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	<title>Innovation P&#233;dagogique et transition</title>
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	<description>Un site participatif, lieu de partage et d'&#233;change autour des initiatives en transitions et des innovations p&#233;dagogiques dans l'enseignement sup&#233;rieur francophone.</description>
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		<title>Innovation P&#233;dagogique et transition</title>
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		<title>L'heuristique de la peur au fondement de l'agir &#233;cocitoyen critique, cr&#233;atif et bienveillant</title>
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		<dc:date>2025-03-27T07:43:40Z</dc:date>
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		<dc:creator>Guei Simplice Koua</dc:creator>



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&lt;p&gt;L'&#233;ducation relative &#224; l'environnement (ERE) invite &#224; penser et construire un monde respectueux de l'environnement et soucieux de l'&#233;quit&#233; sociale. Cependant, on tend &#224; la limiter le plus souvent &#224; la transmission de connaissances technoscientifiques oubliant aussi bien ses dimensions socioaffective, critique, cr&#233;ative et prospective que ses fondements &#233;thiques. Notre intention est de trouver, dans le champ de la philosophie, un mode de penser et d'agir &#224; m&#234;me d'accompagner l'ERE, surtout (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.innovation-pedagogique.fr/rubrique59.html" rel="directory"&gt;Education pour l'environnement&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'&#233;ducation relative &#224; l'environnement (ERE) invite &#224; penser et construire un monde respectueux de l'environnement et soucieux de l'&#233;quit&#233; sociale. Cependant, on tend &#224; la limiter le plus souvent &#224; la transmission de connaissances technoscientifiques oubliant aussi bien ses dimensions socioaffective, critique, cr&#233;ative et prospective que ses fondements &#233;thiques. Notre intention est de trouver, dans le champ de la philosophie, un mode de penser et d'agir &#224; m&#234;me d'accompagner l'ERE, surtout lorsqu'il s'agit d'amener les jeunes et les adultes &#224; aiguiser leur sens de la responsabilit&#233;, &#224; reconqu&#233;rir leur identit&#233; individuelle et collective et &#224; reconstruire la trame qui les relie au monde. Notre travail montre que l'heuristique de la peur, telle que mise en &#233;vidence par Hans Jonas peut stimuler ce pouvoir d'agir &#233;cocitoyen. Au moyen d'analyses herm&#233;neutique et critique, nous montrerons comment une telle approche peut contribuer &#224; une &#233;ducation &#224; l'environnement.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Guei Simplice Koua, &#171; L'heuristique de la peur au fondement de l'agir &#233;cocitoyen critique, cr&#233;atif et bienveillant &#187;, &#201;ducation relative &#224; l'environnement [En ligne], Volume 19.1 | 2024, mis en ligne le 15 juin 2024, consult&#233; le 26 mars 2025. URL : &lt;a href=&#034;http://journals.openedition.org/ere/11885&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://journals.openedition.org/ere/11885&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin d'aiguiser le sens de la responsabilit&#233; de l'&#234;tre humain &#224; l'&#233;gard du milieu de vie partag&#233;, l'&#233;ducation relative &#224; l'environnement pourrait-elle associer &#224; ses approches p&#233;dagogiques mieux connues, celle d'une heuristique de la peur qui stimule la saisie des enjeux &#233;thiques et existentiels de la crise &#233;cologique afin d'y faire face efficacement ? Mais d'abord, que faut-il entendre par &#8220;heuristique de la peur&#8221; ? Pr&#233;cisons que le dictionnaire Le Petit Larousse d&#233;finit la peur comme un &#171; sentiment de forte inqui&#233;tude, d'alarme en pr&#233;sence ou &#224; la pens&#233;e d'un danger, d'une menace &#187;. C'est un &#233;tat de crainte, de frayeur. L'heuristique quant &#224; elle, d'un point de vue &#233;tymologique, vient du grec heuriskein, qui signifie trouver. Andr&#233; Lalande (1926, p. 412-413) explique que le sens du mot heuristique renvoie &#224; une r&#233;alit&#233; &#171; qui sert &#224; la d&#233;couverte, se dit sp&#233;cialement [&#8230;] de la m&#233;thode p&#233;dagogique qui consiste &#224; faire d&#233;couvrir par l'&#233;l&#232;ve ce qu'on veut lui enseigner &#187;. L'heuristique serait alors une voie par laquelle on acc&#232;de &#224; la connaissance, au savoir. Mieux, il s'agit d'une m&#233;thode, un chemin par lequel on d&#233;couvre ce qui est en jeu. C'est justement dans ce sens que Hans Jonas emploie le concept d'heuristique de la peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la perspective du philosophe de M&#246;nchengladbach, Hans Jonas, la peur peut inspirer des actions &#233;clair&#233;es et responsables, &#224; m&#234;me de pr&#233;munir l'environnement naturel et l'humanit&#233; des menaces qui pourraient r&#233;sulter du progr&#232;s hallucinant des technosciences. Il &#233;nonce que cette peur &#171; est la peur pour l'objet de la responsabilit&#233; &#187; (Jonas, 1993, p. 300), &#224; savoir la nature devenue vuln&#233;rable, mall&#233;able &#224; souhait et menac&#233;e de dispara&#238;tre. L'heuristique de la peur pourrait stimuler l'&#233;mergence d'une &#233;thique fond&#233;e sur un attachement, une sensibilit&#233;, une sollicitude, une bienveillance &#224; l'&#233;gard des entit&#233;s non humaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, la valeur heuristique que recouvre la peur, telle que d&#233;fendue par Jonas, ne fait pas l'unanimit&#233;. Hans Achterhuis (1993), par exemple, ne croit pas en la capacit&#233; de la peur d'att&#233;nuer le pouvoir technoscientifique et la dynamique &#233;conomique actuelle. Il pense que toute peur d&#233;bouche sur le progr&#232;s des sciences et tout progr&#232;s scientifique est n&#233;cessairement une r&#233;ponse &#224; la peur si bien que ce sont les peurs suscit&#233;es par des situations dramatiques qui ont &#233;t&#233; la cause des progr&#232;s techniques. Les croissances &#233;conomiques sont aussi motiv&#233;es par les craintes li&#233;es &#224; la raret&#233; et &#224; la pauvret&#233;. Ce qui signifie que l'heuristique de la peur, plut&#244;t que de limiter l'expansion et la croissance des actions techniques et &#233;conomiques, risque d'en favoriser davantage et d'amplifier leurs effets sur la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G&#233;rald Bronner assimile l'heuristique de la peur &#224; &#171; la rh&#233;torique de l'intimidation &#187; (Bronner, 2014, p. 73) qui amenuiserait le pouvoir d'action de l'&#234;tre humain. Il s'agirait d'une peur abstentionniste qui contribue &#224; l'instauration d'une prudence qui emp&#234;che les individus de vivre &#233;panouis. Olivier Godard (2002) estime, pour sa part, que la r&#232;gle morale &#233;labor&#233;e par Jonas est inop&#233;rante en pratique parce qu'elle ne concorde pas avec la situation r&#233;ellement v&#233;cue par les individus. Sommes-nous, dans ce cas, autoris&#233;s &#224; croire en la capacit&#233; de la peur &#224; susciter un agir &#233;cocitoyen ? En d'autres termes, l'heuristique de la peur peut-elle aider les individus &#224; saisir de fa&#231;on responsable et