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	<title>Innovation P&#233;dagogique et transition</title>
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	<description>Un site participatif, lieu de partage et d'&#233;change autour des initiatives en transitions et des innovations p&#233;dagogiques dans l'enseignement sup&#233;rieur francophone.</description>
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		<title>Innovation P&#233;dagogique et transition</title>
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		<title>Peut-on produire des in&#233;galit&#233;s justes dans un monde de promotion de l'&#233;galit&#233; ?</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Dubet</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Dans le cadre de l'&#233;galit&#233; qui figure au fronton de toutes les mairies de France, le seul moyen de d&#233;partager les personnes consiste &#224; organiser une comp&#233;tition m&#233;ritocratique. Or, la cr&#233;ation de l'&#233;cole r&#233;publicaine ne s'est pas souci&#233;e de cet imp&#233;ratif puisque, jusque dans les ann&#233;es 1960, le concours d'entr&#233;e en 6e perp&#233;tuait une r&#233;partition entre la tr&#232;s forte minorit&#233; de celles et ceux qui allaient au lyc&#233;e puis occupaient les postes les plus importants dans la soci&#233;t&#233; et l'immense (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.innovation-pedagogique.fr/rubrique3.html" rel="directory"&gt;Veille&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans le cadre de l'&#233;galit&#233; qui figure au fronton de toutes les mairies de France, le seul moyen de d&#233;partager les personnes consiste &#224; organiser une comp&#233;tition m&#233;ritocratique. Or, la cr&#233;ation de l'&#233;cole r&#233;publicaine ne s'est pas souci&#233;e de cet imp&#233;ratif puisque, jusque dans les ann&#233;es 1960, le concours d'entr&#233;e en 6e perp&#233;tuait une r&#233;partition entre la tr&#232;s forte minorit&#233; de celles et ceux qui allaient au lyc&#233;e puis occupaient les postes les plus importants dans la soci&#233;t&#233; et l'immense majorit&#233; qui ne fr&#233;quentait que l'&#233;cole primaire mais trouvait facilement un emploi. Tout ne d&#233;pendait pas encore de l'excellence scolaire. Avec les massifications successives et l'&#233;l&#233;vation du niveau d'instruction, il s'est creus&#233; un foss&#233; paradoxal entre les vainqueurs du syst&#232;me et les vaincus qui ont &#233;t&#233; humili&#233;s. C'est sur eux que devraient se concentrer les efforts de ce syst&#232;me parce qu'ils sont victimes d'un mod&#232;le d'une extr&#234;me cruaut&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;un &lt;a href=&#034;https://journals.openedition.org/edso/12892&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;article&lt;/a&gt; repris de la revue Education et socialisation, une publication sous licence CC by nc nd&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;f&#233;rence &#233;lectronique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet, &#171; Peut-on produire des in&#233;galit&#233;s justes dans un monde de promotion de l'&#233;galit&#233; ? &#187;, &#201;ducation et socialisation [En ligne], 58 | 2020, mis en ligne le 30 d&#233;cembre 2020, consult&#233; le 30 janvier 2021. URL : &lt;a href=&#034;http://journals.openedition.org/edso/12892&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://journals.openedition.org/edso/12892&lt;/a&gt; ; DOI : &lt;a href=&#034;https://doi.org/10.4000/edso.12892&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://doi.org/10.4000/edso.12892&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Cette conf&#233;rence a &#233;t&#233; prononc&#233;e en d&#233;but de colloque Egalisup. L'enregistrement (visible sur https:&lt;a href=&#034;http://www.lirdef.fr&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.lirdef.fr&lt;/a&gt;) a permis d'obtenir un verbatim des propos tenus. De nombreuses marques d'oralit&#233; ont fait l'objet d'un traitement particulier destin&#233; &#224; transcrire sans les trahir la pens&#233;e et les propos de Fran&#231;ois Dubet, des sous-titres de parties ont &#233;t&#233; ajout&#233;s puis l'ensemble lui a &#233;t&#233; soumis pour recueillir son accord et effectuer les modifications qu'il souhaitait introduire. Toute l'&#233;quipe du colloque et celle de la revue le remercient vivement de sa venue, de ses propos et de son aide.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Je commencerai en vous remerciant de m'avoir invit&#233; et en &#233;voquant des souvenirs personnels. Il y a presque 50 ans, je venais souvent &#224; l'Universit&#233; Paul-Val&#233;ry pour y rencontrer un grand personnage de cette universit&#233; qui s'appelait Robert Lafont. C'est l'homme qui a invent&#233; l'occitanisme moderne, et, si cette r&#233;gion s'appelle Occitanie, il y est pour quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, je vais traiter des &#233;preuves et des paradoxes de l'&#233;galit&#233; des chances. L'&#233;galit&#233; des chances est un principe qui s'impose &#224; nous. Depuis le 18e si&#232;cle, nous consid&#233;rons que nous sommes libres et &#233;gaux. C'est un acte de foi, ce n'est pas une observation empirique, et, d&#232;s lors que nous sommes libres et &#233;gaux, la seule mani&#232;re que nous ayons de produire des hi&#233;rarchies acceptables, c'est la comp&#233;tition m&#233;ritocratique.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Peut-il exister des in&#233;galit&#233;s justes ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;e d&#233;marre avec Locke (1690). Je ne vais pas en faire la g&#233;n&#233;alogie, mais elle s'est tr&#232;s rapidement impos&#233;e aux &#201;tats-Unis, beaucoup plus lentement en Europe. C'est un principe de justice incontestable parce qu'il n'y en a pas v&#233;ritablement d'autres pour r&#233;soudre la contradiction suivante : comment produire des hi&#233;rarchies justes, des in&#233;galit&#233;s justes dans un monde d'&#233;gaux ? De ce point de vue, la meilleure m&#233;taphore que nous ayons de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, reste le sport. Nous avons d'ailleurs l&#224; une dramaturgie fascinante puisque que des individus mis a priori dans un espace d'&#233;galit&#233; absolue, c'est tr&#232;s contr&#244;l&#233;, il y a des cam&#233;ras, il y a des arbitres, vont &#234;tre victimes &#224; la fin d'une in&#233;galit&#233; peu contestable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, quand on demande aux Fran&#231;ais &#171; est-ce que les patrons gagnent trop ? &#187;, la r&#233;ponse est &#171; oui, ils gagnent trop ; Bernard Arnault, c'est scandaleux &#187;. Et Mbapp&#233; ? Pas de probl&#232;me ! Mbapp&#233; hier, il a plant&#233; trois buts &#224; Lyon, et &#231;a s'est vu ! Et, en plus, il n'exploite personne : on l'aime tellement qu'on paie pour l'enrichir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc nous avons l&#224; un authentique principe de justice, dont je constate qu'il a &#233;t&#233; assez long &#224; s'installer en France. Quand vous lisez Durkheim, que j'ai beaucoup lu, Paul Lapie, etc., les p&#232;res fondateurs de l'&#233;cole r&#233;publicaine, ils ne parlent quasiment jamais d'&#233;galit&#233; des chances. Je dirai m&#234;me que les in&#233;galit&#233;s scolaires ne les int&#233;ressent pas ; le probl&#232;me de l'&#233;cole, c'est l'int&#233;gration &#224; la nation, la formation des citoyens, l'installation de la raison dans les esprits, mais ce n'est pas l'&#233;galit&#233;. Ce terme de l'&#233;galit&#233; des chances ne va s'installer en France qu'au d&#233;but des ann&#233;es 60 au moment de la premi&#232;re massification. Cette premi&#232;re massification n'est pas difficile &#224; dater. Elle remonte &#224; la fin de l'examen d'entr&#233;e en sixi&#232;me en 1958 qui aboutit au fait qu'&#224; peu pr&#232;s un quart d'une classe d'&#226;ge va entrer au lyc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;cision va d'ailleurs cr&#233;er quelque chose d'assez &#233;tonnant, car c'est &#224; la fois une massification tr&#232;s limit&#233;e par rapport &#224; aujourd'hui, mais elle est r&#233;ussie parce qu'il y a un fort tri &#224; l'entr&#233;e puisque plus de la moiti&#233; des &#233;l&#232;ves n'entrent pas au lyc&#233;e mais dans diff&#233;rents coll&#232;ges avec des fili&#232;res distinctes. Comme il y avait alors un appel formidable d'emplois qualifi&#233;s pour l'&#233;conomie, on s'installait dans cette illusion que r&#233;p&#232;tent obstin&#233;ment les ministres, les syndicalistes, etc. que l'&#233;galit&#233; des chances dans une &#233;cole de masse, c'est bon. &#199;a a &#233;t&#233; tr&#232;s bon pendant quinze ans. Par la suite, &#231;a s'est heurt&#233;, je vais y revenir, &#224; des difficult&#233;s, des paradoxes, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les paradoxes du principe de justice&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais essayer de traiter la question du point de vue des principes parce que je crois qu'il faut distinguer les &#233;preuves de ce principe de justice, expliquer pourquoi &#231;a ne marche pas ou pourquoi &#231;a ne marche pas autant qu'on le croit. Il y a aussi un &#233;l&#233;ment plus original : les paradoxes qui &#233;mergent dans la mise en &#339;uvre. Le principe de justice a des effets paradoxaux qu'en g&#233;n&#233;ral on n'aime pas tellement regarder en face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais donc essayer de parler de ces effets paradoxaux pour que nous en discutions. Sur les &#233;preuves li&#233;es &#224; l'&#233;galit&#233; des chances, j'ai envie de dire que tout &#233;tudiant de sociologie normalement form&#233;, au bout de six mois, a appris &#231;a comme un mantra : &#171; les in&#233;galit&#233;s sociales d&#233;terminent les &#233;galit&#233;s scolaires &#187;, un point, c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a d&#233;couvert &#231;a au m&#234;me moment en France (Bourdieu et Passeron, 1964, 1970), aux &#201;tats-Unis (Coleman, 1966), en Angleterre (Plowden, 1967), etc. Enfin, il y a un grand nombre de sociologues de l'&#233;ducation qui font ce constat : &#171; on a lev&#233; les obstacles &#233;conomiques &#224; l'entr&#233;e dans l'enseignement secondaire long et dans l'enseignement sup&#233;rieur, et cependant, la disparition des contraintes &#233;conomiques ne suffit pas pour assurer l'&#233;galit&#233; &#187;. Je rappelle qu'en France, le lyc&#233;e &#233;tait payant jusqu'en 1930 et que les syndicats de l'&#233;poque ont fait gr&#232;ve quand on l'a rendu gratuit parce que les enfants du peuple allaient venir mettre le bazar dans les lyc&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#231;a n'est pas nouveau, contrairement &#224; ce qu'on imagine, mais on d&#233;couvre que l'origine des in&#233;galit&#233;s scolaires est dans la culture, qu'elle est dans le &#171; capital culturel &#187;, dans la t&#234;te, dans les ambitions des familles, dans la mani&#232;re d'&#233;duquer. Cette d&#233;couverte, chacun d'entre nous la conna&#238;t et ce n'en est plus une, mais elle a un aspect un peu d&#233;sesp&#233;rant, &#233;videmment, parce que si vous pouvez lever un obstacle &#233;conomique avec des bourses et des gratuit&#233;s, vous ne pouvez obliger les parents &#224; lire T&#233;l&#233;rama. Or, quand les parents lisent T&#233;l&#233; Z, leurs enfants &#233;chouent &#224; l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, on a fait des progr&#232;s, on montre que &#231;a commence &#224; deux ans, &#224; six mois, &#224; trois mois, bient&#244;t il y aura des recherches sur les in&#233;galit&#233;s sociales intra-ut&#233;rines ! La soci&#233;t&#233; est cruelle parce qu'en r&#233;alit&#233;, les comp&#233;titeurs dans l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique n'entrent pas &#224; &#233;galit&#233; dans cette affaire-l&#224;. Il y a des in&#233;galit&#233;s sociales qui impactent les in&#233;galit&#233;s scolaires. Quand on fait des comparaisons internationales et qu'on met tous les pays dans la m&#234;me bo&#238;te, ce que nous avons fait avec Marie Duru-Bellat (2020), on constate qu'il y a une loi de &#171; la reproduction &#187;. Partout, mieux vaut &#234;tre un enfant de cadre riche qu'un enfant d'ouvrier immigr&#233; pauvre pour r&#233;ussir &#224; l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent, les sociologues, je ne m'adresse pas ici qu'&#224; des sociologues professionnels, ne raisonnent qu'en moyenne et oublient qu'il y a quand m&#234;me pas mal de dispersions derri&#232;re les moyennes, c'est-&#224;-dire que, heureusement, il y a des &#171; idiots de la famille &#187; chez les cadres et il y a &#233;videmment des Albert Camus chez les pauvres, mais, en moyenne, il y a un mode de reproduction. Cela dit, quand on regarde les comparaisons entre pays comparables, c'est-&#224;-dire qu'on prend l'Europe occidentale plus le nord de l'Europe, plus le nord de l'Am&#233;rique, on s'aper&#231;oit que l'impact des in&#233;galit&#233;s sociales sur les in&#233;galit&#233;s scolaires est quand m&#234;me extr&#234;mement variable d'un pays &#224; l'autre. De ce point de vue l&#224;, mieux vaut &#234;tre Canadien que Fran&#231;ais, il y a moins d'in&#233;galit&#233;s sociales en France mais plus d'in&#233;galit&#233;s scolaires qu'au Canada&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc une loi un peu molle, un peu relative. Ce qui veut dire que, contrairement &#224; la th&#232;se initiale o&#249; les in&#233;galit&#233;s sociales impactent m&#233;caniquement les in&#233;galit&#233;s sociales, l'&#233;cole joue un r&#244;le, ce qu'on sait maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des in&#233;galit&#233;s dues &#224; l'&#233;cole&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rendons hommage aux travaux de l'IREDU qui ont &#233;t&#233;, &#224; ma connaissance, en France, les premiers &#224; le mettre en &#233;vidence le fait que l'&#233;cole joue un r&#244;le, l'&#233;cole en rajoute&#8230; ou elle en enl&#232;ve. En France, vous le savez, l'&#233;cole, en d&#233;pit de nos principes universels et de syst&#232;me centralis&#233;, devrait a priori avoir un effet plut&#244;t att&#233;nuateur de l'impact des in&#233;galit&#233;s sociales. Or, c'est plut&#244;t un pays qui les accentue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet &#233;tat de fait nous met toujours mal &#224; l'aise, heureusement &#231;a ne dure que trois semaines tous les quatre ans quand sortent les enqu&#234;tes PISA. Tout le monde est indign&#233;, puis on attend l'&#233;dition suivante et l&#224; on s'indignera de nouveau de voir qu'on n'est pas si bons que &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les causes de l'in&#233;galit&#233; produites par l'&#233;cole&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne vais pas, l&#224; non plus, en parler trop longuement parce que tout le monde conna&#238;t &#231;a. Pour l'exprimer de mani&#232;re tr&#232;s simple, il y a d'abord la mani&#232;re de regrouper les &#233;l&#232;ves qui est &#233;videmment un facteur d'accentuation des in&#233;galit&#233;s sociales, les bons ensemble sont un peu meilleurs, les mauvais ensemble sont beaucoup moins bons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez ensuite la mani&#232;re de noter qui joue un r&#244;le important. La France est tr&#232;s attach&#233;e &#224; la note de 0 &#224; 20 (je parle sous le contr&#244;le de Philippe Meirieu) mais il me semble que noter de 0 &#224; 20, ce n'est pas noter les &#233;l&#232;ves, c'est les hi&#233;rarchiser. Si vous voulez les &#233;valuer, noter, pas besoin de mettre des notes aussi pr&#233;cises. Ainsi, j'&#233;tais not&#233; au quart de point quand j'&#233;tais lyc&#233;en, j'&#233;tais donc not&#233; de 0 &#224; 80. &#199;a demande une extr&#234;me subtilit&#233; dans le jugement sur la copie, ce n'est pas rien ! La France n'est pas un pays qui se caract&#233;rise par le fait qu'il y a des &#233;lites, mais par le fait que le mod&#232;le &#233;litiste descend en cascade sur la totalit&#233; du syst&#232;me. C'est comme si on vous disait &#171; tu as le droit de jouer au tennis, mais comme Federer, autrement, tu n'es pas bon &#187;. Si je peux vous donner un conseil, ne jouez pas, parce que vous ne jouez pas comme lui. Vous faites du piano comme, je ne sais pas, Chopin par exemple, sinon, vous ne jouez pas. La cons&#233;quence de cette norme implicite c'est que la plupart des &#233;l&#232;ves pensent qu'ils ne sont pas bons, pas assez bons, et qu'ils sont d&#233;finis par leurs &#233;checs plus que par leurs succ&#232;s. Ce pessimisme et cette faible confiance en soi sont mis en &#233;vidence par toutes les comparaisons internationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la massification, l'&#233;cole est globalement moins in&#233;galitaire : les enfants d'ouvriers bacheliers ne sont plus des exceptions. La massification est donc une bonne chose. Le changement essentiel n'est pas dans l'amplitude des in&#233;galit&#233;s mais, avec l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, il se situe dans le mode de production des in&#233;galit&#233;s. Au fond, jusqu'aux ann&#233;es 60, vous avez un syst&#232;me d'&#233;coles s&#233;par&#233;es dans lesquelles le destin social commande la carri&#232;re scolaire ; autrement dit, les enfants du peuple vont &#224; l'&#233;cole du peuple, les enfants de la bourgeoisie vont &#224; l'&#233;cole de la bourgeoisie, les filles vont dans l'&#233;cole des filles, les gar&#231;ons vont dans l'&#233;cole des gar&#231;ons, et quelques-uns des enfants exceptionnellement dou&#233;s, vertueux (si &#231;a vous amuse, je pourrai vous donner des chiffres sid&#233;rants sur les enqu&#234;tes des ann&#233;es 50) et travailleurs du peuple, mais ils ne sont pas tr&#232;s nombreux, ont le droit d'aller au lyc&#233;e et &#224; l'universit&#233;. C'est ce qu'on appelle l'&#233;litisme r&#233;publicain, qui est un des th&#232;mes du conservatisme scolaire aujourd'hui. Ces gens racontent leur vie, en g&#233;n&#233;ral, une fois qu'ils ont r&#233;ussi &#224; sortir du peuple pour monter au lyc&#233;e, ils racontent leur vie, soit sur le mode h&#233;ro&#239;que, soit sur le mode &#171; qu'est-ce que j'ai souffert de trahir ma classe sociale &#187;, vous choisissez entre Annie Ernaux qui se sent coupable et Rachida Dati qui assume son m&#233;rite. Mais dans l'&#233;cole r&#233;publicaine, l'essentiel est jou&#233; avant m&#234;me d'entrer &#224; l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;L'invention de la distillation continue dans le syst&#232;me scolaire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avec l'&#233;cole de masse d&#233;mocratique, m&#233;ritocratique, d'&#233;galit&#233; des chances, vous entrez dans un syst&#232;me de distillation continue. Tout le monde entre dans la m&#234;me &#233;cole, et en fonction de vos r&#233;sultats, par des choix extr&#234;mement fins, et qui vont finir par s'accumuler, vous aboutissez &#224; la production de grandes diff&#233;rences finales, mais qui ne sont pas le produit d'un destin initial, mais le produit de l'agr&#233;gation de petites in&#233;galit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'agr&#233;gation des in&#233;galit&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un raisonnement de niveau CP ou CE1, ou CM1, que j'aime beaucoup, celui de l'agr&#233;gation des in&#233;galit&#233;s de Boudon (1973), qui est tr&#232;s simple. Il dit : &#171; si vous avez un public, cette moiti&#233; de l'amphi par exemple, qui est s&#233;lectionn&#233;e parce qu'elle favoris&#233;e socialement &#224; un taux de 80 % quand elle passe une &#233;preuve, et cette partie de l'amphi qui, parce qu'elle est d'origine modeste, est s&#233;lectionn&#233;e avec un taux de 50 % &#224; chaque fois qu'elle passe une &#233;preuve, vous avez une in&#233;galit&#233; initiale sociale 0,8-0,5, donc un &#233;cart de 1,6 qui n'est pas &#233;norme, vous &#234;tes in&#233;gaux au d&#233;part, mais pas tant que &#231;a&#8230; &#187;. Si les in&#233;galit&#233;s sociales avaient cette amplitude dans notre soci&#233;t&#233;, nous serions les champions du monde de l'&#233;galit&#233;. Mais si vous faites passer cinq &#233;preuves au groupe qui est s&#233;lectionn&#233; &#224; 0,8, &#224; la premi&#232;re &#233;preuve, il en reste 80, deuxi&#232;me &#233;preuve, 64, troisi&#232;me, 50, quatri&#232;me, 40, cinqui&#232;me, il en reste 30 qui vont rentrer dans les grandes &#233;coles. Dans l'autre partie, vous allez &#234;tre sauv&#233; &#224; 0,5, premi&#232;re &#233;preuve, il en reste 50, deuxi&#232;me, 25, troisi&#232;me, 12,5, quatri&#232;me, 6, cinqui&#232;me, 3. L'&#233;cart, en cinq petites s&#233;lections, et chaque fois pas n&#233;cessairement tr&#232;s brutales, est pass&#233; de 1,6 &#224; 10, et cet &#233;cart, c'est grosso modo celui qu'on a quand on regarde aujourd'hui les &#233;lites en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui s'est pass&#233;, c'est qu'&#224; l'int&#233;rieur du mod&#232;le de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, c'est l'&#233;cole qui fait le sablier, ce qui fait, d'ailleurs, qu'aujourd'hui, l'&#233;cole est moins injuste qu'elle n'&#233;tait autrefois, mais qu'elle est v&#233;cue comme beaucoup plus injuste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me changement : quand vous &#234;tes dans l'ancien monde, il suffit de se laisser porter par son habitus et son capital culturel, et le destin s'accomplit. Je suis n&#233; dans un milieu favoris&#233; dans lequel on fait des &#233;tudes, et je ferai des &#233;tudes. Je suis n&#233; dans un milieu d&#233;favoris&#233;, et, sauf si Dieu a &#233;t&#233; particuli&#232;rement sympa en me donnant la bosse des maths, je ferai le m&#233;tier que faisaient mes parents. Aujourd'hui, quand vous regardez les