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L’évolution de l’enseignement des langues vivantes en France : massification et uniformisation (2)

25 février 2016 par Marielle Silhouette Veille 474 visites 0 commentaire

Un article repris de http://theconversation.com/levoluti...

The Conversation France a décidé de publier une série de trois articles sur le thème de l’enseignement des langues face aux réformes en cours, dans le cadre d’un dossier coordonné par Marielle Silhouette, professeure à Paris X et présidente de l’Association des germanistes de l’enseignement supérieur.

Un article repris du magazine The conversation un site sous licence cc by nd.

L’étude de l’évolution de l’enseignement des langues en France met en évidence de nombreux paradoxes. Dans un pays qui s’est souvent fait le champion de la diversité culturelle, qui s’efforce de promouvoir la francophonie contre le « tout anglais », qui est souvent décrié pour son centralisme et pour l’interventionnisme étatique qui y règne, il n’y a pas de véritable politique nationale des langues qui prendrait en compte ses besoins et régulerait l’offre d’apprentissage.

Treize langues sont enseignées en France, mais seulement trois d’entre elles, l’anglais, l’espagnol et l’allemand sont proposées dans la plupart des établissements du second degré.

Des langues comme le portugais ou l’arabe sont presque absentes alors qu’elles sont les langues d’origine de nombreuses familles issues de l’immigration. On a laissé s’effondrer l’enseignement du russe alors que la Russie reste une puissance non négligeable en Europe. L’enseignement de l’allemand a longtemps reculé alors que la coopération politique entre la France et l’Allemagne était décisive pour l’avenir de l’Europe et que la coopération économique imposait une bonne maîtrise de la langue du partenaire.

Des choix uniformisés

Le ministère de l’Éducation n’a jamais jugé utile de mettre en place une véritable information pour le choix des langues (si l’on excepte la diffusion de la brochure « l’allemand, un atout pour l’avenir » depuis 2004) et se contente de faire correspondre l’offre d’apprentissage avec les choix des parents d’élèves.

Au fur et à mesure que l’enseignement d’au moins deux langues a été généralisé à l’ensemble des élèves du secondaire et même depuis une vingtaine d’année du primaire, ces choix se sont uniformisés. De plus en plus de diplômés présentent le même profil linguistique : anglais – espagnol. Est-ce souhaitable ? Un pays ouvert comme le nôtre ne devrait-il pas promouvoir le plurilinguisme dans ses filières d’enseignement et élaborer une politique des langues adaptée ?

La première langue vivante choisie dans l’enseignement secondaire français au début du XXe siècle était l’allemand. Sans doute parce qu’on jugeait utile de connaître la langue de « l’ennemi héréditaire ». Depuis, l’Allemagne est devenue notre « amie héréditaire », mais l’apprentissage de sa langue n’a cessé de décliner, face d’abord à l’anglais qui s’est imposé en LV1 (99% des jeunes français l’apprennent en 2015), mais aussi face à l’espagnol dont l’apprentissage s’est développé en LV2 (47,2% des élèves du secondaire contre 15,2% pour l’allemand).

Ce déclin s’est opéré en deux phases : jusque dans les années 70, l’enseignement de l’allemand recule face à l’anglais, mais reste la seconde langue étudiée : avec environ 16% des élèves de l’enseignement secondaire étudiant l’allemand en première langue, il bénéficie d’un statut de langue I (LV1) assez confortable et bien consolidé, loin derrière l’anglais il est vrai (80% des élèves), mais loin devant les autres langues qui se partagent les 4% restants.

L’allemand est par ailleurs la première langue vivante II (LV2) enseignée (37% des élèves en 1974, contre 33,8% en espagnol). Il est à noter que dans un premier temps la démocratisation de l’enseignement secondaire, avec la suppression du 1er cycle des lycées et la création des CES, n’a pas véritablement pénalisé l’allemand, qui entre 1969 et 1974 a gagné près de 200.000 élèves. En 1974, 30% des élèves du secondaire environ étudient l’allemand à un titre ou à un autre, c’est le double de l’espagnol (15,14%). Si les 3 langues majoritaires restent stables, c’est au détriment des autres langues qui perdent des élèves (-2% pour l’italien LV2 par exemple entre 1969 et 1974).

Pluies et embellies

Le contexte politique n’est pas étranger à cette situation : les impulsions données à partir de 1963 par le traité de l’Élysée, le développement des échanges économiques, mais aussi scolaires entre la France et l’Allemagne, apportent une embellie et le nombre de germanistes atteint son apogée à la fin des années 70 (1,4 millions), aussi bien sûr à cause de l’augmentation globale des effectifs scolarisés dans le secondaire.