constructive les questions environnementales ? La peur n'est-elle pas traditionnellement consid&#233;r&#233;e comme une &#233;motion paralysante, inop&#233;rante dans la pratique, une occasion d'abstention qui emp&#234;cherait toute action responsable ? Comment une heuristique de la peur, mise en &#339;uvre aupr&#232;s des enfants ou des jeunes, peut &#234;tre compatible avec la n&#233;cessit&#233; de d&#233;velopper un attachement, une reconnaissance, une sollicitude, un amour, un sentiment d'apparentement avec les &#234;tres vivants non humains ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-on adopter l'hypoth&#232;se selon laquelle l'heuristique de la peur serait porteuse de valeurs susceptibles d'aider les jeunes et les adultes &#224; op&#233;rer des choix judicieux en faveur de l'environnement et de l'&#233;panouissement de la vie humaine sur terre ? La peur pourrait-elle favoriser des actions concr&#232;tes en faveur de la paix avec soi-m&#234;me, les autres humains et le monde non humain ? Serait-elle capable de conduire au r&#233;tablissement des liens entre l'humain et la nature, sa patrie terrestre ? Notre analyse mobilisera deux approches, &#224; savoir l'herm&#233;neutique et la critique, qui correspondent aux deux axes de notre travail. L'herm&#233;neutique, en tant que m&#233;thode d'explication critique d'un texte nous permettra, dans le premier axe, de mettre en &#233;vidence la dimension &#233;thique et cr&#233;ative que Jonas conf&#232;re &#224; la peur. Il s'agit, en r&#233;alit&#233;, de mettre en perspective l'implication de l'heuristique de la peur dans la consolidation d'une attitude &#233;coresponsable. La seconde partie, au moyen de la critique, discutera des controverses autour du concept de la peur. La conclusion mettra en &#233;vidence la contribution de l'heuristique de la peur en &#233;ducation &#224; l'environnement, du moins dans sa capacit&#233; &#224; susciter une action &#233;cocitoyenne novatrice et respectueuse du milieu naturel.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;L'heuristique de la peur : vers une culture de la pens&#233;e cr&#233;ative et une &#233;thique de la sollicitude&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La civilisation technoscientifique fait appel &#224; l'adoption de nouvelles attitudes au regard des nouveaux enjeux, notamment &#233;cologiques. Dans ce contexte, l'&#233;ducation &#224; l'environnement entend susciter une envie d'agir : &#171; agir non seulement pour l'environnement, pour une gestion rationnelle et raisonn&#233;e des ressources, pour un respect de la nature, mais aussi fondamentalement pour le respect de l'homme et pour notre propre survie en tant qu'esp&#232;ce humaine, sur laquelle p&#232;sent des menaces de plus en plus lourdes &#187; (Ziaka et coll., 2002, p. 27). Dans cette perspective, il est n&#233;cessaire de convaincre les individus de la n&#233;cessit&#233; de respecter la vie et de la pr&#233;server, de mieux interagir avec le milieu naturel et d'avoir conscience de l'impact de leurs d&#233;cisions sur l'environnement. L'heuristique de la peur trouve alors tout son sens et sa consistance dans la mesure o&#249; elle est un levier important pour amener les individus &#224; assumer, en plus de leurs droits, leurs obligations &#224; l'&#233;gard de l'environnement. Dans un contexte o&#249; le champ &#233;ducatif s'&#233;largit &#224; l'environnement, l'heuristique de la peur peut faire comprendre aux apprenants les raisons pour lesquelles il est n&#233;cessaire de connaitre l'environnement pour mieux interagir avec lui, l'aimer et le prot&#233;ger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette partie de notre travail se propose de montrer que gr&#226;ce &#224; sa fonction imaginative et anticipatrice, l'heuristique de la peur est en mesure de susciter des actions et des attitudes responsables &#224; l'&#233;gard de l'environnement. Par sa posture holistique, elle peut &#233;clairer les jeunes et les adultes lorsqu'il s'agit d'op&#233;rer des choix et de prendre des d&#233;cisions concernant les &#234;tres autres qu'humains, la gestion rationnelle et responsable des ressources naturelles, la transition &#233;cologique, l'&#233;conomie verte et les &#233;nergies renouvelables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une peur anticipatrice et mobile de pens&#233;e cr&#233;ative&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'heuristique de la peur est une strat&#233;gie d'anticipation ; elle a une force pr&#233;visionnelle qui exige une r&#233;flexion ouverte, une facult&#233; d'imagination capable de comprendre et de susciter les actions qu'exige la probl&#233;matique environnementale. La technique moderne a entrain&#233; une modification de l'agir humain, mettant au d&#233;fi les valeurs traditionnelles ainsi que les rapports de l'humain &#224; sa propre nature et &#224; la nature en g&#233;n&#233;ral. De fa&#231;on explicite, &#171; la technique moderne a introduit des actions d'un ordre de grandeur tellement nouveau, avec des objets tellement in&#233;dits et des cons&#233;quences tellement in&#233;dites, que le cadre de l'&#233;thique ant&#233;rieure ne peut plus les contenir &#187; (Jonas, 1993, p. 24). En contexte de globalisation technologique, l'agir humain, qu'il soit individuel ou collectif, a des effets qui ne sont plus seulement imm&#233;diats, mais aussi &#224; long terme. Jonas plaide en faveur d'une &#233;thique de la pr&#233;vision qui soit proportionnelle aux &#233;ventualit&#233;s qui surgissent de l'agir humain dans un monde technologis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, cette &#233;thique pr&#233;visionnelle se heurte &#224; un obstacle, celui d'un savoir qui est du m&#234;me ordre de grandeur que l'ampleur causale de notre agir. Pour rem&#233;dier &#224; cette incommensurabilit&#233; entre le savoir et l'ampleur de la puissance technologique, Jonas propose la futurologie, c'est-&#224;-dire la prospective. Dans sa d&#233;finition la plus simple, &#171; la prospective est une r&#233;flexion pour &#233;clairer l'action pr&#233;sente &#224; la lumi&#232;re des futurs possibles &#187; (Hatem et coll., 1993, p. 10). On formule un pronostique &#224; partir duquel se d&#233;termine l'action dans le pr&#233;sent. Or, dans le contexte de la technologie moderne, il est impossible de pr&#233;voir les effets &#224; long terme de nos actions. D'ailleurs, les effets indirects de celles-ci d&#233;passent de loin les effets pr&#233;visibles au point o&#249; nous ne savons pas actuellement ce qui a besoin d'&#234;tre prot&#233;g&#233; et sauvegard&#233;. Dans cette perspective, ce qui peut servir de boussole pour saisir les futurs possibles de l'humanit&#233;, c'est &#171; l'anticipation de la menace elle-m&#234;me &#187; (Jonas, 1993, p. 13) par le moyen d'une heuristique de la peur. Jonas pr&#233;cise : &#171; plus ce qui est &#224; craindre est encore loin dans l'avenir, plus c'est &#233;loign&#233; de notre propre bien-&#234;tre ou de notre malheur et plus c'est non familier dans son genre, plus la lucidit&#233; de l'imagination et la sensibilit&#233; du sentir doivent &#234;tre d&#233;lib&#233;r&#233;ment mobilis&#233;es &#224; cet effet : une heuristique de la peur qui d&#233;piste le danger devient n&#233;cessaire &#187; (Jonas, 1993, p. 301). C'est la crainte qui peut aider &#224; d&#233;tecter la menace