strat&#233;gies des parents, ce n'est pas du tout &#231;a, la confiance dans le capital culturel, c'est compl&#232;tement termin&#233;. Je vous demande de regarder vos amis. La r&#233;ussite scolaire de leurs enfants n'est plus un destin, c'est un boulot, c'est du coaching, on n'arr&#234;te pas, et on choisit l'&#233;tablissement et la langue rare et la langue moins rare, et le latin. C'est tr&#232;s triste pour les latinistes, d'ailleurs puisqu'on choisit le latin pour d'autres raisons que le latin. On choisit les loisirs les plus intelligents. On s'est aussi rendu compte que la scolarisation pr&#233;coce, per&#231;ue comme une mani&#232;re d'att&#233;nuer les in&#233;galit&#233;s sociales joue effectivement ce r&#244;le, mais elle joue aussi un autre en scolarisant l'&#233;cole maternelle, en faisant les premiers tris. Aujourd'hui, dans les classes moyennes o&#249; nous sommes, un enfant normal sait lire en entrant au CP parce qu'on n'est pas l&#224; pour perdre de temps et il faut creuser l'&#233;cart initial. Donc les parents choisissent l'in&#233;galit&#233;. D'une certaine mani&#232;re, nous pouvons vivre dans l'indignation permanente contre les in&#233;galit&#233;s, mais en m&#234;me temps, nous choisissons les in&#233;galit&#233;s pour nous-m&#234;mes, puisque d'une certaine mani&#232;re, avec l'&#233;cole d&#233;mocratique de masse et l'&#233;galit&#233; des chances, le nombre de comp&#233;titeurs s'&#233;tant si consid&#233;rablement accru, on ne peut plus faire confiance simplement &#224; son destin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez tous assist&#233; &#224; ces repas o&#249; on d&#233;nonce, un, au hors-d'&#339;uvre, les in&#233;galit&#233;s, la politique Macron terrifiante, etc., donc &#231;a, c'est pour le hors-d'&#339;uvre. Et quand on passe aux choses s&#233;rieuses, c'est &#171; comment tu as fait pour choisir ton coll&#232;ge, ta fili&#232;re, ton option, le priv&#233;, pas le priv&#233; ? &#187;. Donc, le syst&#232;me de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique est un syst&#232;me qui valorise la pr&#233;f&#233;rence pour l'in&#233;galit&#233;. Puisque j'ai pass&#233; l'&#226;ge d'avoir des ennuis, quand j'ai lu des d&#233;bats de mes coll&#232;gues universitaires sur Parcoursup, il m'est arriv&#233; d'&#234;tre un peu f&#226;ch&#233;, de voir qu'ils &#233;taient tr&#232;s, tr&#232;s hostiles &#224; la s&#233;lection &#224; l'universit&#233;, mais que la plupart d'entre eux d'eux avaient mis ses enfants dans une classe pr&#233;pa. Mes &#233;tudiants de Sciences Po Bordeaux viennent manifester contre la s&#233;lection &#224; l'universit&#233;, ce qui est, &#233;videmment la meilleure mani&#232;re de garantir la rentabilit&#233; de leur dipl&#244;me ultra-s&#233;lectif. Je ne sais pas si je me suis fait bien comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, d'une certaine fa&#231;on, l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique est un principe de justice qui oblige &#224; entrer dans une comp&#233;tition o&#249;, comme dans la comp&#233;tition sportive, on veut gagner. Ce mod&#232;le-l&#224;, j'y reviendrai, est incontestable ; il a cependant quelques apories parce que ceux, souvent des Am&#233;ricains, qui ont r&#233;fl&#233;chi &#224; ce mod&#232;le en disant &#171; puisque l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique est le seul principe de justice acceptable dans une soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique et lib&#233;rale, la seule conclusion que l'on puisse en tirer pour qu'elle se r&#233;alise, c'est d'abolir l'h&#233;ritage &#187;. Ce qui n'est pas simple si on &#233;tend l'h&#233;ritage au capital culturel. Si on veut que les enfants soient &#233;lev&#233;s dans l'int&#233;r&#234;t de tous, il faut les mettre dans des casernes pour abolir l'impact n&#233;gatif de l'h&#233;ritage. Non, vous voyez bien qu'un syst&#232;me qui dit &#171; il vaut mieux payer des imp&#244;ts &#187; est quand m&#234;me plus acceptable socialement qu'un syst&#232;me de pure &#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Paradoxes et apories de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Supposons que l'&#233;galit&#233; des chances soit possible, elle se heurte &#224; deux grandes apories. La premi&#232;re, &#233;videmment, c'est que l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique suppose que l'on s'accorde sur une d&#233;finition et une mani&#232;re de construire le m&#233;rite, et l&#224;, nous sommes devant une difficult&#233;, c'est qu'il est &#224; peu pr&#232;s impossible de savoir ce qu'est le m&#233;rite en dehors de l'&#233;preuve qui le mesure. C'est pour &#231;a, encore une fois, que les personnes tr&#232;s fascin&#233;es par le sport, peut-&#234;tre pas ici, mais les gens, en g&#233;n&#233;ral, aiment beaucoup &#231;a parce que le sport a une sorte d'essence m&#233;ritocratique, on court, il y en a un qui a gagn&#233;. Alors, s'il n'est pas dop&#233;, s'il n'a pas trich&#233;, il a plus de m&#233;rite. L'avantage du sport par rapport &#224; l'&#233;cole, c'est que les sportifs rejouent des matches deux fois par semaine, donc il y a toujours une esp&#233;rance de salut chez les sportifs, &#171; j'ai perdu cette fois-ci, mais je gagnerai &#224; la prochaine &#187;.&#192; l'&#233;cole, il n'y a pas de salut, on a perdu, on porte la marque de sa d&#233;faite pendant tr&#232;s longtemps, de la m&#234;me mani&#232;re que l'on porte la marque de sa victoire pendant tr&#232;s longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais fait une enqu&#234;te il y a quelques ann&#233;es sur les sentiments d'injustice au travail. Tous les salari&#233;s que l'on rencontrait nous disaient &#171; &#231;a serait juste qu'on soit pay&#233; en fonction de notre m&#233;rite ; il faudrait que le m&#233;rite soit reconnu un peu quand m&#234;me &#187;. Et quand vous leur dites &#171; oui, d'accord, mais comment vous d&#233;finissez le m&#233;rite ? &#187; et l&#224;, tout de suite, c'est un abime de perplexit&#233;. Est-ce que c'est l'effort ? Moi, je veux bien que ce soit l'effort, mais est-ce que je vais aller me faire op&#233;rer par un chirurgien qui a eu son dipl&#244;me uniquement parce qu'il a fait un effort ? Je pr&#233;f&#233;rerais que ce soit le talent. Je pr&#233;f&#233;rerais que ce soit autre chose, mais ce n'est pas juste de r&#233;compenser le talent. Apr&#232;s tout, il n'est pas s&#251;r que Mozart avait du m&#233;rite, il a eu de la chance, son p&#232;re &#233;tait musicien, il avait peut-&#234;tre quelques dons, je ne sais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, chaque fois, le m&#233;rite est une fiction sur laquelle on s'accorde, mais qu'on est incapable de d&#233;finir. Cependant, on est oblig&#233; d'y croire Il y a plein de principes comme &#231;a sur lesquels on construit des raisonnements, mais les bases du raisonnement sont des actes de foi plus que des donn&#233;es empiriques. &#192; l'&#233;cole, vous avez le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne, j'avais fait une enqu&#234;te sur les lyc&#233;ens, c'&#233;tait pareil, ils disaient &#171; le bon prof doit nous noter de deux mani&#232;res : il doit nous noter en fonction de notre m&#233;rite, mais il ne faut pas qu'il sanctionne trop positivement les plus dou&#233;s &#187;, je parle comme les lyc&#233;ens, &#171; il ne faut pas qu'il ne sanctionne trop n&#233;gativement les pas dou&#233;s, parce que ce n'est pas de leur faute, et il faut qu'il maintienne, en d&#233;pit de la hi&#233;rarchie des &#233;l&#232;ves, des notes, le sentiment que le groupe a une unit&#233; &#187;, autrement dit, le prof doit &#234;tre social-d&#233;mocrate. C'est-&#224;-dire qu'il doit maintenir un espace de comp&#233;tition, mais le limiter de mani&#232;re &#224; ce que &#231;a ne casse pas l'unit&#233; de la classe, et les &#233;l&#232;ves ne vous le disent pas de cette mani&#232;re, mais ils le disent tous comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mauvais prof, c'est celui qui ne reconna&#238;t pas le m&#233;rite ou bien c'est celui qui exacerbe le m&#233;rite et humilie, d&#233;truit les &#233;l&#232;ves. Donc il y a quelque chose de tr&#232;s compliqu&#233; dans cette affaire, c'est que tout mon raisonnement sur l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique qui repose sur un principe auquel on adh&#232;re, mais qu'on est &#224; peu pr&#232;s toujours incapable de d&#233;finir. En tout cas, il sera toujours d&#233;fini de mani&#232;re conjoncturelle, arbitraire &#224; tel moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me question qui se pose, c'est de savoir au nom de quoi un principe de m&#233;rite pourrait dominer les autres. Alors &#231;a, c'est une question qu'a pos&#233;e, que pose, parce qu'il est toujours vivant, un philosophe am&#233;ricain qui s'appelle Michael Walzer (1983), qui dit : &#171; le probl&#232;me, ce n'est pas le m&#233;rite, c'est la distinction des sph&#232;res de m&#233;rite &#187;. Apr&#232;s tout, c'est le probl&#232;me de Montesquieu, il y a une comp&#233;tition &#233;conomique, vous gagnez de l'argent, vous avez du m&#233;rite, vous avez gagn&#233; de l'argent, ce n'est pas injuste. Ce qui devient injuste, c'est que vous transf&#233;riez le m&#233;rite que vous avez en &#233;conomie en devenant une puissance politique. Je fais allusion &#224; un pr&#233;sident am&#233;ricain, par exemple, vous &#234;tes riche et vous achetez le pouvoir, vous &#234;tes riche et vous achetez les femmes, ou les hommes, vous &#234;tes riche et vous achetez la beaut&#233;, vous &#234;tes riche et vous achetez l'influence, c'est-&#224;-dire que vous transf&#233;rez une forme de m&#233;rite dans un domaine, une soci&#233;t&#233; juste dit Walzer, dans laquelle il y a plusieurs crit&#232;res de m&#233;rite qui restent des sph&#232;res s&#233;par&#233;es. Alors vous allez me dire &#171; &#231;a ne me concerne pas &#187;, si, &#224; l'&#233;cole, &#231;a nous concerne de plus en plus. Je suis en train de faire un travail avec Marie Duru-Bellat, sur les impacts politiques des in&#233;galit&#233;s scolaires. Si vous prenez l'&#233;lectorat de gauche en 1980, l'&#233;lectorat de gauche, il y a peu de dipl&#244;m&#233;s. L'&#233;lecteur de gauche, c'est quelqu'un qui est peu dipl&#244;m&#233; et qui gagne peu d'argent. Si vous prenez l'&#233;lectorat de gauche ou Vert aujourd'hui, c'est quelqu'un de tr&#232;s dipl&#244;m&#233;, les peu dipl&#244;m&#233;s votent massivement &#224; l'extr&#234;me droite. Les tr&#232;s dipl&#244;m&#233;s qui gagnent de l'argent gr&#226;ce &#224; leur dipl&#244;me votent Macron, et les tr&#232;s dipl&#244;m&#233;s qui ne gagnent pas tant d'argent qu'ils esp&#233;raient avec leur dipl&#244;me votent M&#233;lenchon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le sentiment d'injustice cr&#233;&#233; par les effets du m&#233;rite scolaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a fait un choc, mais ce n'est