Innovation Pédagogique
Institut Mines-Telecom

Une initiative de l'Institut Mines-Télécom avec un réseau de partenaires

Coup dur pour les Communs — Amazon Kindle Publishing invité à former des profs

23 mars 2016 Veille 440 visites 0 commentaire

Voici un article, tribune de Sophie Pène sur la question d’une politique publique qui encourage l’innovation et la créativité en favorisant la publication et le Remix.
Ce texte reprend des propositions du rapport du Conseil National du Numérique Jules Ferry 3.0, Bâtir une école créative et juste dans un monde numérique qu’a coordonné Sophie Pène.
Dans le CN Num renouvellé début 2016, Sophie Penne est Vice présidente du CN Num.

Un article publié initialement ici et republié sur Innovation Pédogique avec l’accord de Sophie Pène

Certains étudiants qui se préparent à enseigner me parlent de leur goût pour l’écriture documentaire ou de fiction. J’ai découvert que nombre d’entre eux écrivent sur DraftQuest, une plateforme qui encourage l’écriture personnelle et le partage des textes. DraftQuest a été conçu par David Meulemans, docteur en philosophie, professeur et éditeur, qui maîtrise et diffuse des techniques habiles et efficaces pour composer. Il a animé plusieurs éditions du Mooc Comment écrire une oeuvre de fiction qui en est à sa Saison 4.

Il a fait de l’écriture créative une voie de transformation pédagogique des études littéraires.

Des lycéens et beaucoup de professeurs, bref , toutes sortes de gens suivent ce Mooc qui désinhibe (Oui, les profs de lettres ont du mal à écrire, tant leur idéal est haut), en donnant des outils pour construire un récit, et mener à bien un projet de composition.

Cela m’a beaucoup étonnée d’entendre dimanche 20 mars Libie Cousteau, dans l’émission Rue des Ecole de Louise Tourret donnée depuis le Salon du Livre. Parmi ses actualités elle citait un accord entre Canopéet Amazon pour former des profs à l’auto édition. Rien à ce sujet sur le site de Canopé. Quelques rares articles comme celui d’ActuaLitté “Canopé et Amazon s’engagent autour de contenus autopubliés”. Histoire d’en savoir plus, je pose la question “Quelle place pour les communs de la connaissance dans la politique publique d’éducation” ?

Pourquoi nos décideurs pédagogiques sont-ils fiers d’afficher leur accord avec Amazon Kindle Publishing, plutôt qu’avec DraftQuest, le Livre Scolaire ou le Cléo ?

Dans un paysage de transformation de l’éducation où la formation des professeurs est si maigre, est-il urgent d’ouvrir la porte à Amazon ? Un parmi d’autres, vraiment ?

A mon avis, si Canopé était réellement ouvert aux initiatives variées et multiples de notre beau territoire culturel numérique, l’intérêt de DraftQuest pour l’écriture et l’intérêt des enseignants pour DraftQuest n’aurait pas échappé à cet opérateur public. Alors une question passionnante, celle de la créativité des professeurs, que stimulent la puissance du partage et la bienveillance des relectures, aurait enchanté le monde obscur de la conception de cours.

A mon avis, si Canopé était allé voir David Meulemans ou tout autre activiste numérique de l’écosystème éditorial créatif, David Meulemans ou tout autre aurait sans doute été ravi de monter avec et pour les enseignants des ateliers de formation au remix pédagogique.

— remix pédagogique : montage d’extraits d’œuvres et d’images,d’extraits sonores et vidéo, pour les productions destinées à la classe comme pour les productions appelées à être distribuées par les enseignants sur les plateformes non-marchandes des ressources éducatives libres -

Et il aurait réfléchi avec d’autres éditeurs et son important réseau d’enseignants écrivains aux chemins nouveaux de l’édition de cours par les professeurs.

Une pratique d’édition de cours au demeurant déjà bien connue du Livre Scolaire, un éditeur qui affiche fièrement les photos de ses 1500 professeurs contributeurs, éditeurs collectifs et co-auteurs de contenus libres et gratuits.

Il aurait peut-être imaginé une plateforme de scénarisation de cours, un objet qui manque tant aux profs, asservis à des manuels numériques uniques, livrés clés en main sur les ENT.