qui, quant &#224; elle, nous d&#233;voile ce qui est en jeu, c'est-&#224;-dire la valeur qu'il convient de pr&#233;server. Comme il l'&#233;nonce, &#171; tant que le p&#233;ril est inconnu, on ignore ce qui doit &#234;tre prot&#233;g&#233;, et pourquoi il le doit &#187; (Jonas, 1993, p. 49). Dans la mesure o&#249; nous ignorons les dangers que rec&#232;le le pouvoir technologique, nous devons les imaginer. Cependant, cette imagination est insuffisante &#224; elle seule pour susciter des comportements responsables ; c'est pourquoi nous devons mobiliser des attitudes ad&#233;quates pour pr&#233;venir ces maux. Parce que &#171; la peur a de grands yeux &#187; (Lelord et Andr&#233;, 2003, p, 285), elle est utile pour nous apprendre la valeur qui est menac&#233;e par le danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette dimension anticipatrice et pr&#233;visionnelle conf&#232;re &#224; l'heuristique de la peur une importance particuli&#232;re d'autant plus que, comme le fait remarquer Jacques Attali (2015, p. 12), &#171; seuls survivront longtemps ceux qui n'auront pas jou&#233; un jeu aussi suicidaire, et qui auront su pr&#233;voir et aider les autres &#224; prendre conscience de l'urgence d'anticiper. Pour rester des &#234;tres humains. Ou, mieux encore : pour le devenir enfin &#187;. Pour ce penseur, le propre de l'humain, c'est sa capacit&#233; de pr&#233;voir l'avenir. L'anticipation est innovante et cr&#233;atrice parce qu'elle permet de prendre des dispositions idoines pour agir ad&#233;quatement dans le pr&#233;sent afin d'&#233;viter des cons&#233;quences d&#233;sastreuses &#224; l'avenir. C'est pourquoi Attali estime que l'essentiel de la grandeur de notre esp&#232;ce r&#233;side dans sa capacit&#233; &#224; se projeter dans l'avenir pour le choisir. Il pr&#233;cise que &#171; devancer notre avenir restera une arme, l'arme ultime, de d&#233;fense et de conqu&#234;te de notre libert&#233; &#187; (Attali, 2015, p. 17). Dans un contexte o&#249; la puissance technologique menace de faire voler en &#233;clats les possibilit&#233;s de notre existence, seule l'anticipation du malheur peut servir d'arme d&#233;fensive pour juguler le mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette dimension prospectiviste, l'heuristique de la peur convie &#224; prendre en compte les effets lointains et irr&#233;versibles de la technique moderne en privil&#233;giant le principe et le sentiment de responsabilit&#233;. Cette prise en compte du lointain futur nous dispose &#224; fa&#231;onner le pr&#233;sent &#224; partir de la repr&#233;sentation, c'est-&#224;-dire de l'image que l'on se fait du futur. Cette perspective anticipatrice de la peur est d'autant plus pertinente que &#171; l'acc&#233;l&#233;ration du changement technique, &#233;conomique et social n&#233;cessite une vision &#224; long terme, car, comme le disait Gaston Berger &#171; plus l'on roule vite plus les phares doivent porter loin &#187; (Hatem et coll., 1993, p. 10). Les profondes mutations des soci&#233;t&#233;s contemporaines enjoignent &#224; poser un regard sur l'avenir dans le souci d'&#233;clairer l'action pr&#233;sente dont les cons&#233;quences ne sont pas toujours pr&#233;visibles a priori. Dans ce contexte, l'heuristique de la peur appara&#238;t comme une strat&#233;gie essentielle, d'autant plus qu'elle peut aider les jeunes et les adultes, les d&#233;cideurs politiques et les responsables d'entreprises &#224; d&#233;velopper une attitude pr&#233;visionnelle, &#224; anticiper les risques &#233;cologiques et &#224; agir avec efficacit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La peur comme disposition &#233;thique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Affirmer que la peur, telle que pr&#233;sent&#233;e par Hans Jonas, est une disposition &#233;thique, c'est montrer qu'elle est susceptible de mobiliser la sensibilit&#233; &#224; l'&#233;gard de la vie et d'inciter &#224; en prendre soin. Elle encourage l'agir responsable et bienveillant &#224; l'&#233;gard du monde. En effet, elle entend pr&#233;munir de la menace, de l'alt&#233;ration et de la corruption. Aussi, &#233;tend-elle notre obligation non seulement aux humains qui n'existent pas encore, mais &#233;galement aux entit&#233;s vivantes non humaines, voire &#224; la plan&#232;te tout enti&#232;re. Face &#224; la menace &#233;cologique, Jonas estime que pour conjurer le danger il faut se servir de &#171; la peur, qui tant de fois est le meilleur substitut de la vertu et de la sagesse v&#233;ritable &#187; (Jonas, 1993, p. 45). La peur appara&#238;t comme un levier &#233;thique capable d'ordonner nos actions et d'entraver ou de r&#233;guler le pouvoir extr&#234;mement d&#233;mesur&#233; de l'&#234;tre humain sur la nature. Avec la d&#233;mesure du pouvoir technologique et ses cons&#233;quences impr&#233;visibles, la vertu de la peur et la sagesse qu'elle interpelle peuvent aider &#224; prendre des d&#233;cisions courageuses, &#224; op&#233;rer des choix judicieux, &#224; poser des actes responsables et, si possible, &#224; refr&#233;ner le pouvoir ici et maintenant, afin de laisser la possibilit&#233; &#224; la post&#233;rit&#233; d'exister.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, l'heuristique de la peur doit faire comprendre aux apprenants, aux jeunes et aux adultes, la n&#233;cessit&#233; de se soucier des g&#233;n&#233;rations qui n'existent pas encore, mais dont le sort d&#233;pendra de nos actions pr&#233;sentes. Se construire une peur rationnelle, qui veut que la post&#233;rit&#233; ne soit pas plus malheureuse que nous, est une disposition &#233;thique qui peut aider les individus &#224; agir de fa&#231;on responsable pour pr&#233;server les conditions naturelles propices &#224; l'&#233;panouissement d'une existence humaine &#224; l'avenir. Se laisser affecter par le sort des g&#233;n&#233;rations futures cr&#233;e un &#233;lan de solidarit&#233;, de bienveillance et d'empathie qui va au-del&#224; de la sph&#232;re de l'imm&#233;diatet&#233; et de la simultan&#233;it&#233; pour inclure le lointain futur. Cette attitude peut nous amener &#224; revisiter notre style de vie dilapidateur afin que nos enfants ou nos petits-enfants n'aient pas &#224; payer les frais pour nous. C'est &#224; cet effort que nous convie l'heuristique de la peur. Selon Jonas (1993, p. 51),&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; la repr&#233;sentation du destin des hommes &#224; venir, &#224; plus forte raison celle du destin de la plan&#232;te qui ne concerne ni moi ni quiconque encore li&#233; &#224; moi par les liens de l'amour ou du partage imm&#233;diat de la vie, n'a pas de soi cette influence sur notre &#226;me ; et pourtant elle &#034;doit&#034; l'avoir, c'est-&#224;-dire que nous devons lui conc&#233;der cette influence.