pas une r&#233;v&#233;lation quand on regarde autour de soi il y a un transfert d'un ordre m&#233;ritocratique scolaire dans un espace qui devrait &#234;tre ind&#233;pendant de l'ordre m&#233;ritocratique scolaire. Ce qui fait que beaucoup de gens, aujourd'hui, s'interrogent sur le monde non dipl&#244;m&#233; populaire qui n'a pas de m&#233;rite scolaire. Il a quasiment disparu des sph&#232;res politiques. Vous avez peut-&#234;tre remarqu&#233; que pendant un an, les gens ont mis des gilets jaunes en disant &#171; vous nous m&#233;prisez, vous nous prenez pour des moins que rien, vous &#234;tes arrogants, vous savez tout &#187; parce que, de leur point de vue, ils transf&#233;raient un m&#233;rite scolaire dans un espace qui ne devrait pas &#234;tre domin&#233; par le m&#233;rite scolaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De leur point de vue, et je les comprends, c'est comme si vous disiez : &#171; je suis riche, donc j'ai le pouvoir &#187;. Dire : &#171; je suis dipl&#244;m&#233;, donc j'ai le pouvoir &#187;, ce n'est pas n&#233;cessairement juste. Dire &#231;a dans une universit&#233;, je con&#231;ois que &#231;a fasse un petit peu dr&#244;le mais il faut quand m&#234;me regarder ce qu'a &#233;t&#233; la r&#233;volution de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique comme mod&#232;le qui pose des probl&#232;mes, en particulier aux, les &#233;l&#232;ves quand on les interroge &#171; Au nom de quoi, parce que je ne suis pas bon &#224; l'&#233;cole, je devrais avoir des cons&#233;quences non scolaires. Et ceux qui ont travaill&#233;, il y en a beaucoup ici, sur la subjectivit&#233; des &#233;l&#232;ves, savent &#233;videmment que les &#233;l&#232;ves qui &#233;chouent &#224; l'&#233;cole sont enrag&#233;s, n'aiment pas l'&#233;cole, ont le sentiment que l'&#233;cole les humilie, les m&#233;prise, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s &#233;trangement, ce sentiment &#233;tait beaucoup plus faible dans l'&#233;cole de classe traditionnelle de Durkheim et de Jules Ferry, qui &#233;tait pourtant bien plus in&#233;galitaire que l'actuelle. Le paradoxe de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, c'est que ce n'est pas une conception de l'&#233;galit&#233;, c'est une conception des in&#233;galit&#233;s justes, et le monde scolaire est un monde qui croit, plus que quiconque, aux in&#233;galit&#233;s justes. C'est un monde qui consid&#232;re que le concours que vous avez pass&#233; &#224; 22 ans d&#233;termine l&#233;gitimement toute votre carri&#232;re. &#199;a pourrait &#233;tonner le commun des mortels. C'est un syst&#232;me qui est une conception non pas de l'&#233;galit&#233; sociale, mais de la mani&#232;re de construire des in&#233;galit&#233;s l&#233;gitimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce point de vue-l&#224;, le probl&#232;me de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, c'est qu'elle n'interroge pas les in&#233;galit&#233;s elles-m&#234;mes, c'est-&#224;-dire que, d&#232;s lors qu'une in&#233;galit&#233; est produite par une comp&#233;tition m&#233;ritocratique &#233;quitable, elle n'est pas contestable aussi grande soit-elle. Ce qui nous choque par ailleurs. Je reviens &#224; la m&#233;taphore Mbapp&#233;. Les gens nous disent : &#171; pourquoi contester le salaire de ce gar&#231;on qui, de toute &#233;vidence, le m&#233;rite ? Alors que le salaire d'un prof, d'un patron, on n'est pas s&#251;r qu'il le m&#233;rite, mais lui, on le voit, c'est clair, il le m&#233;rite &#187;. Donc ce qu'on a constat&#233;, toujours avec Marie Duru-Bellat, c'est que plus les soci&#233;t&#233;s croient &#224; l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, plus ces soci&#233;t&#233;s sont in&#233;galitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe des enqu&#234;tes d'opinion qui s'appellent ISSP (International Social Survey Programme), dans lesquelles on demande &#224; des milliers de gens dans des soci&#233;t&#233;s diff&#233;rentes s'ils croient &#224; l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique. Plus les gens r&#233;pondent massivement &#171; oui, je vis dans une soci&#233;t&#233; o&#249; l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique est assur&#233;e &#187; et l'arch&#233;type, ce sont les &#201;tats-Unis, plus les in&#233;galit&#233;s sociales sont acceptables. Ce qui est tr&#232;s paradoxal, par exemple, les Am&#233;ricains qui ont un &#233;cart de richesse de l'ordre de 7 entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, trouvent que les in&#233;galit&#233;s sont beaucoup plus acceptables dans leur soci&#233;t&#233; que ne le pensent les Norv&#233;giens, qui vivent dans une soci&#233;t&#233; o&#249; l'&#233;cart est &#224; peine sup&#233;rieur &#224; 2 entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres. Mais les Am&#233;ricains disent que les in&#233;galit&#233;s tr&#232;s grandes sont justes parce que chacun aurait pu jouer sa chance dans une comp&#233;tition d'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'orgueil des vainqueurs et l'humiliation des vaincus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de mesurer la distance du mod&#232;le &#224; sa r&#233;alisation, mais de bien comprendre que ce mod&#232;le est une mani&#232;re de l&#233;gitimer les in&#233;galit&#233;s sociales. Alors &#233;videmment, ce mod&#232;le produit l'orgueil des vainqueurs : si je dois ma position &#224; mon seul m&#233;rite, d'une certaine mani&#232;re, je ne dois plus grand-chose &#224; grand monde. C'est pour &#231;a, d'ailleurs, que quand on dit : &#171; les enfants du peuple qui acc&#232;deront demain aux &#233;lites seront des &#233;lites plus sympathiques et plus ouvertes que les vieilles &#233;lites &#187;, il m'arrive d'avoir des doutes parce que quand vous ne devez tout qu'&#224; vous-m&#234;me, au fond, vous ne devez pas grand-chose aux autres, vous n'avez plus cette vague culpabilit&#233; li&#233;e au fait que votre m&#233;rite a &#233;t&#233; un peu h&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc vous avez l'orgueil des vainqueurs : &#171; j'ai eu mes dipl&#244;mes, je ne les ai pas vol&#233;s, j'ai travaill&#233;, j'ai boss&#233;, j'ai pass&#233; mes &#233;preuves &#187;, etc. Tout &#231;a ne serait pas tr&#232;s grave si, dans le mod&#232;le de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, l'orgueil des vainqueurs ne supposait pas l'humiliation des vaincus dans un syst&#232;me qui ne cesse de dire &#224; ceux qui ont &#233;chou&#233; &#224; l'&#233;cole : &#171; c'est ta faute &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est ta faute &#187;, d'abord, chaque fois l'&#233;cart de s&#233;lection, comme je l'ai montr&#233; tout &#224; l'heure, est extr&#234;mement faible, 0,5-0,8, ce n'est pas &#233;norme. De plus, une grande partie de tes copains ou de tes copines, qui sont exactement comme toi, ont r&#233;ussi, donc si tu as &#233;chou&#233;, &#171; c'est de ta faute &#187;. Vous &#234;tes dans un mod&#232;le v&#233;ritablement lib&#233;ral, c'est-&#224;-dire que chaque individu est tenu pour responsable de ce qui lui arrive, et ce qu'on a observ&#233;, &#233;videmment, dans les enqu&#234;tes, c'est que plus les individus r&#233;ussissent dans leurs &#233;tudes, c'est une sorte de th&#233;or&#232;me qu'on pourrait d&#233;velopper, plus ils adh&#232;rent aux valeurs d&#233;mocratiques lib&#233;rales, c'est-&#224;-dire que plus ils croient que les institutions sont n&#233;cessaires, plus ils sont tol&#233;rants &#224; l'&#233;gard des minorit&#233;s, plus ils sont lib&#233;raux en ce qui concerne la vie personnelle, plus ils se sentent solidaires des autres parce qu'ils veulent payer leurs imp&#244;ts, etc., plus ils deviennent &#224; gauche et sympa, si vous voulez, et moins les autres le sont.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A contrario, ceux qui ont &#233;chou&#233; sont domin&#233;s par une logique du ressentiment, de l'humiliation, non seulement, ils ne croient pas &#224; ces valeurs, mais ils se retournent contre elles parce que c'est au nom de ces valeurs qu'ils ont &#233;t&#233; chass&#233;s. C'est un m&#233;canisme que vous ne pouvez pas comprendre si vous ne pensez pas qu'il est issu de transformations de la comp&#233;tition sociale en g&#233;n&#233;ral, et scolaire en particulier. La seule mani&#232;re que vous avez, quand vous avez &#233;t&#233; pris dans ce syst&#232;me et que vous en avez &#233;t&#233; &#224; moment donn&#233; chass&#233;, &#233;vacu&#233; ou que vous avez d&#233;couvert que le dipl&#244;me que vous avez cherch&#233; ne vaut &#224; peu pr&#232;s rien sur le march&#233; du travail, soit c'est de vous sentir humili&#233;, d'avoir honte, soit c'est &#233;videmment de vous retourner contre les valeurs de l'institution qui vous a trait&#233; de cette mani&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas n&#233;cessaire d'aller dans le coll&#232;ge le plus d&#233;favoris&#233; du quartier, le plus d&#233;favoris&#233; de Lunel ; pour voir &#231;a, &#231;a fonctionne &#224; peu pr&#232;s partout selon un syst&#232;me en cascade. Donc, il faut bien comprendre que l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, que l'on mart&#232;le du matin au soir, parce qu'il n'y a que &#231;a pour principe de justice, et c'est vrai, est un syst&#232;me d'une incroyable cruaut&#233; parce qu'il prive les acteurs de consolation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand vous &#234;tes dans l'ancienne soci&#233;t&#233; de classe, &#171; ce qui m'arrive, ce n'est pas ma faute, c'est la faute de la structure sociale, des patrons, etc. &#187;, je suis prot&#233;g&#233;, comme individu, du choc des in&#233;galit&#233;s, tandis qu'aujourd'hui, je suis directement dans l'in&#233;galit&#233;, et si vous regardez cette ann&#233;e de t&#233;moignages qu'on a eus des gilets jaunes, c'est tr&#232;s fascinant, ils parlent tous d'eux. Il n'y a jamais de &#171; nous &#187;, c'est &#171; moi &#187;, &#171; moi, parce que je suis une femme, j'ai deux enfants et je ne m'en sors pas &#187;, &#171; moi, parce que je n'ai pas le boulot qui me convient &#187;, &#171; moi, parce que j'habite trop loin &#187;, et &#171; moi qui me sens sans cesse humili&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#232;me dominant aujourd'hui de la sensibilit&#233; politique, vous l'avez remarqu&#233;, ce n'est plus le th&#232;me de l'exploitation, c'est le th&#232;me du m&#233;pris. On est m&#233;pris&#233; par le pr&#233;sident, on est m&#233;pris&#233; par le ministre, on est m&#233;pris&#233; par le pr&#233;sident de l'universit&#233;, on est m&#233;pris&#233; sans cesse, parce que, d'une certaine mani&#232;re, on est tenu d'&#234;tre l'&#233;gal de tous, et quand on n'y parvient pas, le regard des autres est une humiliation&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Que faire ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Alors que faire avec