L’édition ouverte, sciences humaines et enseignement, on aurait pu y penser

A mon avis, si Canopé avait travaillé avec le réseau de chercheurs des Humanités numériques, réseau transdisciplinaire qui rassemble des littéraires, des latinistes, hellénistes, historiens, géographes, sciences de l’information, mais aussi statisticiens, graphistes, data scientists, ingénieurs, archivistes, paléographes, documentalistes, etc. ,Canopé aurait découvert des érudits engagés et compétents, qui développent collectivement les communs du savoir ; des érudits qui ont su inventer, en collectif, de très nombreux formats de dialogue, de recherche et d’édition, des formats capables d’irriguer une ingénierie de formation ouverte, alliant qualité scientifique, pragmatisme et valeurs humaines ; un réseau qui connaît autant le droit des auteurs que les creative commons (“faire sans contrefaire”) ; un réseau qui maîtrise les questions complexes de l’édition scientifique numérique ; un réseau qui se demande par quelles voies faciliter les évolutions de l’enseignement, et la vraie vie des profs ; un réseau dont certains membres très actifs, déterminés, persévérants, Marin Dacos et Pierre Mounier pour ne citer qu’eux, ont à leur actif la création du CLEO, le portail européen de l’édition scientifique ouverte, qui héberge revues.org, 425 revues scientifiques, et Hypothèses, le portail des 1500 carnets de recherche des Sciences humaines et sociales.

Alors on aurait vu se nouer des échanges féconds entre réseaux de chercheurs enseignants et d’enseignants chercheurs, dans toute la diversité des pédagogies. Une communauté ouverte aurait affirmé la vocation essentielle de l’éducation, protéger, développer, partager, les communs du savoir. Une vocation essentielle car le devenir de nos sociétés est lié à ces savoirs, et donc à l’open access, l’open science, l’open education, l’open data, l’open source.

La façon dont les communs du savoir sont partagés devrait être la question centrale qui anime la politique éducative et en particulier la formation des professeurs.

Des profs slashers, des profs turkers, ça claque, il est vrai.

Mais Canopé a reçu la visite d’Amazon Kindle Direct Publishing, ce qui est quand même assez fun pour un opérateur qui se remet d’avoir été le CNDP (Centre National de la Documentation Pédagogique) et mène à grand train sa métamorphose numérique.

Et c’est avec Amazon Kindle Direct Publishing que Canopé a choisi de former des professeurs à l’autoédition, en caressant dans le sens du poil le professeur qui comme tout le monde a bien envie de se faire un peu de fric en valorisant ce qu’il a de mieux, et de plus “lui”, ses cours.


— Independently publish with Kindle Direct Publishing to reach millions of readers.Get to market fast. Publishing takes less than 5 minutes and your book appears on Kindle stores worldwide within 24-48 hours. Make more money… Keep control. Keep control of your rights and set your own list prices-

J’avoue que ça me fait rêver. Quoi ! Je sors de la salle des profs, je les oublie tous, je me mets dans un coin tranquille, et Get started today ! Make more money !

Sauf que bien sûr, un cours, ça n’existe pas comme “oeuvre”, en tout cas ça n’est pas “à quelqu’un”, c’est un montage, un projet, ça se construit en situation, pour des humains, qui ont fait ça hier, et feront ça demain, pour des collègues qui se partagent la tâche et se repassent leurs exercices qui ont marché. Nos autorités, si pointilleuses, si inspirées, quand il s’agit du droit d’auteur, comment vont-elles gérer les probables licences poétiques des copier-coller de textes, d’images, de citations de ces drôles de cours signés maison et loin de l’oeil du pair ?

Canopé pourrait s’intéresser à des choses plus intéressantes, par exemple à l’invention par la profession professeur de l’enseignement mixte, présentiel, continué, tout au long de la vie. Fun aurait peut-être été partie prenante de cette autoédition numérique.

Sesamathédite des manuels en creative commons. C’est la suite d’un long processus de co conception qui a changé pour les membres la façon de se présenter devant sa classe, de “faire cours”. C’est une recherche de déprivatisation de la pédagogie qui sort ainsi du secret honteux de la classe. C’est affirmer que l’inventivité pédagogique et la qualité professionnelle sont augmentées quand un groupe professionnel discute des programmes, des concepts, des horizons du savoir.

