au monde économique, ce qui, après tout, ne semble gère surprenant, mais est tout de même gênant à deux égards.

Premier enjeu : casser cette nécessité parentale pour permettre le renouveau économique

On a souvent tendance à l’oublier, mais le mode de fonctionnement de notre économie est le capitalisme, lequel implique des phases de crise voire de décroissance, durant lesquelles des entreprises, voire des activités, meurent et des phases de croissance, plus ou moins fortes d’ailleurs, marquées par des créations de nouvelles entreprises, censées recréer les emplois perdus et générer de nouvelles richesses.

Si on constate que le renouvellement économique d’après-guerre jusque dans les années 80 n’a pas été assuré par des enfants d’entrepreneurs, il n’en semble pas de même aujourd’hui.

La conséquence ? L’Insee recense en 2011 3,14 millions d’entreprises (hors secteur agricole) dont 3 millions de microentreprises. Les entreprises restantes étant celles qui emploient le plus de personnes.

Naturellement, ces entreprises sont vouées pour certaines à stagner (le cas des 3 millions de microentreprises), certaines à croître et d’autres à disparaître. La relève serait alors assurée par des entrepreneurs capables de créer des emplois et c’est là justement que réside le problème : on ferait supporter le renouvellement économique de la France aux enfants de ces quelques 3 millions d’entrepreneurs pour assurer la subsistance économique de près de 70 millions d’habitants en France…

Le chiffrage est sommaire et caricatural, je le reconnais. Il montre néanmoins la nécessité de casser cette tendance et de changer la génétique entrepreneuriale et de favoriser l’apprentissage de cette capacité à générer de la croissance et de l’emploi chez les non native entrepreneurs.

Second enjeu : l’échec de l’enseignement de l’entrepreneuriat à casser cette démarche d’entrepreneuriat filial

Ce phénomène de renforcement de la filiation dans l’entrepreneuriat dit d’ambition s’accompagne d’un second phénomène : jamais il n’y avait autant eu de cours d’entrepreneuriat dans l’enseignement supérieur, de management certes, mais pas que ; jamais il n’y a eu autant d’incubateurs (l’Express en recense plus de 3 000 en 2014 sur le territoire métropolitain), y compris des incubateurs d’écoles…

Sachant que tous les étudiants de l’enseignement supérieur ne sont pas fils ou filles d’entrepreneurs, on est à même de s’interroger sur la finalité, voire l’efficacité de ces cours et programmes.

À regarder les profils des jeunes créateurs et dirigeants d’entreprise dans les incubateurs, il semblerait que l’enseignement supérieur serait alors plus un catalyseur de talents entrepreneuriaux appris dans la famille qu’un réel vecteur d’apprentissage de la capacité d’une entreprise à croître.

Dit autrement, l’enseignement supérieur servirait plus d’adoubeur du jeune entrepreneur, attestant de l’existence de cette capacité entrepreneuriale que de révélateur ou développeur de cette même capacité.

Repenser l’enseignement de l’entrepreneuriat

Que faire alors ? Il nous semble qu’un double levier mérite d’être activé.

Le premier levier invite à réfléchir sur l’organisation de l’enseignement de l’entrepreneuriat dans le supérieur en France : elle est toute dirigée vers le processus de création d’entreprises, laissant la gestion de la croissance aux professeurs de stratégie, lesquels ont désormais peu d’expérience professionnelle, vu la pression pour l’embauche de docteurs – chercheurs dans ce domaine.

Si les bénéfices de ces formations sont attestés pour générer de l’intérêt pour l’entrepreneuriat et éventuellement de l’intention entrepreneuriale, il devient urgent de se focaliser sur l’enseignement et sur l’entraînement des étudiants à la croissance entrepreneuriale.

Seconde piste pour l’enseignement supérieur, réfléchir à ce que j’appelle le « cas Frédéric Mazella ». Le fondateur français de Bla Bla Car est emblématique car il est l’entrepreneur « qui confirme l’exception » : ses deux parents sont professeurs.

Pour autant, il a réalisé ses classes entrepreneuriales à Stanford, dans la faculté d’informatique qui a aussi vu naître Google, LinkedIn, etc. Son nom rappelle que l’apprentissage de l’entrepreneuriat de croissance repose sur l’intégration dans un contexte ambitieux et dans le cluster d’innovation adéquat.

Ces clusters existent en France : Paristech, etc. Aux écoles non seulement de s’intégrer dans ces derniers – elles le sont déjà –, mais de véritablement intégrer tous ses étudiants et pas uniquement la happy few entrepreneurial.

Deux leviers qui, au regard de la situation actuelle dans l’enseignement supérieur, ne semblent pas trop compliqués à actionner.

Certes, l’enseignement supérieur sert encore de chevalier qui adoube l’entrepreneur issu d’une famille d’entrepreneurs, mais il faut espérer qu’il puisse aussi adouber les « non born entrepreneurs » et, enfin, contribuer au renouveau économique de la France.

(1) À ce sujet, on pourra se référer à l’article de mes collègues Jamoussi, E. B., & Maalaoui, A. (2015). La transposition du modèle Sirmon et Hitt dans le champ de l’entrepreneuriat des jeunes. La Revue des Sciences de Gestion, (1), 21-27 ou plus généralement aux résultats de la Kauffman Foundation pour avoir plus de chiffres aux États-Unis.

The Conversation

Séverine Le Loarne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Licence : Pas de licence spécifique (droits par défaut)

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