l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, qui est le seul principe de justice dont on dispose ? Comme il n'est pas question de revenir &#224; des ordres hi&#233;rarchiques, il faut faire tout ce qu'on fait, c'est-&#224;-dire essayer de faire que les &#233;tablissements scolaires soient plus mixtes, essayer de faire que l'orientation soit meilleure, essayer de donner plus de moyens &#224; ceux qui en ont le plus besoin, il faut tout faire, mais vous voyez bien, en m&#234;me temps, qu'on est pris dans un m&#233;canisme qui va tr&#232;s au-del&#224; de &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les effets d&#233;l&#233;t&#232;res de la lutte contre les discriminations&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais souligner encore un paradoxe, le paradoxe de la lutte contre les discriminations. Je suis tr&#232;s favorable, &#233;videmment et comme tout le monde, &#224; la lutte contre les discriminations. J'esp&#232;re que c'est acquis, je suis pour, bon, tr&#232;s bien. Mais quand je regarde comment &#231;a se passe, je ne peux pas ne pas voir que &#231;a a des effets un peu &#233;tonnants. Au nom de l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique, en France, en particulier, on ne regarde les discriminations qu'au terme de la comp&#233;tition scolaire, c'est-&#224;-dire qu'on va dire toujours &#171; il n'y a pas assez d'enfants d'immigr&#233;s, de pauvres ou de femmes &#224; Polytechnique &#187;, on ne dit jamais &#171; il y a trop d'enfants d'immigr&#233;s au lyc&#233;e professionnel Pablo N&#233;ruda o&#249; personne ne veut aller &#187;. On regarde toujours au niveau des &#233;lites. C'est extraordinaire comme r&#233;flexe, la discrimination dans le lyc&#233;e professionnel de Valenciennes, je ne sais pas comment il s'appelle, Ambroise Croizat, est aussi forte qu'&#224; l'ENA, et surtout, elle concerne quelques centaines de milliers de gamins ; &#224; l'ENA, il y a 80 &#233;tudiants par promo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc premi&#232;re chose, la lutte contre les discriminations est obs&#233;d&#233;e par un mod&#232;le d'&#233;lite, c'est-&#224;-dire qu'on va mettre en place des r&#233;seaux, des aides, Sciences Po, des dispositifs pour que les bons &#233;l&#232;ves issus du peuple qui sont injustement discrimin&#233;s puissent acc&#233;der &#224; l'&#233;lite, et je suis pour, il n'y a aucune raison qu'ils soient enferm&#233;s dans leur quartier. Mais quand vous regardez le r&#233;sultat de ces politiques, notamment aux &#201;tats-Unis, tel qu'ils avaient &#233;t&#233; tr&#232;s courageusement observ&#233;s par un sociologue am&#233;ricain qui s'appelle Julius Wilson (1987), il constate qu'au bout de 30 ans de discrimination positive aux &#201;tats-Unis, c'est-&#224;-dire o&#249; vous allez dans les quartiers afro-am&#233;ricains chercher les meilleurs &#233;l&#232;ves pour les faire monter, etc., vous avez un double ph&#233;nom&#232;ne : cr&#233;ation d'une bourgeoisie noire - Obama, c'est quand m&#234;me mieux que Trump - et d&#233;gradation massive de la situation moyenne des noirs pendant la m&#234;me p&#233;riode puisque les &#233;lites potentielles du monde afro-am&#233;ricain ont &#233;t&#233; sorties de l&#224;. Les autres se sont effondr&#233;s. Le ghetto s'est renforc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous prenez les femmes, alors l&#224;, g&#233;n&#233;ralement, on prend un risque... Mais, qu'importe ! Les femmes ont massivement acc&#233;d&#233; aux postes dont elles &#233;taient exclues. C'est tr&#232;s bien, elles sont majoritaires en m&#233;decine o&#249; elles n'existaient pas, elles sont majoritaires dans le monde du droit o&#249; elles n'existaient pas, il y a des femmes cheffes d'entreprises, il n'y en avait pas. Ce n'est pas l'&#233;galit&#233;, c'est moins in&#233;gal qu'avant. Mais la situation moyenne des femmes, elle, s'est d&#233;grad&#233;e. Elle s'est d&#233;grad&#233;e parce que je n'ai jamais entendu de lutte contre les discriminations pour les caissi&#232;res, jamais, jamais, et les caissi&#232;res sont plus nombreuses que les avocates. Sans compter l'accroissement des familles monoparentales qui sont le principal vecteur de la pauvret&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais parler comme le directeur du CNRS qui a mis le feu aux poudres, de mod&#232;le darwinien de l'aide aux meilleurs, qui est une chose incontestable, et il faut le faire, mais qui d&#233;grade la situation des vaincus de l'&#233;galit&#233; des chances. Au fond, dans les ann&#233;es Sarkozy, moi, j'avais le sentiment que Sarkozy disait &#171; on va tout faire pour sortir les bons &#233;l&#232;ves des coll&#232;ges populaires de leur enfer, les autres, on leur enverra directement la police, parce qu'il n'y a rien &#224; faire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce qu'on doit aux vaincus du syst&#232;me m&#233;ritocratique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question qui se pose, c'est la vieille question que posait John Rawls (1993), ce n'est pas &#171; qu'est-ce qu'on doit aux vainqueurs dans la comp&#233;tition m&#233;ritocratique ? &#187;, ce n'est pas &#171; qu'est-ce qu'on doit faire pour que tout le monde gagne ? &#187;, ce qui est absurde, la question essentielle est &#171; qu'est-ce qu'on doit aux vaincus ? &#187;. &#171; Qu'est-ce qu'on doit aux vaincus ? &#187;, c'est-&#224;-dire : qu'est-ce qu'on doit garantir aux plus faibles du syst&#232;me comme niveau de comp&#233;tences, de connaissances, de dignit&#233;, puisque, de toute fa&#231;on, dans un syst&#232;me comme &#231;a, tout le monde ne sortira pas vainqueur alors que ce syst&#232;me suppose de fonctionner sur le couple vainqueur-vaincu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis battu avec d'autres pour le socle commun, on nous disait &#171; vous &#234;tes pour le SMIG scolaire &#187; ; bien oui, il se trouve que je suis pour le SMIG parce que, s'il n'y avait pas de SMIG, on pourrait payer les gens encore plus mal qu'on ne les paie, et je suis donc pour le SMIG scolaire qui fait qu'on a un imp&#233;ratif, celui de faire que les plus faibles des &#233;l&#232;ves aient ce &#224; quoi ils ont droit et pas simplement que les meilleurs d'entre eux afin d'&#233;chapper &#224; leur sort au nom de l'&#233;galit&#233; des chances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas si tout &#231;a appara&#238;t tr&#232;s clairement. Si on ne le fait pas, l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique est un syst&#232;me parfaitement in&#233;galitaire et d'une violence extr&#234;me, donc c'est vraiment un tr&#232;s gros enjeu aujourd'hui : &#171; qu'est-ce qu'on doit aux &#233;l&#232;ves qui seront les vaincus de la comp&#233;tition ? &#187;. C'est une question essentielle, on s'accommode, on est indign&#233; parce qu'il n'y a pas assez d'enfants de pauvres &#224; l'&#201;cole normale sup&#233;rieure. Le fait que 25 % des &#233;l&#232;ves en sortant du CM2 aient pour le moins, des difficult&#233;s pour lire, &#233;crire et compter, heurte nettement moins notre sens de la justice. Or, leur destin est nettement plus trac&#233; que celui du futur normalien, on peut d&#233;j&#224; raconter la vie qui les attend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, il faut renverser notre mod&#232;le de justice. Il ne faut pas dire &#171; je suis contre l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique &#187; ; &#233;videmment je suis pour, mais il faut savoir que ce mod&#232;le a des cons&#233;quences tellement injustes et tellement in&#233;galitaires que la priorit&#233;, c'est quand m&#234;me celle des vaincus de cette comp&#233;tition. Vous savez comme moi &#224; quel point c'est difficile de le faire, pour une raison tr&#232;s simple, c'est que les vaincus de la comp&#233;tition scolaire n'ont aucun poids &#233;lectoral, ne se sentent pas l&#233;gitimes pour parler de ces probl&#232;mes-l&#224;, et que si, par contre, vous touchez aux int&#233;r&#234;ts des classes moyennes qui sont, grosso modo, les b&#233;n&#233;ficiaires de l'&#233;galit&#233; des chances, vous avez de gros ennuis politiques et tous les ministres qui ont essay&#233;, il n'y en a pas eu beaucoup, de faire des r&#233;formes plut&#244;t favorables aux vaincus de la comp&#233;tition scolaire, se sont heurt&#233;s &#224; de tr&#232;s grandes r&#233;sistances. Je rappelle, d'ailleurs, qu'&#224; l'&#233;cole, on peut avoir de tr&#232;s grandes contestations des in&#233;galit&#233;s des chances sans jamais mette en cause la hi&#233;rarchie m&#234;me des in&#233;galit&#233;s scolaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne souhaite pas &#234;tre trop d&#233;sagr&#233;able, mais vous vous rappelez qu'il y a deux ans, on se battait contre la s&#233;lection Parcoursup, mais personne ne mettait en cause les grandes &#233;coles, les classes pr&#233;pa. La hi&#233;rarchie m&#234;me du syst&#232;me &#233;tait incontest&#233;e. La conception de la justice scolaire s'arr&#234;te sur la hi&#233;rarchie m&#234;me du syst&#232;me. Le moule de l'&#233;galit&#233; des chances : tout le monde doit rentrer dans un syst&#232;me, quitte &#224; y &#234;tre hi&#233;rarchis&#233; d'une mani&#232;re tout-&#224;-fait &#233;trange.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Donner la priorit&#233; aux plus faibles&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait donner la priorit&#233; aux plus faibles, c'est-&#224;-dire donner plus d'argent, plus de moyens, mieux former les enseignants, faire un tas de choses pour que les plus faibles s'en sortent le mieux possible, et s'en sortent vraiment le mieux possible, pas m&#233;taphysiquement, s'en sortent v&#233;ritablement le mieux possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde chose &#224; faire, c'est de s&#233;parer un peu les sph&#232;res de justice. S&#233;parer les sph&#232;res de justice conduit &#224; limiter, l'emprise des dipl&#244;mes sur les emplois. Or cette emprise est extr&#234;mement forte en France et plus vous &#234;tes dans une soci&#233;t&#233; o&#249; l'emprise des dipl&#244;mes sur les emplois est forte, plus les in&#233;galit&#233;s scolaires sont fortes, ce qui est normal. Plus vous &#234;tes convaincu que le destin scolaire de votre enfant est fix&#233; par son niveau scolaire &#224; 17 ans, moins vous l&#226;chez prise, plus vous &#234;tes pr&#234;t &#224; tout pour lui garantir un avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous aviez l'id&#233;e qu'il a une deuxi&#232;me chance, une troisi&#232;me chance, qu'onl peut recommencer, qu'onl peut travailler, revenir, etc., vous ne cr&#233;ez pas un monde juste, mais vous cr&#233;ez un monde moins injuste, moins cruel. C'est la fameuse comparaison entre la France et l'Allemagne. Le syst&#232;me scolaire allemand est plut&#244;t plus in&#233;galitaire que le syst&#232;me scolaire fran&#231;ais, les gymnasiums &#233;tant rest&#233;s assez proches du lyc&#233;e fran&#231;ais d'autrefois, mais, comme l'enseignement professionnel est de bien meilleure qualit&#233; et qu'on y entre positivement, &#234;tre vaincu dans le syst&#232;me scolaire allemand, c'est bien mieux que d'&#234;tre vaincu dans le syst&#232;me scolaire fran&#231;ais. Quand vous &#234;tes dans une universit&#233; su&#233;doise et que vous demandez quelle est l'origine sociale des &#233;tudiants, on ne comprend pas la question. On vous dit &#171; non, non, tu veux dire &#034;il y a combien de salari&#233;s parmi nos &#233;tudiants ?