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La peur est une r&#233;action spontan&#233;e de la pulsion d'autoconservation inh&#233;rente &#224; chaque individu. Lorsqu'il s'agit d'un mal imagin&#233; qui n'est pas le n&#244;tre, elle ne s'enclenche pas de la m&#234;me fa&#231;on automatique que dans le cas d'un malheur que nous &#233;prouvons nous-m&#234;mes et qui nous menace directement. Cependant, la dimension &#233;thique que prend la peur chez Jonas demande de nous laisser influencer par le malheur d'autrui comme si c'&#233;tait notre propre affaire. Il s'agit, en l'occurrence, d'une peur totalement d&#233;sint&#233;ress&#233;e qui n'est ni spontan&#233;e ni pathologique, mais qui est le produit de notre propre vouloir. Cette peur qui ne s'empare pas de nous de l'ext&#233;rieur, mais qui est notre propre &#339;uvre, permet non seulement de prendre en compte le bien-&#234;tre des humains d'aujourd'hui et ceux de demain, mais aussi de nous soucier des entit&#233;s vivantes non humaines et de l'avenir de la plan&#232;te dans son ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce qui pr&#233;c&#232;de, il appara&#238;t que la peur d&#233;voile &#224; l'individu le devoir qui le lie &#224; ses semblables, au milieu naturel et aux futures g&#233;n&#233;rations afin de modifier son attitude &#224; l'&#233;gard de la vie. Il ne s'agit donc pas d'une peur &#233;go&#239;ste qui g&#232;re les int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats de l'individu. Il est question de d&#233;velopper des valeurs favorables &#224; notre relation &#224; l'environnement, de permettre, au-del&#224; du simple respect, de cultiver une attitude de sollicitude et de solidarit&#233; &#224; l'&#233;gard de la terre et de la post&#233;rit&#233;. &#192; cet &#233;gard, Jonas encourage une justice intra et interg&#233;n&#233;rationnelle qui recommande de repenser notre style de vie consum&#233;riste afin d'emp&#234;cher que les g&#233;n&#233;rations futures vivent moins bien que nous. Il le dit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; puisque de toute fa&#231;on existeront des hommes &#224; l'avenir, leur existence qu'ils n'ont pas demand&#233;e, une fois qu'elle est effective, leur donne le droit de nous accuser nous, leurs pr&#233;d&#233;cesseurs, en tant qu'auteur de leur malheur, si par notre agir insouciant et qui aurait pu &#234;tre &#233;vit&#233;, nous leur avons d&#233;t&#233;rior&#233; le monde ou la constitution humaine. (Jonas, 1993, p. 66-67)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les g&#233;n&#233;rations pr&#233;sentes ne doivent pas compromettre en effet les conditions d'&#233;panouissement des g&#233;n&#233;rations ult&#233;rieures. Jonas fonde ainsi une justice interg&#233;n&#233;rationnelle qui veut que le bien des g&#233;n&#233;rations &#224; venir soit pris en compte dans nos d&#233;cisions actuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, en &#233;tendant notre obligation morale aux entit&#233;s non humaines, Jonas fait appel &#224; une autre forme d'humanisme, un humanisme &#233;cologique, qui se pr&#233;sente comme la manifestation d'une attitude de sollicitude aussi bien envers les &#234;tres humains que les &#234;tres extrahumains. L'humanisme &#233;cologique de Jonas s'&#233;nonce de la mani&#232;re suivante : &#171; chercher non seulement le bien humain, mais &#233;galement le bien des choses extrahumaines, c'est-&#224;-dire &#233;tendre la reconnaissance de fin en soi au-del&#224; de la sph&#232;re de l'homme et int&#233;grer cette sollicitude dans le concept du bien humain &#187; (Jonas, 1993, p. 27). Jonas fut l'un des premiers penseurs &#224; faire des entit&#233;s naturelles un sujet moral. Le souci des entit&#233;s non humaines implique que nous ayons un regard particulier et mieux encore, un sentiment de respect et de solidarit&#233; envers la biosph&#232;re. On se retrouve alors au c&#339;ur de l'id&#233;e d'un contrat naturel au sens de Michel Serres. Pour Serres, &#171; si nous jugeons nos actions innocentes et que nous gagnions, nous ne gagnons rien, l'histoire va comme avant ; mais si nous perdons, nous perdons tout, sans pr&#233;paration pour quelque catastrophe possible &#187; (Serres, 1992, p. 19). Le pouvoir que nous avons sur la nature impose l'imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; d'envisager un contrat de l'humain symbiote, c'est-&#224;-dire l'humain ami de la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, se soucier de ceux qui n'existent pas encore, craindre pour les entit&#233;s non humaines, compte tenu de la puissance destructrice que nous faisons peser sur le monde, c'est faire preuve d'un humanisme in&#233;dit, d'une responsabilit&#233; globale. L'id&#233;al, c'est de b&#226;tir un monde meilleur o&#249; la vie vaut la peine d'&#234;tre v&#233;cue. La peur peut donc amener les individus &#224; saisir les probl&#232;mes environnementaux et sociaux de fa&#231;on intelligente et constructive, &#224; d&#233;velopper des valeurs citoyennes &#224; l'&#233;gard de l'environnement. Elle recouvre, dans ce contexte, une dimension &#233;thique, voire spirituelle, qui oblige &#224; des actions responsables fond&#233;es sur une nouvelle attitude de sollicitude envers le monde. La peur, au sens jonassien du terme, tend &#224; modifier notre rapport aux autres formes de vie. Il s'agit de pr&#234;ter une attention particuli&#232;re &#224; la nature devenue alt&#233;rable &#224; volont&#233;. Une telle attitude devrait conduire &#224; la mise en place des projets capables de d&#233;velopper un sentiment d'appartenance, de favoriser un enracinement dans le milieu naturel, de renforcer le vouloir-vivre ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'heuristique de la peur de Jonas n'&#233;chappe pas &#224; des critiques. La section suivante nous permettra d'en discuter les forces et les faiblesses afin de clarifier ce qu'elle peut apporter en mati&#232;re d'&#233;ducation &#224; l'environnement et de consolidation d'une attitude &#233;cocitoyenne.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;L'heuristique de la peur entre controverses et pertinence&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'heuristique de la peur fait l'objet de plusieurs d&#233;bats. Certains auteurs restent sceptiques quant &#224; la capacit&#233; de la peur &#224; organiser ad&#233;quatement les actions humaines. La peur appara&#238;t d&#233;stabilisante ; elle ne serait pas adapt&#233;e &#224; la situation de crise qui est la n&#244;tre. Cependant, le paradigme technoscientifique qui menace les conditions favorables &#224; la survie de l'humanit&#233; r&#233;clamerait, pour d'autres, une &#233;thique &#224; m&#234;me de contenir la menace, voire de l'anticiper. La peur devient alors n&#233;cessaire parce qu'elle nous d&#233;voile la valeur &#224; prot&#233;ger. Jean-Christophe Mathias (2003, p. 74) &#233;crit en ce sens que &#171; la peur est donc d&#233;tectrice. Elle est ce qui d&#233;clenche la r&#233;action contre la violation du monde par la puissance technologique &#187;. La peur est consid&#233;r&#233;e comme le moyen indiqu&#233; pour &#233;viter le danger qui p&#232;se sur l'avenir de la plan&#232;te. L'heuristique de la peur est-elle encore appropri&#233;e lorsqu'il s'agit de mobiliser un agir &#233;coresponsable ? Quelle serait sa pertinence aujourd'hui et surtout, dans le contexte de l'&#233;ducation &#224; l'environnement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les controverses autour de l'heuristique de la peur : une peur d&#233;stabilisatrice et abstentionniste&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peur a servi de principe &#224; plusieurs th&#233;ories &#233;thiques, notamment celle &#233;labor&#233;e par Thomas Hobbes. Dans Le L&#233;viathan (1971), Hobbes distingue deux moments dans l'histoire de l'humanit&#233; : l'&#233;tat de nature et l'&#233;tat politique. Dans l'&#233;tat de nature, le droit de chacun est