— Sésamath (15 millions de visiteurs uniques sur le site en 2015) “favorise les échanges entre les professionnels de l’enseignement, public auquel elle s’adresse initialement. Ces échanges, qui constituent un puissant moteur de co-formation, donnent souvent lieu à la création de ressources pédagogiques que l’association diffuse alors gratuitement”. —

Organiser l’ubérisation de la profession professeur est-il une priorité politique ?

Le fantasme d’auto éditer un cours, solo, son cours, mon cours bien à moi, sur un Kindle serait à mourir de rire — Kindle, c’est très agréable pour lire un roman au lit, mais penser le cours comme un livre fait peu de cas de la variété éditoriale que demandent les activités pédagogiques- si la complaisance de Canopé n’encourageait pas ainsi une vision aussi traditionnelle et corporatiste de “mon” cours. Portrait d’une communauté éducative en assemblée de co-propriétaires, voilà une image pour Martin Parr. Un cours comme une oeuvre, une oeuvre qui mérite son droit d’auteur, en tout cas son micro paiement, sa rémunération de turker, et non pas comme un cadre ouvert qui invite l’intelligence d’autrui dans des activités multiples.

Car ce prof entreprenant ne se contentera pas d’être auteur, il va entrer dans les petits boulots du Mechanical Turk , “ a marketplace for work” . Devenir un Turker d’Amazon, voilà enfin une évolution de carrière pour les profs. Comme tous les slashers, courant dans la même journée d’une activité à l’autre, les profs sont invités par leur administration à évoluer et à se prendre en main en devenant les petits entrepreneurs de leur savoir.

Et si les droits d’auteur ne pleuvent pas, nos malins collègues pourront toujours gagner quelques cents en likant les cours d’autres collègues, en déposant des commentaires, en vérifiant des sources, en traduisant des pages.

Et si ça marche , eh bien on pourra dire que Canopé aura apporté sa petite pierre à l’agrégation des usages et des données de l’apprentissage par les GAFA, en introduisant Amazon dans le club fermé des plateformes pédagogiques qui réussissent bien à pénétrer le marché français, j’ai nommé Facebook et Google. Si ça n’est pas de la bonne concurrence, ça.

On pourra dire aussi que Canopé aura réussi à valoriser l’ubérisation de la profession en la poussant vers le Digital Labor décrit par Antonio Casilli et Dominique Cardon. Il faut savoir ce qu’on veut, hein, on y va ou on n’y va pas, dans le numérique ?

Mais ce serait négatif. Et je n’ai sans doute rien compris à la subtilité d’un accord, évidemment une offre parmi d’autres et qui n’oblige personne.

Normes et standards pour les communs de la connaissance et l’éducation ouverte, une condition première si l’on tient aux contrats d’éducation avec les GAFA

Le rapport du CNNUM Jules Ferry 3.0 (Tiens le voici édité sur Google Books, c’est irrésistible, je choisis ce lien !) dans son chapitre “Accompagner l’explosion des usages éditoriaux” a listé (p. 83–87) 5 conditions pour des manuels ouverts et coproduits :

  • des normes ouvertes et interopérables pour les supports, tablettes et contenus (les trois),
  • la constitution d’une offre structurée et partageable
  • la recherche de nouveaux modèles d’affaires pour l’édition
  • l’évaluation de la qualité et la recherche de formes de certification par les pairs et par les éditeurs
  • l’assouplissement et l’élargissement de l’exception pédagogique

Ces propositions n’ont peut-être pas plu à l’époque aux éditeurs. S’attendaient-ils alors à retrouver Amazon, dans le sérail, dans le catalogue, comme formateur de profs ? Voilà à quoi mène la lutte sans vision pour des positions perdues. En refusant l’exception pédagogique, la France multiplie les enclosures, la France — et les éditeurs — bloquent l’essor des communs dans l’éducation et l’évolution des métiers intellectuels, et de la recherche.

Au lieu d’être séduits par tel ou tel outil, au lieu d’enfermer les professeurs dans une autoédition qui préfigure une ubérisation du métier, au lieu de multiplier des partenariats frénétiques et incohérents, n’est-il pas temps d’inventer avec les professeurs et les éditeurs le cadre pour l’éducation qui concilie les communs du savoir et l’innovation économique, une politique des contenus et une politique des données ?

Sophie Pène

Université ParisDescartes, master Education et technologie, CRI Paris Descartes. cnnum, etalab ,La fabrique de l’Industrie, Dicen IdF

Licence : Pas de licence spécifique (droits par défaut)

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