&#034; &#187; ? Le seul crit&#232;re d'&#233;galit&#233;, ce n'est pas l'origine, c'est &#171; est-ce que ce sont des &#233;tudiants qui viennent du travail, qui travaillent, qui reviennent ? &#187; tandis qu'en France, vous &#234;tes dans le mod&#232;le du tube, tu y entres !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais rappeler aussi, pour terminer, que les quelques moments o&#249; l'&#233;galit&#233; des chances a relativement bien fonctionn&#233;, c'est quand il y a eu d'abord une &#233;galisation des positions sociales initiales, c'est-&#224;-dire que la lutte pour l'&#233;galit&#233; sociale, c'est quand m&#234;me le meilleur moyen d'assurer un peu d'&#233;galit&#233; des chances et de ne pas rester obs&#233;d&#233; par le seul mod&#232;le de la comp&#233;tition. Plus les in&#233;galit&#233;s sociales sont faibles, plus la mobilit&#233; sociale est forte parce que les marches &#224; franchir sont relativement petites. Le paradoxe, c'est que les pays qui croient &#224; l'&#233;galit&#233; des chances ont des marches extr&#234;mement difficiles &#224; franchir, ce qui fait qu'il n'y a pas tellement de mobilit&#233; sociale, mais comme ils y croient, les in&#233;galit&#233;s sont l&#233;gitimes.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je vous sugg&#232;re, enfin, c'est une mani&#232;re de lancer la discussion, un r&#233;sum&#233; assez sommaire : 1/ l'&#233;galit&#233; des chances m&#233;ritocratique est un principe de justice incontestable, il n'y en a pas d'autres ; 2/ c'est plut&#244;t une &#233;preuve et une d&#233;ception quand c'est mis en place, parce qu'il est inatteignable, brutal, violent, et donc il faut &#224; la fois le valoriser et en m&#234;me temps, monter tout un ensemble de dispositifs et de politiques qui permettent de le rendre supportable, mais moi, je suis persuad&#233; que c'est un mod&#232;le d'une extr&#234;me cruaut&#233; pour les individus.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Questions et r&#233;ponses&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;James Masy de Rennes 2 (CREAD) : - &#199;a a son importance Rennes 2, c'est vrai. Vous avez &#233;voqu&#233; vos travaux avec Marie Duru-Bellat sur l'impact des in&#233;galit&#233;s sur les politiques, alors je vous retourne la question et notamment dans la situation actuelle, puisque vous avez &#233;voqu&#233; la contestation de Parcoursup, aujourd'hui, ainsi que son impact sur les in&#233;galit&#233;s pour les rendre plus acceptables, pour les rendre plus justes, plus l&#233;gitimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet : - Je ne sais pas. Oui, je pourrais r&#233;pondre &#224; &#231;a, dire telle politique a plut&#244;t favoris&#233; les in&#233;galit&#233;s, telle autre les a plut&#244;t creus&#233;es, ce n'est pas &#231;a qui m'int&#233;resse v&#233;ritablement car on n'a pas les donn&#233;es et le recul. J'ai &#233;t&#233; tr&#232;s d&#233;&#231;u, par exemple, de voir qu'une politique sur le coll&#232;ge avec la r&#233;forme de Najat Vallaud-Belkacem qui &#233;tait plut&#244;t bien pens&#233;e en termes d'&#233;galit&#233; a eu la totalit&#233; des syndicats contre elle, parce qu'il fallait d&#233;fendre les classes de latin et les fili&#232;res europ&#233;ennes qui co&#251;tent deux fois plus cher qu'une fili&#232;re normale. On peut discuter &#233;ternellement l&#224;-dessus. Moi, ce qui m'int&#233;resse, parce que je suis sociologue et pas commentateur de la vie politique, c'est de bien comprendre comment se cr&#233;ent des m&#233;canismes. Apr&#232;s 50 ans de massification scolaire, je suis pour la massification scolaire, il n'y a pas d'ambigu&#239;t&#233;, je ne suis pas c&#244;t&#233; Finkielkraut, etc. Je suis pour la massification scolaire, je n'ai pas la nostalgie de l'&#233;cole d'avant, c'est r&#233;gl&#233;. Mais quand on fait des observations un peu larges, fran&#231;aises et pas seulement fran&#231;aises, on s'aper&#231;oit qu'on a cr&#233;&#233; des m&#233;canismes paradoxaux qui commencent &#224; nous sauter au visage. Ces m&#233;canismes paradoxaux, c'est, par exemple, le mode d'engendrement des in&#233;galit&#233;s &#224; l'int&#233;rieur du syst&#232;me. L'universit&#233;, c'est formidable, mais aucune des licences ne se vaut, aucune des fili&#232;res ne se vaut, aucune des universit&#233;s ne se vaut. C'est une machine qui transforme une toute petite diff&#233;rence en in&#233;galit&#233;. &#199;a fonctionne comme le march&#233; de la voiture, vous constatez que des gens ont consacr&#233; beaucoup d'argent pour avoir un petit num&#233;ro derri&#232;re leur voiture qui ne soit pas exactement le m&#234;me que celui de leur voisin parce que, ce qui compte, dans ce monde-l&#224; c'est la petite singularit&#233; in&#233;galitaire Aujourd'hui, le syst&#232;me scolaire fonctionne comme &#231;a. D&#232;s que ce fonctionnement est mis en cause, tous ceux qui ont int&#233;r&#234;t &#224; ces m&#233;canismes scolaires s'y opposent. Philippe Meirieu en sait quelque chose, c'est-&#224;-dire qu'on vous dit &#171; tu fais baisser le niveau, assassin de l'&#233;cole &#187;. Il y a eu droit, , &#171; &#224; cause de toi, on n'aura plus m&#233;dailles Fields &#187;. Et ceux qui sont victimes de ce mode de production des in&#233;galit&#233;s sont politiquement muets dans ce d&#233;bat. Pire que &#231;a, je fais l'hypoth&#232;se qu'un ministre qui choisirait les vaincus se fera sortir parce que les vaincus ne le soutiendront pas et parce que les vainqueurs le combattront. Lisez les livres formidables d'Antoine Prost (2013) sur l'histoire des r&#233;formes scolaires, les m&#234;mes r&#233;formes ont &#233;t&#233; refus&#233;es du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) au Rassemblement national, sur les m&#234;mes arguments, parce que quand on a ses enfants dans des classes pr&#233;pa, on ne fait plus de la po&#233;sie. Donc il faut bien comprendre que ce sont des m&#233;canismes, et ces m&#233;canismes, il faut arriver &#224; les affiblir et les neutraliser. Il y a des choses &#224; faire ; quand j'observe ( c'est vrai que je dis la m&#234;me chose que Blanquer et j'en suis d&#233;sol&#233;), l que l'&#233;l&#232;ve de l'&#233;cole &#233;l&#233;mentaire fran&#231;aise co&#251;te 25 % de moins que son camarade de l'OCDE, que le lyc&#233;en fran&#231;ais, par le jeu des options infinies, etc., co&#251;te 30 % de plus que son camarade de l'OCDE, je suis bien oblig&#233; de dire qu'on a choisi, pas seulement les ministres, on a choisi l'in&#233;galit&#233;. Je ne dis pas seulement les ministres, imaginez que les ministres disent : &#171; allez, on d&#233;shabille le lyc&#233;e pour habiller les prolos &#187;, je lui souhaite bien du bonheur, et pas simplement avec la droite conservatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sociologie est un peu d&#233;sagr&#233;able : elle montre que nous produisons les m&#233;canismes que nous d&#233;non&#231;ons. Je vais donner un exemple. Nous critiquions, il y a deux ans, nous, les sociologues de gauche, normaux, progressistes, etc., les fili&#232;res du Bac, la S, la ES, c'est facile, les gar&#231;ons, les bons &#233;l&#232;ves, les moins bons &#233;l&#232;ves, et &#224; la fin, les filles moins bonnes en L, on ne parle pas de la valetaille et du sous-prol&#233;tariat des Bacs technologiques et professionnels qui ne semblent int&#233;resser personne. Ce syst&#232;me est cass&#233;, il ne va pas casser les in&#233;galit&#233;s, il va simplement les recomposer, c'est-&#224;-dire qu'au lieu de choisir mon tube, je vais choisir ma propre mol&#233;cule de formation pour avoir mon Bac &#224; moi. Est-ce que &#231;a sera plus ou moins in&#233;galitaire ? Probablement ni plus ni moins, mais &#231;a va recomposer le jeu, la question, ce n'est pas &#171; est-ce qu'il y a plus ou moins d'in&#233;galit&#233;s ? &#187; mais c'est &#171; comment les in&#233;galit&#233;s se recomposent et donc, comment elles sont v&#233;cues par les individus ? &#187;. Avec cette r&#233;forme, elles seront v&#233;cues de mani&#232;re encore plus individuelle, comme une responsabilit&#233; encore plus personnelle qu'elles n'&#233;taient v&#233;cues dans le syst&#232;me tubulaire des fili&#232;res. Il est tr&#232;s difficile d'aller au-del&#224; de ce pronostic et je crois que la priorit&#233;, c'est de dire &#171; ce syst&#232;me est un syst&#232;me vainqueur-vaincu, et la priorit&#233;, c'est les vaincus &#187;. Je constate que, d&#232;s que l'on raisonne sur le plan scolaire, la priorit&#233; c'est les vainqueurs et qu'on ne regarde que les vainqueurs. &#192; partir de l&#224;, &#233;videmment, on a un d&#233;senchantement scolaire extr&#234;mement fort. J'ajoute, mais c'est plus compliqu&#233;, que si vous regardez le niveau de literacy (de culture g&#233;n&#233;rale de la population) , on ne peut pas dire que la massification scolaire consid&#233;rable des trente derni&#232;res ann&#233;es ait consid&#233;rablement &#233;lev&#233; le niveau de literacy, ce qui nous pose quand m&#234;me des probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Manuel B&#228;chtold de l'Universit&#233; de Montpellier (LIRDEF) : - Merci beaucoup pour votre conf&#233;rence tr&#232;s riche. J'ai une question associ&#233;e, en partant de la fin de vos pr&#233;conisations qui consistent &#224; mettre plus de moyens en s'int&#233;ressant aux vaincus d'abord. Il y a une mesure qui a &#233;t&#233; mise en &#339;uvre r&#233;cemment par le ministre Blanquer, qui consiste &#224; mettre deux enseignants par classe au CP et au CE1, dans des &#233;coles dites d&#233;favoris&#233;es. D'apr&#232;s les premi&#232;res &#233;tudes, on mesure un impact faible, plus faible que dans d'autres pays o&#249; &#231;a &#233;t&#233; mis en &#339;uvre. Ce qui m'am&#232;ne &#224; ma question, vous parliez de destin social, essentiellement pour l'ancien r&#233;gime ou l'ancien syst&#232;me avant la massification, si j'ai bien compris, mais est-ce qu'il n'existe pas aujourd'hui aussi une forme de destin social chez ces &#233;l&#232;ves qui sont dans ces &#233;coles ? Je m'appuie sur une exp&#233;rience personnelle de visite d'&#233;cole, par exemple, &#224; la Paillade o&#249; je vois des &#233;l&#232;ves qui refusent d'entrer dans les apprentissages, je ne sais pas si mettre deux enseignants pour ces &#233;l&#232;ves change &#233;norm&#233;ment. Finalement le probl&#232;me majeur ne r&#233;side-t-il pas dans la question de la r&#233;partition