mesur&#233; par sa puissance r&#233;elle si bien que chacun a autant de droits qu'il a de force. L'instinct de conservation ou plus pr&#233;cis&#233;ment d'affirmation et d'accroissement de soi-m&#234;me fait que l'homme, &#224; l'&#233;tat de nature, cherche &#224; dominer ses semblables, &#224; les asservir. Ainsi, selon cet auteur, l'&#233;tat de nature est un &#233;tat extr&#234;mement tragique o&#249; personne n'est &#224; l'abri ; les hommes les plus robustes ne sont pas &#224; l'abri des ruses des plus faibles. Il s'agit d'un &#233;tat d'angoisse, d'ins&#233;curit&#233; et de crainte. C'est cette crainte qui am&#232;ne les hommes &#224; organiser la paix et la s&#233;curit&#233;, c'est-&#224;-dire l'&#233;tat de soci&#233;t&#233; et de l'autorit&#233; politique consacr&#233;s par l'av&#232;nement de &#171; ce grand L&#233;viathan ou plut&#244;t, pour en parler avec plus de r&#233;v&#233;rence, de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection &#187; (Hobbes, 1971, p. 177-178). Chacun doit abdiquer ses droits absolus entre les mains de ce souverain, le L&#233;viathan, dont la fonction est d'assurer la protection des humains. Hobbes admet aussi que les sciences et la technique peuvent dissiper les angoisses des individus, car elles peuvent proposer des solutions ad&#233;quates en vue d'enrayer les &#233;v&#233;nements qui rendent l'&#234;tre humain anxieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hans Achterhuis, s'appuyant sur la place que Hobbes assigne &#224; la science dans l'&#233;radication de l'angoisse humaine, estime que plut&#244;t que de les ma&#238;triser, la peur est la cause des techniques les plus performantes. Ainsi, il serait impertinent de vouloir tabler sur la peur pour ma&#238;triser le progr&#232;s technique. Dans la perspective de ce penseur, &#171; on imagine difficilement pourquoi la peur de l'apocalypse &#339;uvrerait diff&#233;remment aujourd'hui, pourquoi elle nous conduirait actuellement &#224; des limites et &#224; une prise de responsabilit&#233; plut&#244;t qu'&#224; l'expansion et &#224; l'utopisme &#187; (Achterhuis, 1993, p. 45). La science et la technique sont des r&#233;ponses &#224; la peur, elles fournissent les moyens de pr&#233;servation de la vie aussi longtemps que possible. Plut&#244;t que de concevoir la peur comme une limite au progr&#232;s et &#224; l'utopie, les utopies sont des r&#233;ponses aux peurs suscit&#233;es par une situation historique apocalyptique. C'est pour se lib&#233;rer de la peur et de l'incertitude que les hommes se d&#233;vouent &#224; la recherche scientifique. Penser donc qu'une heuristique de la peur peut limiter le progr&#232;s serait contradictoire. Achterhuis conclut que &#171; le tableau apocalyptique que Jonas d&#233;peint pourrait avoir des cons&#233;quences totalement diff&#233;rentes que celles qu'il attend &#187; (Achterhuis, 1993, p. 45). En effet, pour Hans Achterhuis, nous sommes dans une impasse parce que contrairement &#224; ce que pense Hans Jonas, la peur peut alimenter la dynamique de la science et de la technique. Aussi, pense-t-il que &#171; m&#234;me aujourd'hui, la peur peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme la principale force motrice de croissance &#233;conomique et technique &#187; (Achterhuis, 1993, p. 43). L'insuffisance des ressources &#233;conomiques et la peur de la raret&#233; qui en r&#233;sulte sont rem&#233;di&#233;es par la croissance, l'expansion et le progr&#232;s techno&#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut pr&#233;ciser qu'il n'existe aucune commune mesure entre la conception jonassienne de la peur et celle dont parle Hobbes, et sur laquelle se fonde Achterhuis. Jonas pr&#233;cise que la peur chez Hobbes est une peur de type &#034;pathologique&#034; qui s'empare de nous de sa propre force. Il lui oppose &#171; une peur de type spirituel qui, en tant qu'affaire d'attitude, est notre propre &#339;uvre &#187; (Jonas, 1993, p. 51). Chez Hobbes, nous avons affaire &#224; une peur &#233;go&#239;ste qui g&#232;re les int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats des individus alors que dans la perspective de Jonas, il s'agit d'une peur voulue, choisie et d&#233;sint&#233;ress&#233;e qui, en tant que disposition morale, permet de d&#233;tecter et de d&#233;clencher la r&#233;action contre ce qui pourrait hypoth&#233;quer les int&#233;r&#234;ts des g&#233;n&#233;rations futures et le destin de la plan&#232;te. Contrairement &#224; ce que pense Achterhuis, la peur de type jonassien vient emp&#234;cher que le pouvoir techno&#233;conomique devienne une menace pour l'humanit&#233;. Le but ultime de l'heuristique de la peur est de faire converger l'&#233;thique et la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En plus d'&#234;tre soup&#231;onn&#233;e d'accentuer la dynamique technoscientifique, l'heuristique de la peur, chez certains penseurs, amenuiserait les capacit&#233;s humaines &#224; relever les d&#233;fis de l'existence, &#224; travailler au bien-&#234;tre pr&#233;sent et futur. G&#233;rald Bronner ne manque pas de dire que &#171; cette heuristique de la peur n'a pas seulement pour cons&#233;quence de d&#233;sesp&#233;rer le pr&#233;sent, elle prend surtout le risque de corrompre le futur &#187; (Bronner, 2014, p. 52). Pour lui, l'heuristique de la peur peut non seulement distiller des craintes infond&#233;es, mais aussi sa r&#232;gle d'abstention et de mod&#233;ration qui encourage la diminution de notre activit&#233; &#233;conomique et technique r&#233;duirait aussi notre capacit&#233; &#224; innover. Bronner redoute que les adeptes de l'heuristique de la peur imposent des formes de pauvret&#233; par la vertu, d'autant plus qu'ils souhaitent que nous sacrifiions le pr&#233;sent au b&#233;n&#233;fice du futur. En plus de ces observations, Olivier Godard explique que la r&#232;gle d'abstention d&#233;coulant de l'&#233;thique jonassienne est applicable aux actions &#224; potentiel apocalyptique. Or, la d&#233;termination de telles actions est complexe. Il conclut alors qu'une telle r&#232;gle &#171; est inop&#233;rante : elle ne peut pas guider le choix des actions, mais seulement, &#233;ventuellement, &#233;craser les hommes sous le poids de la mauvaise conscience &#187; (Godard, 2002, p. 7). Une proph&#233;tie de malheur, comme celle de Jonas, appara&#238;t terrifiante et donc pr&#233;judiciable au bien-&#234;tre de l'&#234;tre humain et au progr&#232;s de nos soci&#233;t&#233;s. Ces critiques &#224; l'encontre de l'heuristique de la peur peuvent d&#233;courager toute pr&#233;tention &#224; valoriser cette d&#233;marche et, surtout, &#224; vouloir l'&#233;tendre &#224; un domaine aussi pr&#233;cieux : l'&#233;ducation &#224; l'environnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision apocalyptique du monde a &#233;t&#233; l'objet de critiques dans l'histoire de la pens&#233;e. Depuis les auteurs anciens grecs et latins, en l'occurrence Hom&#232;re, Lycophron, Euripide, S&#233;n&#232;que, etc., nous savons que les proph&#232;tes de malheur, &#224; l'instar de Cassandre, n'ont pas toujours bonne presse. Fille de Priam et aim&#233;e d'Apollon, Cassandre d&#233;pr&#233;cia l'amour du dieu qui, se vengeant d'elle, lui accorda le don de pr&#233;voir l'avenir sans le pouvoir de persuasion. Elle per&#231;oit par intuition les futurs implacables de la cit&#233; &#224; partir de