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Retours réflexifs sur ma thèse (à l’usage de doctorants)

2 octobre 2016 par Matthieu Cisel Veille 129 visites 0 commentaire

Un article repris de https://numpedago.hypotheses.org/46

Un article de Mathieu Cisel repris de son blog Numérique pédagogique

Ami doctorant, si par hasard tu passes sur ce billet, j’y donne quelques conseils issus d’une réflexion sur mes quelques années de thèse. Je l’ai finie il y a quelques mois ; certaines choses se sont bien passées, d’autres moins, et si je peux me permettre de donner mon petit point de vue, je suis sûr que tu pourras te reconnaître dans quelques-unes de mes remarques.

Si tu sors de ta zone de confort, fais-le avec prudence

J’ai pris le risque d’adopter une démarche qualitative dans le cadre de mon travail de thèse, alors même que j’étais à l’origine familier uniquement des approches quantitatives. Cette démarche, dont je mesurais tous les risques, provient du fait que je ne souhaitais pas tomber dans une forme de positivisme. Je trouve regrettable que, de facto, la communauté scientifique se structure autour des MOOC, comme sur d’autres sujets j’imagine, entre les tenants de l’approche quantitative d’une part et ceux de l’approche qualitative d’autre part, alors même que ces approches se complètent et s’enrichissent. Il est évident que l’on a toujours plus de facilité, en tant que chercheur, pour l’une ou l’autre de ces deux approches. Et bien, cher ami doctorant, si tu veux mon conseil, reste dans ta zone de confort autant que possible dans le cadre de ton doctorat (ou alors, si tu le fais, fais-le bien accompagné). Ami doctorant, cela peut te sembler audacieux, prometteur, mais à vrai dire tu cours beaucoup plus de risques que tu ne le crois. Pense à toi d’abord (et c’est un téméraire va-t-en-guerre qui le dit).

Partage tes données

Deuxième point, partage tes données et tes codes autant que possible (mais avec discernement), y compris via ton manuscrit de thèse. La reproductibilité des résultats, c’est l’une des garanties d’une recherche de bonne qualité, et cela stimule pour faire des codes propres. J’ai partagé la plupart de mes codes. Ces codes sont commentés, et tout ce qui n’est pas dans le corps du manuscrit en termes de méthodologies est fourni dans les explications inscrites dans le code. J’ai également rendu publiques toutes les données qu’il était possible de partager, afin de permettre au lecteur qui le désirerait de reproduire lui-même l’ensemble de ces analyses. C’est une pratique encore trop peu courante, et ce n’est que notre nouvelle génération qui peut faire bouger les choses, en commençant par donner l’exemple dès qu’elle en a l’occasion. Mon jury n’a pas semblé sensible à la démarche, mais j’ai envie de dire, ce n’est pas pour lui que tu partages tes données.

Cadrage théorique : gare aux mariages malheureux

Venons-en maintenant à l’épineuse question de l’ancrage théorique. Au cours des quatre premiers mois de la thèse, je me suis précipité sur la collecte de données, en espérant que la réalisation des premières analyses m’orienterait plus efficacement vers le cadre théorique approprié ; cette période n’a cependant pas duré. J’ai fait par la suite un travail bibliographique conséquent, qui s’étend de l’apprentissage des adultes à l’abandon en formation en passant par la quasi-totalité des écrits français sur l’autoformation. Néanmoins, mes difficultés à opérationnaliser ces lectures ont été à la hauteur de mes efforts d’ancrage théorique. Les écrits sur l’attrition dans l’enseignement supérieur et dans la formation à distance ont été très rapidement utiles pour collecter et analyser les données. J’ai eu en revanche beaucoup plus de difficultés à rendre opératoires dans la phase de restitution les lectures sur l’apprentissage autodirigé, mais aussi et surtout celles sur l’autoformation. Mon conseil : ne te contente pas d’un cadre théorique si tu n’es pas sûr de te sentir à l’aise avec au moment de la phase de restitution (l’écriture quoi). On le sent généralement très vite, ne fuis pas en avant, en espérant que la lecture suivante t’apportera la réponse. La première impression est souvent la bonne à cet égard.