g&#233;ographique urbaine de la population ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet : - Donc d'abord, mon expos&#233; &#233;tait vaguement caricatural, je le conc&#232;de, il y a toujours du destin social, &#233;videmment. Souvent, on se facilite la vie, en disant &#171; je raisonne sur l'&#233;tablissement le plus d&#233;favoris&#233; de la cit&#233; la plus d&#233;favoris&#233;e &#187; comme je raisonne sur le lyc&#233;e Henri IV &#224; Paris. &#192; partir de l&#224;, on est dans les destins sociaux, mais on vit dans une soci&#233;t&#233; o&#249; 90 % des gens ne vivent ni &#224; la Paillade ni sur la montagne Sainte-Genevi&#232;ve, mais vous avez raison. Sur la mesure du ministre, moi, je n'y connais rien, je ne sais pas si &#231;a a march&#233; ou pas, j'avais vu des travaux il y a tr&#232;s longtemps sur la r&#233;duction du nombre d'&#233;l&#232;ves par classe, &#231;a co&#251;tait tr&#232;s cher, &#231;a ne donnait rien, parce que tout simplement, si en allant sur les coll&#232;ges, vous passiez de 28 &#224; 26, &#231;a co&#251;tait quand m&#234;me pas mal d'argent, mais de 26 &#224; 28, le prof ne change en rien sa mani&#232;re de travailler, simplement il corrige deux copies de moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'il y a un enjeu qui s'impose en France, c'est la formation des enseignants. On est un pays qui a des traditions tr&#232;s particuli&#232;res : quand il consid&#232;re qu'il y a un probl&#232;me majeur, un vrai probl&#232;me majeur, il cr&#233;e des &#233;coles. Au lendemain de la R&#233;volution, c'est pour &#231;a qu'on a un mod&#232;le tr&#232;s &#233;litiste, il faut remplacer l'aristocratie &#224; laquelle on a raccourci le col par ce qu'on appelle l'aristocratie du g&#233;nie et de l'esprit, et l'&#339;uvre de la R&#233;volution fran&#231;aise, on ne se la rappelle jamais, ce n'est pas la cr&#233;ation d'&#233;coles communales, l'&#339;uvre de la R&#233;volution fran&#231;aise, c'est la cr&#233;ation des grandes &#233;coles pour remplacer les ancienne &#233;lites de la naissance. Donc, on a un probl&#232;me, on cr&#233;e une &#233;cole. Quand la France a voulu des ing&#233;nieurs, elle a fait les &#233;coles d'ing&#233;nieurs ; quand elle a voulu des infirmi&#232;res, elle a fait des &#233;coles d'infirmi&#232;res ; quand elle a voulu des pilotes, elle a fait les &#233;coles de pilotes. Quand elle a voulu des instituteurs sous Jules Ferry, elle a fait des &#201;coles normales, aujourd'hui, les INSPE ne sont pas des &#233;coles de formation des enseignants. Pour dire les choses simplement, elles ne fonctionnent pas sur le mod&#232;le d'une &#233;cole professionnelle, c'est-&#224;-dire d'un endroit dans lequel j'arrive apr&#232;s le Bac, dans lequel j'apprends un m&#233;tier, &#231;a prend le temps que &#231;a prend, et duquel je sors avec une qualification professionnelle. La France est rest&#233;e dans le mod&#232;le du lyc&#233;e bourgeois o&#249; il suffisait d'&#234;tre savant pour &#234;tre un enseignant. Je sais, comme vous, qu'un tas de profs sont formidables, se d&#233;vouent, ne comptent pas leur temps, mais il n'emp&#234;che que la France n'a pas choisi la formation professionnelle des enseignants, et pire que &#231;a, elle a choisi un mod&#232;le de formation des enseignants qui est un m&#233;canisme &#224; embourgeoisement du recrutement des enseignants, parce que plus vous les recrutez tard, plus vous recrutez les gens qui ont trouv&#233; qu'il n'y avait plus grand-chose d'int&#233;ressant &#224; faire, et plus vous recrutez ceux qui ont surv&#233;cu dans le syst&#232;me. C'est-&#224;-dire que le bon &#233;l&#232;ve de la Paillade qui a son Bac, il faudrait qu'il ait surv&#233;cu quatre ans dans le syst&#232;me pour devenir enseignant, je peux vous dire qu'il n'aura pas surv&#233;cu quatre ans. Si vous faites une &#233;cole, il y en aura peut-&#234;tre. Mais si vous regardez le recrutement, il s'est m&#233;caniquement, il s'est scolairement abaiss&#233; dans l'ordre des hi&#233;rarchies scolaires et il s'est socialement &#233;lev&#233; dans l'ordre des hi&#233;rarchies sociales, ce n'est quand m&#234;me pas terrible comme r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le reste, &#233;videmment, vous posez une question qui est tr&#232;s difficile et c'est pour &#231;a que jamais je ne voudrais &#234;tre un &#233;lu local, assumer la r&#233;partition li&#233;e &#224; la carte scolaire. La carte scolaire est parfaitement injuste parce que les quartiers sont s&#233;gr&#233;gu&#233;s, l'&#233;tablissement scolaire du quartier est lui-m&#234;me s&#233;gr&#233;gu&#233;. Comme les gens du quartier qui veulent le fuir vont au moins vouloir fuir le coll&#232;ge qui est lui-m&#234;me s&#233;gr&#233;gu&#233;, dans lequel aucun enseignant n'a jamais mis ses gosses, vous avez le coll&#232;ge qui s'enfonce de plus en plus et des in&#233;galit&#233;s qui finissent par se cristalliser quasiment comme dans un ghetto noir am&#233;ricain, c'est &#224; peu pr&#232;s aussi violent. Qu'est-ce qu'il faut faire ? Il faut sans doute avoir beaucoup de courage, il faut sans doute mettre beaucoup de moyens, il faut sans doute former les enseignants, il faut sans doute, peut-&#234;tre, red&#233;finir la carte scolaire. Dans le grand quartier du Mirail &#224; Toulouse, on a cass&#233; son coll&#232;ge et a dispatch&#233; les &#233;l&#232;ves dans d'autres coll&#232;ges. Il semble que &#231;a marche pas mal. Mais vous savez que c'est un &#233;norme risque politique pour un &#233;lu local, parce que casser le coll&#232;ge populaire, tout le monde est pour, mais voir d&#233;barquer des gamins du coll&#232;ge populaire dans son coll&#232;ge plut&#244;t chic, je pr&#233;f&#232;re vous dire que ni les profs ni les parents n'y tiennent v&#233;ritablement. Donc &#231;a demande pas mal de volont&#233; politique et de souplesse, mais je crois qu'il faut faire &#231;a au cas par cas et qu'il est possible de le faire pour accro&#238;tre, &#233;videmment, l'&#233;galit&#233; des chances. Il faut se rappeler que le ventre mou de la machine scolaire en France, ce n'est ni le lyc&#233;e Henri IV, ni le coll&#232;ge du ghetto populaire. Entre les deux, il y a beaucoup de monde et c'est entre les deux que se cr&#233;e aussi ce m&#233;canisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Laplante de l'Institut national de la recherche scientifique, Montr&#233;al : - J'ai beaucoup aim&#233; votre conf&#233;rence. Corrigez-moi si je me trompe, ce que vous avez fait, c'est de rendre un tr&#232;s grand hommage &#224; Michael Young (1958) qui a invent&#233; le mot m&#233;ritocratie. Ce que vous montrez, c'est que c'&#233;tait un grand proph&#232;te parce que dans son bouquin de 1958, il montre que les r&#233;formes de l'&#233;ducation qui ont &#233;t&#233; mises en place &#224; partir de cette &#233;poque, apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale, &#231;a aurait au 21e si&#232;cle tous les effets que vous venez de d&#233;crire, j'ai trouv&#233; &#231;a absolument fascinant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet : - Je suis d&#233;sol&#233;, je suis d'accord avec vous. [rires]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Laplante : - Alors, c'est parfait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet : - Je suis d'accord avec vous parce que ce livre, qui date de 1958, vous savez que c'est une sorte d'utopie politique sur ce qui se passe dans une soci&#233;t&#233; m&#233;ritocratique, a &#233;t&#233; pris comme une sorte de 1984 : &#231;a n'arrivera jamais ! Et &#231;a arrive ! Et &#231;a arrive, y compris avec les effets les plus violents qu'on imagine, et c'est tr&#232;s int&#233;ressant parce que c'est un mod&#232;le incontestable, je reviens toujours &#224; &#231;a, le principe de justice est incontestable. &#199;a va plus vite quand on est d'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gerald Schlemminger de la Haute &#233;cole p&#233;dagogique de Carlsruhe : - Ce que vous dites par rapport &#224; l'Allemagne est tr&#232;s int&#233;ressant. J'ai v&#233;cu le syst&#232;me allemand parce que j'ai fait ma scolarit&#233; l&#224;-bas, je l'ai toujours v&#233;cu comme tr&#232;s in&#233;galitaire parce que, en effet, il y a trois syst&#232;mes, disons les trois grands types d'&#233;coles, gymnasium, coll&#232;ges et Realschule. La Realschule d&#233;livre le certificat d'&#233;tudes. Vu le nombre de bacheliers, justement, actuellement, je viens de v&#233;rifier les chiffres, 53 % d'une classe d'&#226;ge passe le Bac, en France, c'est 80 %, et il n'emp&#234;che, c'est vrai, en France, c'est plus in&#233;galitaire qu'en Allemagne parce que le syst&#232;me de formation professionnelle est organis&#233; diff&#233;remment. Et encore une autre particularit&#233;, c'est la fa&#231;on de comparer les pays, justement, je travaille donc &#224; Carlsruhe dans un genre de HEP, Haute &#233;cole p&#233;dagogique, c'est un syst&#232;me d'&#201;cole normale &#224; l'ancienne, qui est devenue une universit&#233;. Nous avons 3 000 &#233;tudiants, c'est moins qu'une universit&#233;, c'est clair, mais on a le droit de faire, disons, des th&#232;ses chez nous, des habilitations, mais c'est une formation o&#249; les personnes arrivent en premi&#232;re ann&#233;e et on les forme. Alors c'est un reliquat parce que je sais bien que notre land, c'est la seule r&#233;gion allemande o&#249; il existe encore des HEP. Ailleurs, elles ont &#233;t&#233; int&#233;gr&#233;es dans les universit&#233;s, donc &#231;a a du sens de comparer les pays et les effets que &#231;a peut causer. Je ne veux pas dire par l&#224; que l'Allemagne est meilleure, ce n'est peut-&#234;tre pas du tout le cas, mais les diff&#233;rences en disent quand m&#234;me long.