l'angoisse intime qui l'anime. Dans La guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux, la proph&#233;tesse catastrophiste croit &#224; l'in&#233;luctable fatalit&#233; d'une guerre &#224; laquelle personne ne veut croire dans la cit&#233;, jusqu'&#224; ce qu'Hector admette finalement que la guerre aura bien lieu. Jean-Christophe Mathias pense que Cassandre &#171; est la conscience tremblante d'un monde &#224; la d&#233;rive, la figure tragique annonciatrice d'un destin auquel nul ne veut croire &#187; (Mathias, 2003, p. 79). Elle repr&#233;sente la lucidit&#233; terrifiante devant la menace potentielle. Elle a l'intuition du malheur qui guette le monde, si bien que pour l'auteur, &#171; pour &#233;viter la guerre, il fallait &#233;couter les paroles terrifiantes de Cassandre &#187; (Mathias, 2003, p. 80). Ceci pour dire que les proph&#232;tes de malheur ne sont pas forc&#233;ment &#224; proscrire ou &#224; condamner. De leur message, on peut tirer une morale pour la conduite de nos soci&#233;t&#233;s. Ainsi,&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; la morale de Cassandre &#224; l'&#233;poque contemporaine se manifeste par une peur volontaire consistant &#224; rejeter l'optimisme b&#233;at de l'utopie progressiste, fond&#233; sur la croyance en une am&#233;lioration ind&#233;finie des conditions d'existence, oubliant par-l&#224;, la finitude essentielle &#224; la vie. (Mathias, 2003, p. 80)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;poque qui est la n&#244;tre exige la prudence, la pr&#233;caution et la mod&#233;ration, surtout avec les perspectives technoscientifiques actuelles et les probl&#232;mes climatiques qui menacent la survie des populations. Dans ces conditions, l'heuristique de la peur de Jonas trouve tout son sens. Elle nous arme de vigilance face &#224; ceux qui pensent que les avanc&#233;es technologiques et les spectaculaires progr&#232;s &#233;conomiques doivent &#234;tre entretenus continuellement pour soulager l'humanit&#233;. La finitude de notre monde devrait nous faire prendre conscience qu'il existe des limites &#224; ne pas franchir. L'heuristique de la peur est une invitation, une interpellation et &#171; la volont&#233; d'&#233;couter la voix cr&#233;pusculaire des Cassandres [...] &#224; &#234;tre attentif &#224; son oracle, et &#224; y r&#233;pondre par les actes &#187; (Mathias, 2003, p. 80). Elle nous permet d'appr&#233;hender l'avenir en toute lucidit&#233;. Ainsi, en d&#233;pit des d&#233;bats qu'elle suscite, l'heuristique de la peur garde sa pertinence et peut contribuer &#224; l'&#233;veil d'une conscience &#233;cocitoyenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La pertinence d'une heuristique de la peur : quand la peur devient un principe de vie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est utile de souligner que si Jonas table sur la peur dans l'&#233;laboration de son &#233;thique, le philosophe ne tombe pas cependant dans l'apologie aveugle de la peur. Il ne c&#232;de pas non plus au fatalisme ou au pessimisme quant au progr&#232;s de la science et des soci&#233;t&#233;s humaines. Jonas ne d&#233;sesp&#232;re ni en l'&#234;tre humain ni en la technique. Il ne d&#233;conseille ou ne d&#233;courage ni l'action pratique ni la pens&#233;e cr&#233;ative. Sa pens&#233;e est encore moins une rh&#233;torique d'intimidation visant &#224; contrecarrer les prouesses de la science. D'ailleurs, pour ce qui est de la technique, il pr&#233;cise :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; je ne critique ni la technique ni la civilisation technique en tant que telle. Je ne la consid&#232;re pas comme une aberration humaine qu'on devrait s'interdire. Mais j'&#233;tablis un diagnostic et je formule un pronostique, je montre que ce qui est en train de se passer et quelles peuvent en &#234;tre les cons&#233;quences. (Jonas, 2000, p. 119)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Jonas fait donc un constat &#224; partir duquel il met en perspective les cons&#233;quences qui pourraient r&#233;sulter du progr&#232;s technique moderne en raison de notre inaction ou de notre insouciance. De m&#234;me qu'il n'est pas juste de dire &#224; un gendarme qui fait un constat ou &#224; un m&#233;t&#233;orologue qu'il est pessimiste, de m&#234;me il serait injuste de reprocher &#224; Jonas le caract&#232;re apocalyptique de ses pr&#233;visions. Il se veut r&#233;aliste et critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le recours &#224; la peur chez Jonas se justifie &#224; partir de certaines r&#233;alit&#233;s sociohistoriques qui ne peuvent laisser indiff&#233;rent aucun &#234;tre humain soucieux de l'avenir de la plan&#232;te et des g&#233;n&#233;rations &#224; venir. En effet, Jonas fut t&#233;moin des affres de la Seconde Guerre mondiale. L'exp&#233;rience de Nagasaki et d'Hiroshima, deux villes japonaises ravag&#233;es respectivement par Fat Man et Little Boy, deux bombes atomiques, a fait comprendre &#224; Jonas que l'humanit&#233; peut entrainer sa propre perte. Les cons&#233;quences &#233;cologiques et humanitaires qui en ont r&#233;sult&#233; sont susceptibles d'entrainer de la frayeur pour l'avenir de l'esp&#232;ce humaine, du moins pour ceux qui sont soucieux de l'&#233;panouissement de l'humain et de l'existence, &#224; l'avenir, d'une vie digne de notre esp&#232;ce. Comme le rapporte Jonas (1998, p. 49-50),&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; parmi les &#233;v&#233;nements de l'&#233;poque figure Hiroshima, et ce choc, perp&#233;tu&#233; par la course aux armements atomiques qui s'ensuivit, fut le premier d&#233;clencheur d'une r&#233;flexion nouvelle, angoiss&#233;e, sur la technique dans le monde occidental. Avec cette derni&#232;re, on &#233;tait parvenu &#224; la victoire, certes, mais on aboutissait aussi au danger permanent d'un auto-an&#233;antissement collectif. C'est ainsi que, d&#232;s sa naissance, la critique est apparue marqu&#233;e du signe de l'angoisse [&#8230;], et n'a plus perdu depuis son aspect apocalyptique.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En possession de la bombe, l'humanit&#233; d&#233;tient le moyen de son auto-an&#233;antissement. Si on y ajoute l'eug&#233;nisme nazi, les pollutions industrielles, les modes de consommation non durables avec leurs cons&#233;quences &#233;cologiques irr&#233;vocables, on peut s'imaginer que les perspectives d'avenir pour l'humanit&#233; sont apocalyptiques et que l'humanit&#233; dispose, d&#233;sormais, d'un pouvoir qui risque de compromettre sa propre survie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, la technique moderne a bris&#233; l'&#233;quilibre entre l'humain et son &#233;cosyst&#232;me. C'est ce ph&#233;nom&#232;ne in&#233;dit qui interpelle Jonas qui pense que la science et la technique, loin de tenir leur promesse de bonheur, sont devenues source d'angoisse et de mis&#232;re. Face au d&#233;sarroi, Jonas ne d&#233;sesp&#232;re pas pourtant. Comme le dit Wolfgang Scheider, &#171; le d&#233;sespoir, le fatalisme et le renoncement face aux t&#226;ches du pr&#233;sent et de l'avenir sont, aux yeux de Jonas, en compl&#232;te contradiction avec l'&#233;thique de la responsabilit&#233; &#187; (Scheider, 2000, p. 19). Jonas croit en effet en la capacit&#233; de l'humain &#224; relever les d&#233;fis techno-&#233;cologiques qui s'annoncent. Il &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; je crois, il est vrai, en la capacit&#233; d'invention de l'homme et &#224; sa prudence vitale, &#224; sa capacit&#233; de voir, de faire des projets, de se ma&#238;triser, de faire des lois et de les respecter. L'homme d&#233;couvrira &#233;galement un moyen de lutter contre les maux dont il est &#224; l'origine (Jonas, 2000, p. 75).