Apprends à renoncer à capitaliser sur certaines lectures

Mes efforts sur les cadres théoriques de l’autoformation et de l’apprentissage autodirigé n’ont pas été aussi fructueux que je l’espérais, et là encore, j’ai eu tort de ne pas savoir renoncer. J’ai fait l’erreur de vouloir capitaliser sur ces lectures, sans réaliser qu’il eut été plus prudent et pertinent de renoncer à les employer, malgré un investissement temporel important. Il faut parfois savoir faire un certain sacrifice sur la bibliographie. J’avais déjà fait le sacrifice dans les premières versions de mon manuscrit d’une moitié de mes lectures, et je me refusais à en faire davantage. En conséquence de quoi, la première version a donné l’impression d’un certain saupoudrage théorique, d’un manque de colonne vertébrale relativement délétère. Or la première impression à tes rapporteurs compte énormément (ils ne lisent pas toujours aussi rigoureusement les versions modifiées).

Ce n’est que dans les dernières versions du manuscrit que je me suis enfin résolu à faire des coupes franches, pour me recentrer sur l’essentiel. Je me suis concentré sur les concepts qui avaient le plus structuré ma collecte de données. Par exemple, les projets d’apprentissage de Tough ainsi que les motifs d’entrée en formation de Carré ont été conservés. Il en va de même pour les travaux sur l’attrition en formation. Pour éviter d’allonger un manuscrit déjà trop long, j’avais adopté dans une première version du manuscrit une approche minimaliste, me contentant de simplement définir les concepts utilisés, sans revenir suffisamment sur leur histoire. J’ai dû corrigé quelque peu cet aspect du problème dans la nouvelle version du manuscrit, notamment en ce qui concerne la littérature sur les formes d’attrition. Le reste est passé au rayon des pertes et profits. N’hésite pas toi non plus à faire de tels sacrifice.

N’invente pas trop de jargon qui serait trop spécifique à ton travail

Revenons maintenant sur la surabondance de termes techniques, et l’existence d’un jargon personnel. Je me suis longtemps interrogé sur la pertinence de la création d’un tel jargon dans ma thèse.

Je m’étais refusé dans la première version du manuscrit à calquer la présentation de mes résultats sur des typologies préexistantes (pour reprendre leur vocabulaire j’entends), et ce pour deux raisons. La première est la peur, qui me semble légitime au demeurant, de mal opérationnaliser, dans la phase de restitution, des concepts développés dans des contextes trop différents de celui des MOOC. Il m’a semblé parfois plus prudent de ne pas réutiliser un concept dans la phase de restitution, que de le détourner de son contexte d’application habituel, voire de le trahir. Et bien il vaut mieux prendre ce risque que prendre le risque d’inventer un mot qui serait partiellement redondant si tu veux mon avis.

La deuxième raison est que mon travail avait également vocation à montrer les limites des typologies antérieures, à entrer davantage dans les détails, pour proposer des modalités relativement peu développées dans le cadre des travaux sur l’attrition en formation à distance, et à plus forte raison dans le cadre des MOOC. Bien sûr, il était possible de bâtir sur des typologies préexistantes, de les appliquer directement à mes résultats, et éventuellement de proposer quelques catégories supplémentaires liées aux « nouveautés » issues de mon travail de recherche inductive (c’est d’ailleurs ce que j’ai fait pour la nouvelle version du manuscrit). Mais je redoutais que l’on me reproche de créer des chimères, mélanges de plusieurs typologies mises au point à des époques distinctes sur des objets distincts.

Enfin, la pratique qui consiste à créer des noms pour désigner des types de participants est particulièrement répandue dans la littérature sur les MOOC, mais si la démarche se comprend dans le cadre d’un article, où l’on peut se permettre d’imposer au lecteur de retenir une demi-douzaine de néologismes, elle montre ses limites dans un document long qu’est le manuscrit de thèse. Du coup, tu peux te permettre de faire ça dans un article, si la communauté qui te lit a l’habitude de ce type de pratique, mais ne te risque pas à faire ce genre de choses dans le cadre d’un manuscrit.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui, peut-être ferai-je un autre billet de cet acabit dans un avenir proche. Nous verrons si j’ai le temps !

Licence : CC by-sa

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