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet : - Vous savez, on a v&#233;cu une longue p&#233;riode de benchmarking o&#249; on disait &#171; il faudrait avoir l'&#233;cole finlandaise, la cuisine italienne, les plages espagnoles, etc. &#187; [rires] ; c'est tr&#232;s difficile &#224; r&#233;aliser, mais, quand m&#234;me, les comparaisons, c'est int&#233;ressant. Ce qu'on sait, c'est que les pays qui ont plut&#244;t de bons r&#233;sultats ont des modes de formation des enseignants qui sont v&#233;ritablement professionnels, d'ailleurs qui sont mieux pay&#233;s aussi, tout &#231;a est un peu li&#233;,. Je pense que c'est un enjeu d'autant plus important que ce que j'ai observ&#233;, en France, c'est tr&#232;s difficile de dire &#231;a, mais c'est que, d'une certaine mani&#232;re, la multiplication des masters, etc., a cr&#233;&#233; pour les &#233;tudiants un tas d'opportunit&#233;s, et j'ai le sentiment que, dans certaines disciplines, pas dans toutes, que ceux qui choisissent de devenir enseignant et donc d'enseigner pendant 40 ans ou &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me chose ne sont pas les &#233;tudiants les plus dynamiques et les plus toniques, ce qui pose des probl&#232;mes. Pourquoi les &#233;tudiants se battent-ils pour &#234;tre des travailleurs sociaux, exercer un m&#233;tier difficile et pas tr&#232;s bien r&#233;mun&#233;r&#233;, pourquoi ils ne se battent pas pour &#234;tre profs ? C'est quand m&#234;me quelque chose un tout petit peu troublant. Mon sentiment, c'est de r&#233;pondre par le mod&#232;le professionnel. La seconde chose, c'est que vous savez tr&#232;s bien que l'Allemagne est en train de devenir fran&#231;aise de ce point de vue-l&#224;, c'est-&#224;-dire que, plus vous allez augmenter le taux de bacheliers (il y a eu des enqu&#234;tes formidables sur les effets professionnels dans les ann&#233;es 1980 du syst&#232;me de formation allemand), plus vous aurez les effets observ&#233;s en France. On s'est rendu compte que les ouvriers allemands &#233;tant bien mieux form&#233;s parce que c'&#233;tait entre guillemets un choix positif et que les ouvriers fran&#231;ais n'&#233;taient pas bons &#224; l'&#233;cole, c'&#233;tait &#231;a le mod&#232;le. Ce qui fait que le taux d'encadrement moyen dans les industries allemandes &#233;tait beaucoup plus faible qu'en France parce que les ouvriers &#233;taient plus comp&#233;tents, et mieux pay&#233;s, et que ce mode de s&#233;lection avait eu un effet positif sur l'industrie. On pourrait aussi raisonner comme &#231;a en disant &#171; laisser en jach&#232;re des milliers de gens en termes de formation, &#231;a a un co&#251;t &#187;, parce qu'ils ne sont pas comp&#233;tents, ils ne veulent pas changer. On pourrait d&#233;fendre a qualit&#233; de la formation pour les &#233;l&#232;ves les plus faibles en termes d'int&#233;r&#234;t &#233;conomique, et j'ajouterai personnellement d'int&#233;r&#234;t politique, parce que ma conviction, c'est qu'ils vont se venger, ils feront payer, je n'ai aucun doute l&#224;-dessus, ils le feront payer en termes de ressentiment, en termes de votes n'importe comment, etc. Donc c'est un tr&#232;s gros enjeu que de ne plus avoir les yeux riv&#233;s sur les seuls &#233;lus et de se dire &#171; la comp&#233;tition, f&#251;t-elle m&#233;ritocratique, pose la question du reliquat, des autres. Qu'est-ce qu'on en fait, o&#249; on les met, dans quelle formation ? &#187; Alors qu'on a le sentiment que les r&#233;gions s'en occupent, ce n'est pas un enjeu national majeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Meirieu de l'Universit&#233; de LyonII : - J'aimerais avoir ton avis, Fran&#231;ois, sur un ph&#233;nom&#232;ne qui me semble ouvrir une porte en mati&#232;re sociologique, qui serait la diversification des formes d'excellence parce que tu as soulign&#233; &#224; quel point la m&#233;ritocratie &#233;tait plomb&#233;e par la confusion entre l'&#233;litisme et l'excellence. On ne peut pas &#234;tre excellent si on n'est pas tri&#233;, on ne peut pas &#234;tre excellent. Si on est &#233;b&#233;niste, pour &#234;tre excellent, il faut passer par l'universit&#233; et avoir une forme &#224; la fois d'intelligence et d'acc&#232;s &#224; un type de participation &#224; la cit&#233; qui a &#233;t&#233; identifi&#233;e comme &#233;tant celle de l'&#233;lite. Est-ce qu'on ne voit pas &#233;merger actuellement, quand m&#234;me, chez les jeunes, y compris chez certains de ceux qui ont fait l'universit&#233;, une aspiration &#224; diversifier ces formes d'excellence et &#224; faire voler en &#233;clats une certaine repr&#233;sentation de la m&#233;ritocratie qui serait une m&#233;ritocratie o&#249; il n'y a qu'un TGV ? Il pourrait y avoir, on pourrait imaginer, plusieurs TGV, et on le voit aujourd'hui. Il y a des &#233;tudiants qui, avec un master se reconvertissent pour faire de l'agriculture, pour aller travailler dans l'artisanat et on pourrait avoir une soci&#233;t&#233; qui reconnaisse qu'un artisan peut &#234;tre quelqu'un qui produise de l'excellence et qui, quoiqu'il ne fasse pas partie de l'&#233;lite au sens traditionnel du terme, incarne un certain m&#233;rite qui a besoin d'&#234;tre reconnu et r&#233;compens&#233;. Est-ce qu'on ne voit pas &#233;merger un petit peu cela quand m&#234;me aujourd'hui, est-ce que ce n'est pas une perspective qui ouvre des esp&#233;rances ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet : - Je crois qu'on le voit &#233;merger. &#199;a me rappelle un autre livre am&#233;ricain qui a eu beaucoup de succ&#232;s, il s'appelait L'&#233;loge du carburateur (Crawford, 2010), c'est un livre formidable. Je crois que &#231;a &#233;merge pour deux raisons. Une raison positive d'abord, c'est que, quand on regarde dans le syst&#232;me &#224; niveaux qu'on a d&#233;velopp&#233;, tu sais comme moi, qu'on va trouver un tas de masters en alternance et beaucoup d'&#233;tudiants s'y pr&#233;cipitent l&#224;-dessus parce qu'ils suivent une formation scolaire, ils obtiennent une dignit&#233; scolaire avec es mains dans le cambouis du carburateur. Et puis, c'est aussi en train de changer pour une autre raison qui est n&#233;gative, quand on regarde les &#233;chelles d'ad&#233;quation des dipl&#244;mes et des emplois, ce qui est un probl&#232;me majeur parce qu'aujourd'hui on cr&#233;e quand m&#234;me plus de dipl&#244;mes que d'emplois. On s'aper&#231;oit que la comp&#233;tition est d'autant plus forte que, quand on est seul au sommet, il existe une forte ad&#233;quation du dipl&#244;me &#224; l'emploi. D'ailleurs l&#224;, on ne discute pas de savoir si on est s&#233;lectif ou pas, on l'est, puisque c'est ce qui garantit l'ad&#233;quation du dipl&#244;me &#224; l'emploi. Plus on descend, plus le lien se distend, et aujourd'hui il faut rappeler qu'un &#233;tudiant, un jeune sur deux a une activit&#233; professionnelle qui n'a aucun lien avec sa formation. Donc, l'universit&#233; aurait plut&#244;t int&#233;r&#234;t &#224; jouer la gratuit&#233; culturelle de la formation plut&#244;t que d'enquiquiner les gens pour faire comme si c'&#233;tait utile alors que &#231;a ne l'est pas, et de l'autre c&#244;t&#233;, multiplier les dispositifs qui permettent de circuler entre ces deux mondes. On sait qu'un grand nombre de pays font &#231;a tr&#232;s bien, que les Danois font &#231;a tr&#232;s bien, que les Su&#233;dois font &#231;a tr&#232;s bien, et qu'on pourrait le faire. Les Canadiens font m&#234;me plut&#244;t mieux que nous. Donc on peut trouver certainement d'autres solutions, mais ce qui me frappe en France, c'est que l'imaginaire scolaire reste l'imaginaire, non pas de l'excellence, mais de l'&#233;lite et c'est tr&#232;s difficile &#224; combattre. Le monde des lyc&#233;es professionnels est extr&#234;mement h&#233;t&#233;rog&#232;ne de ce point de vue-l&#224;. Il y a des lyc&#233;es professionnels incroyables, formidables, tout le monde veut y aller. Le probl&#232;me, c'est toujours le m&#234;me, c'est : qu'est-ce qu'on fait des autres ? Mais tu as raison, je pense que ce syst&#232;me ne va pas tenir &#233;ternellement, et puis il faut arr&#234;ter de se dire qu'on a les meilleures &#233;lites du monde, que le monde entier nous envie [rires] ; il faut arr&#234;ter, c'est une forme de ridicule national. Je pense que tu as raison, &#231;a supposerait aussi qu'on touche aussi le lyc&#233;e. Il est suffisamment bouscul&#233; ces temps-ci, j'ai toujours &#233;t&#233;, comme toi, choqu&#233; que le coll&#232;ge, par exemple, soit fait pour des &#233;l&#232;ves dont il va de soi qu'ils iront tous dans des fili&#232;res g&#233;n&#233;rales, il n'y a pas d'ateliers dans les coll&#232;ges, il n'y a pas de machines dans les coll&#232;ges, c'est du m&#233;pris de classe. Le probl&#232;me c'est que, quand on dit &#231;a &#224; un d&#233;l&#233;gu&#233; du SNES (Syndicat national des enseignements de second degr&#233;), il ne trouve pas que c'est du m&#233;pris de classe, il pense que tout le monde a le droit de viser l'excellence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Meirieu : - Pour lui, il n'y a qu'une forme d'excellence unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Dubet : - Oui, oui, une forme d'excellence unique, c'est-&#224;-dire celle qu'il a atteinte. Je rappelle, toujours sur cette plaisanterie, pour terminer, le mot de Condorcet, disant que, pour l'&#233;cole soit vraiment l'&#233;cole de la nation, il faudrait que les enseignants ne fassent pas d'enfants [rires] et qu'ils n'aient pas d'int&#233;r&#234;t priv&#233; dans le syst&#232;me scolaire, mais je pense que c'est une exigence trop difficile &#224; obtenir [applaudissements].&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Bibliographie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Boudon, R. (1973). In&#233;galit&#233; des chances La mobilit&#233; sociale dans les soci&#233;t&#233;s industrielles. Paris : Armand Colin, Collection &#171; s&#233;rie sociologie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Coleman, J. S., et al. (1966). Equality of Educational Opportunity. Washington : U.S. Department of Health, Education and Welfare.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Crawford, M. B. (2009). &#201;loge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. Traduit de l'anglais (&#201;tats-Unis) par Marc Saint-Up&#233;ry ; 1re &#233;d. 2010. Paris : La D&#233;couverte, coll. &#171; Poche / Essais &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dubet, F., Duru-Bellat, M. (2015). 10 propositions pour changer d'&#233;cole. Revue Projet, 350(1), 93b-94. &lt;a href=&#034;https://doi.org/10.3917/pro.350.0095&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://doi.org/10.3917/pro.350.0095&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dubet, F., Duru-Bellat, M. (2020). L'&#233;cole peut-elle sauver la d&#233;mocratie ? Paris : Seuil, &#171; s&#233;rie sociologie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julius Wilson, W. (1987). The Truly Disadvantaged : The Inner City, the Underclass, and Public Policy. Chicago : University of Chicago Press.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Locke, J. (1690/1994). Le second trait&#233; du gouvernement. Paris : PUF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plowden (1967). The Plowden Report, Children and their Primary Schools. A Report of the Central Advisory Council for Education. London : Her Majesty's Stationery Office.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prost, A. (2013). Du changement dans l'&#233;cole. Les r&#233;formes de l'&#233;ducation de 1936 &#224; nos jours. Paris : Seuil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rawls, J. (1993). Justice et d&#233;mocratie. trad. par Catherine Audard, Paris : Seuil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Walzer, M. (1983/Trad. fr. 1997). Sph&#232;res de justice. Paris : Seuil, coll. &#171; La couleur des id&#233;es &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Young, M. (1958). The Rise of the Meritocracy. Londres : Thames and Hudson, coll. Pelican book.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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