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans un contexte o&#249; la raison ne rassure plus, o&#249; la science et la technique sont devenues source de menace, Jonas pense que la sagesse de la peur peut conjurer le danger. Pour lui,&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; lorsque le principe d'esp&#233;rance n'a plus de force inspiratrice, alors c'est peut-&#234;tre l'avertissement de la peur qui peut nous conduire &#224; la raison. La peur ne constitue peut-&#234;tre pas en elle-m&#234;me une position tr&#232;s noble, mais elle est tout &#224; fait l&#233;gitime. Et s'il y a quelque chose &#224; redouter, la pr&#233;disposition &#224; une peur justifi&#233;e est en elle-m&#234;me un commandement &#233;thique (Jonas, 2000, p. 135).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pour Jonas, se laisser affecter par la peur, lorsque cela est n&#233;cessaire, est une attitude &#233;thique. Aujourd'hui, les actions que l'&#234;tre humain d&#233;ploie dans la nature sont porteuses de si lourdes cons&#233;quences, aussi bien pour le pr&#233;sent que pour le futur, qu'elles suscitent n&#233;cessairement des inqui&#233;tudes. L'&#233;puisement possible des ressources pr&#233;cieuses de la nature, les pollutions organiques, chimiques et radioactives, le r&#233;chauffement climatique avec ses &#233;co-anxieux, ses r&#233;fugi&#233;s et ses d&#233;sh&#233;rit&#233;s demandent des r&#233;ponses vigoureuses. L'homme doit alors mobiliser en lui un sentiment dont pourront d&#233;couler des attitudes responsables qu'exigent la puissance technologique et la probl&#233;matique environnementale qui en d&#233;coule. Selon Jonas, une peur intellectuellement et spirituellement construite peut nous aider &#224; juguler la menace &#233;cologique qui p&#232;se sur la survie de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise environnementale est une r&#233;alit&#233; face &#224; laquelle il est possible et normal de ressentir de la peur et de l'angoisse. Aujourd'hui, plusieurs personnes vivent de l'anxi&#233;t&#233; &#224; l'&#233;gard de ce ph&#233;nom&#232;ne ou manquent de confiance en la capacit&#233; des pouvoirs publics &#224; y rem&#233;dier. Une peur mieux &#233;clair&#233;e et rationnellement &#233;labor&#233;e peut servir de moyen pour aider ces personnes &#224; surmonter leurs r&#233;actions affectives n&#233;gatives &#224; l'&#233;gard de la crise &#233;cologique. D'ailleurs, au nombre des onze strat&#233;gies d'adaptation &#224; l'&#233;co-anxi&#233;t&#233; &#233;num&#233;r&#233;es par Marie-&#201;laine Desmarais et coll. (2022), on distingue les strat&#233;gies ax&#233;es sur les &#233;motions. Celles-ci consistent &#224; permettre aux personnes &#233;co-anxieuses d'explorer leurs &#233;motions afin de les nommer, de les comprendre et de reconna&#238;tre leur l&#233;gitimit&#233; (Desmarais et coll. 2022, p. 2). Ces personnes &#233;co-anxieuses doivent comprendre que leurs &#233;motions sont normales et avoir des opportunit&#233;s d'en discuter. Sans vouloir &#234;tre exhaustif dans l'&#233;num&#233;ration des &#233;tapes de ces d&#233;marches, on peut retenir avec ces auteurs que &#171; ces strat&#233;gies d'adaptation li&#233;es aux &#233;motions contribuent &#224; une bonne sant&#233; mentale, augmentent la concentration et stimulent la cr&#233;ativit&#233; &#187; (Desmarais et coll. 2022, p. 3). Prendre conscience de ses inqui&#233;tudes, les comprendre et les partager apporte du soulagement &#224; l'&#234;tre humain, favorise la paix et la cr&#233;ativit&#233;. Les craintes et les croyances des individus peuvent servir dans le traitement ou l'adaptation aux risques. Gina Devau (2016, p. 20-21) ne semble pas mieux dire lorsqu'elle affirme que &#171; la peur, per&#231;ue comme un signal d'alarme, provoque un &#233;tat de stress qui permet une r&#233;ponse d'adaptation rapide &#224; une situation de danger &#187;. Le stress r&#233;sultant de la peur devient parfois positif dans la mesure o&#249; il est un facteur d'adaptation au danger ; il nous donne la force de surmonter nos limites. Sous cet angle, les &#233;co-anxieux, en cultivant une peur &#233;clair&#233;e, bien inform&#233;e et justifi&#233;e, peuvent aborder de fa&#231;on lucide et constructive la probl&#233;matique environnementale et s'adapter &#224; la crise &#233;cologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peur n'est donc pas n&#233;cessairement une &#233;motion n&#233;gative, un sentiment qui paralyse toute action responsable. La peur trouve un &#233;cho favorable chez des auteurs comme Daniel Goleman et Antonio Damasio. En effet, Goleman &#233;crit que &#171; dans l'h&#233;ritage psychologique que nous a l&#233;gu&#233; l'&#233;volution se trouve la peur qui sert &#224; nous prot&#233;ger du danger &#187; (Goleman, 1997, p. 19). La fonction psychologique de la peur n'est pas de nous paralyser face au danger, mais de pr&#233;server l'organisme de la d&#233;gradation. La peur mobilise les comportements ad&#233;quats face &#224; une menace. Dans cette m&#234;me logique, Damasio montre qu'une d&#233;t&#233;rioration de l'&#233;motion de la peur entraine une d&#233;viation affective, une absence de m&#233;fiance vis-&#224;-vis de ce qui pourrait &#234;tre d&#233;primant pour l'individu. Une &#233;tude men&#233;e sur l'une de ses patientes lui a permis d'observer ce ph&#233;nom&#232;ne :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; l'absence de la peur qui lui est naturelle, et qui est cons&#233;cutive &#224; la l&#233;sion bilat&#233;rale de ses amygdales, l'a emp&#234;ch&#233; d'apprendre, au cours de sa jeune vie, la signification des situations d&#233;plaisantes que nous avons tous pu connaitre. En cons&#233;quence, elle n'a pas appris les signes avant-coureurs qui annoncent un possible danger ou d&#233;sagr&#233;ment, notamment lorsqu'ils se manifestent sur le visage d'une autre personne ou dans une situation (Damasio, 1999, p. 73).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De tels individus, explique Damasio, se trouvent dans l'incapacit&#233; de porter des jugements sociaux ad&#233;quats sur des situations allant ou non dans le sens de leurs int&#233;r&#234;ts. Immerg&#233;s dans un monde s&#251;r, ils sont incapables de se prot&#233;ger contre les risques sociaux et sont ainsi plus vuln&#233;rables et moins ind&#233;pendants. Cette conception de la peur n'a encore rien perdu de sa pertinence. &#192; travers une approche biologique de la peur, Gina Devau (2016, p. 25) affirme que &#171; ne pas avoir peur est dangereux, car nous ne sommes plus alert&#233;s du danger, ou nous n'en prenons pas conscience &#187;. Pour elle, cette absence de la peur, qui traduit en m&#234;me temps une absence de la conscience du danger, met en p&#233;ril la vie de l'individu et celle des autres. De plus, les personnes n'ayant pas la conscience du danger sont souvent &#224; la recherche de sensations fortes, ont des comportements d&#233;sordonn&#233;s et &#233;valuent mal les cons&#233;quences de leurs actes. Au regard de tous ces &#233;l&#233;ments, l'auteure parvient &#224; l'id&#233;e que &#171; La peur exerce alors une fonction physiologique bien conserv&#233;e au cours de l'&#233;volution, elle nous alarme lorsqu'il y a un danger et nous pr&#233;pare soit &#224; fuir ce danger, soit &#224; l'affronter &#187; (Devau, 2016, p. 23).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ressort ainsi que la peur permet de d&#233;busquer le danger afin de le pr&#233;venir ou de l'&#233;viter. Elle nous d&#233;voile ou nous apprend ce qui peut para&#238;tre nuisible &#224; notre bien-&#234;tre. La raison &#224; elle seule ne peut pas nous mettre &#224; l'abri du danger, qu'il soit imminent ou potentiel. Pour Jonas (2000, p. 27), &#171; il est beaucoup plus probable que la peur obtienne ce que la raison n'a pas obtenu et qu'elle parvienne &#224; ce &#224; quoi la raison n'est pas parvenue &#187;. En l'absence de sentiment de peur, aussi bien au niveau individuel que collectif, nous restons dans l'ignorance du malheur qui nous menace et donc, nous pouvons en &#234;tre victime. Ce qui est certain, c'est que sans le sentiment de peur, l'humanit&#233; pourrait regarder l'apocalypse en face puis y succomber in&#233;vitablement. La prudence que conf&#232;re la peur, si elle se d&#233;ploie dans une dimension heuristique, peut pr&#233;munir de la disparition et sauvegarder ce qui nous est pr&#233;cieux. Cette peur, plut&#244;t que de nous confiner au repliement, nous aide &#224; adopter des attitudes respectueuses de l'environnement et &#224; agir en citoyens de la Terre. Utilis&#233;e dans la p&#233;dagogie de l'&#233;ducation &#224; l'environnement, l'heuristique de la peur peut aider les apprenants &#224; d&#233;couvrir leur responsabilit&#233; &#224; l'&#233;gard des entit&#233;s non humaines et &#224; les traiter avec bienveillance.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse a permis de comprendre que la peur n'est pas a priori une &#233;motion n&#233;gative qui conduirait in&#233;vitablement &#224; l'abstention. Les catastrophes &#233;cologiques et humanitaires r&#233;sultant du progr&#232;s technique soul&#232;vent une crainte l&#233;gitime. Toutefois, il ne s'agit pas de c&#233;der &#224; une peur pathologique, d&#233;stabilisatrice qui conduirait &#224; des actions incontr&#244;l&#233;es. Nous retenons de Hans Jonas l'int&#233;r&#234;t de se laisser affecter par une peur d'ordre &#233;thique capable d'aider &#224; pr&#233;venir le risque, &#224; d&#233;samorcer le danger et &#224; &#233;clairer les choix lorsqu'il s'agit des questions technologiques et &#233;cologiques qui engagent la survie de l'humanit&#233;. Cette peur a une dimension spirituelle et intellectuelle qui stimule l'action pratique et responsable. L'heuristique de la peur est une d&#233;marche susceptible d'aider les individus &#224; mieux saisir les d&#233;fis environnementaux et &#224; y r&#233;pondre efficacement. Elle apparait alors comme un levier important pour susciter l'action responsable et innovante en faveur du respect des entit&#233;s naturelles non humaines, de la pr&#233;servation des &#233;quilibres &#233;cologiques et de l'&#233;panouissement des individus d'aujourd'hui et ceux de demain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mettre en &#339;uvre une p&#233;dagogie de la peur, Hans Jonas nous offre une voie, celle qui consiste &#224; &#233;duquer par le moyen des catastrophes. Il &#233;crit : &#171; l'espoir r&#233;side &#224; mes yeux dans l'&#233;ducation par l'interm&#233;diaire des catastrophes. Semblables malheurs pourront encore avoir en temps opportun une influence salutaire &#187; (Jonas, 2000, p. 27). Une &#233;ducation par les catastrophes s'appuie sur la repr&#233;sentation de la menace et le d&#233;veloppement de la sensibilit&#233; affective vis-&#224;-vis de la nature menac&#233;e. Dans le cadre de l'&#233;ducation &#224; l'environnement, il s'agira de rappeler aux apprenants les catastrophes &#233;cologiques qui ont marqu&#233; l'histoire de l'humanit&#233; et de leur faire prendre conscience de celles qui pourraient advenir avec l'accroissement de notre puissance techno&#233;conomique. Cette conscience des catastrophes vise &#224; faire d&#233;couvrir la vuln&#233;rabilit&#233; de la nature physique et la n&#233;cessit&#233; d'en prendre soin. Face &#224; un milieu naturel devenu fragile et menac&#233; de dispara&#238;tre, chaque apprenant peut se demander : &#171; que lui arrivera-t-il, si moi je ne m'occupe pas de lui ? &#187; (Jonas, 1993, p. 301). La peur est d&#233;j&#224; contenue dans cette question qui implique n&#233;cessairement une responsabilit&#233; active. La conscience des catastrophes peut motiver notre crainte pour la nature et surtout, transformer cette crainte en devoir d'agir puisqu'elle met en branle notre sensibilit&#233;, notre sentiment de sollicitude, d'amour et de solidarit&#233; &#224; l'&#233;gard de cette nature dont le bien-&#234;tre d&#233;pend d&#233;sormais de nous. On se retrouve alors dans une &#233;thique du care environnemental qui nous recommande de prendre soin de la nature devenue vuln&#233;rable par la d&#233;mesure du pouvoir humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas (2000, p. 150) encourage aussi &#171; &#224; &#233;duquer la conscience en g&#233;n&#233;ral, c'est-&#224;-dire &#224; promouvoir une &#233;ducation telle qu'elle susciterait &#224; la fois la conscience morale et la comp&#233;tence qualifi&#233;e en la mati&#232;re, de sorte que toutes deux s'att&#232;leraient spontan&#233;ment &#224; cette t&#226;che &#187;. La probl&#233;matique environnementale exige la responsabilit&#233; de tous les individus. Le d&#233;veloppement de notre sens de la responsabilit&#233; vis-&#224;-vis des entit&#233;s naturelles, &#224; laquelle s'att&#232;le la p&#233;dagogie de la peur, doit s'accompagner de la transmission des comp&#233;tences en mati&#232;re de protection de l'environnement et de gestion des al&#233;as &#233;cologiques. L'&#233;thique et les comp&#233;tences, associ&#233;es entre elles, peuvent aider &#224; percevoir la vuln&#233;rabilit&#233; des entit&#233;s naturelles non humaines et &#224; entreprendre des actions vigoureuses en vue de leur protection. Cela implique pour l'&#233;ducation &#224; l'environnement de former les prochaines g&#233;n&#233;rations et les populations en g&#233;n&#233;ral, &#224; prendre conscience des d&#233;gradations environnementales, &#224; cultiver un sentiment d'appartenance &#224; la terre et &#224; &#234;tre actives dans la prise de d&#233;cisions en lien avec les enjeux &#233;cologiques. L'&#233;ducation doit permettre de d&#233;velopper des connaissances et des capacit&#233;s favorisant la r&#233;silience des citoyens face &#224; la catastrophe &#233;cologique appr&#233;hend&#233;e et surtout, leur permettant d'&#233;viter qu'une telle catastrophe survienne. L'id&#233;al est de les amener &#224; saisir les probl&#232;mes environnementaux et sociaux de fa&#231;on critique, globale et constructive, &#224; d&#233;velopper des valeurs citoyennes &#224; l'&#233;gard de l'environnement et &#224; entreprendre des actions responsables fond&#233;es sur une nouvelle attitude de sollicitude envers ce monde partag&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Bibliographie&lt;/h3&gt;
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