Mais l’allemand est loin de profiter autant que l’espagnol de cet afflux d’élèves en collège et sa part dans le bouquet des langues enseignées baisse rapidement. À partir de 1976 la baisse de l’allemand s’accentue : on observe en effet un léger infléchissement en LV1 (15,9%), mais surtout, pour la première fois, l’espagnol devance l’allemand en LV2 : 35,8% contre 35%. Et à partir de cette date, la baisse se poursuit régulièrement, tant en LV1 qu’en LV2 :

LV1 : 12,7% (1990) – 11,5% (1997) – 8,96% (2002) – 8,4% (2006)
LV2 : 20,8% en 1995 (espagnol : 59,5%) ; 14% en 2006 (espagnol : 70%)

Dans les années 1990, l’introduction de l’enseignement de la langue vivante 1 en primaire et sa généralisation progressive portent un coup fatal à l’allemand. S’il était en effet encore possible de maintenir une section de germanistes en collège, il devenait impossible de proposer l’allemand dans les 5 ou 6 écoles primaires dépendant de ce collège faute d’effectifs suffisants. Malgré l’engagement des enseignants et celui de Jack Lang au Ministère de l’Education, l’anglais s’est imposé presque partout dans le premier degré. Seules les régions de l’est (Alsace, Moselle) ont continué à proposer l’allemand à l’école. L’espagnol a été introduit dans certains secteurs du sud-ouest ainsi que l’italien dans le sud-est.

Mais c’est l’allemand et le russe qui bénéficiaient d’un statut de LV1 qui ont le plus souffert du développement de l’enseignement des langues en primaire. Réputées difficiles, victimes d’un déficit d’image, elles n’ont pas pu regagner en LV2 les parts perdues en LV1 et freiner le développement de l’espagnol aujourd’hui choisi par près de trois quart des collégiens.

Évolution de l’étude de l’allemand, de l’anglais et de l’espagnol
dans le second degré – 1995 à 2013

Il faut attendre 2005 pour que le déclin de l’allemand soit enrayé : à l’occasion du 40e anniversaire du traité de l’Élysée, les responsables politiques mettent en place un plan de relance de l’enseignement des langues partenaires prévoyant notamment le développement des classes bilangues et des campagnes de promotion de la langue partenaire.

Positionnement attractif

Le dispositif bilangue redonne en effet à l’allemand un positionnement original et attractif, non plus en concurrence avec l’anglais, mais à côté de l’anglais. Prétendre placer l’allemand avant l’anglais (dès le primaire) ne semblait plus crédible en dehors des académies de Strasbourg et Nancy-Metz.

Le proposer à côté de l’anglais à partir de la sixième permettait de mettre en valeur la parenté de ces deux langues. L’apprentissage de l’allemand renforçait celui de l’anglais comme celui de l’anglais permettait de mieux maîtriser l’allemand. Dans de nombreux établissements, les enseignants d’anglais et d’allemand se sont concertés pour élaborer des projets basés sur les synergies rendues possibles par l’apprentissage de deux langues cousines. Ainsi positionné, l’allemand a pu échapper à la concurrence directe avec l’espagnol.

Dès 2005 ces actions volontaristes se traduisent par un arrêt de l’érosion des effectifs d’allemand comme le montre le tableau précédent. La corrélation entre le développement du dispositif bilangue est évidente et apporte la preuve qu’une politique volontariste peut, à l’aide de mesures structurelles ciblées, influer sur le choix des langues :

Le développement des classes bilangues

Si les résultats de cette politique en faveur de l’allemand ne sont pas contestables, il convient de les nuancer : à côté des progrès enregistrés, des zones d’ombre subsistent. L’allemand reste plus fortement représenté en lycée (21,5% à la rentrée 2013) qu’en collège (14,7%) et il reste sous-représenté en lycée professionnel (4,8% en 2013), même s’il est en progression (4% en 2005) essentiellement à cause de l’introduction plus large de la LV2 en LP.

De moins en moins d’élèves du primaire choisissent / ont la possibilité de choisir l’apprentissage de l’allemand : 6% à la rentrée 2012 contre 13% en 2005.

Les disparités géographiques déjà marquées dans les années 90 s’accentuent : 67% de germanistes dans l’académie de Strasbourg à la rentrée 2009, 38% pour Nancy-Metz, 3,7% pour Toulouse, 4,5 pour Nice et Bordeaux.

L’uniformisation linguistique reste une tendance forte, comme le montre cette statistique des langues vivantes étudiées dans le second degré à la rentrée 2014.

Constance et détermination

Pour s’y opposer et favoriser le plurilinguisme, il est essentiel de faire preuve de constance et de détermination. Tel n’est pas le cas en France puisque le gouvernement vient de remettre en question la politique menée depuis 2004 en faveur de l’allemand.

Dans le cadre de la mise en place de la réforme du collège, le dispositif bilangue a été supprimé ou du moins conservé pour les seuls élèves ayant bénéficié de l’enseignement d’une autre langue que l’anglais en primaire – une toute petite minorité si l’on excepte l’Alsace et la Moselle pour l’allemand.

Le ministère n’a semblé se préoccuper de l’impact de la réforme sur l’enseignement de l’allemand que plusieurs mois après son annonce et cherche maintenant à limiter les dégâts sans se déjuger, en proposant aux recteurs d’interpréter de façon plus large la notion de bilangue de continuité.

Ces incohérences risquent de réduire à néant dix ans d’efforts pour relancer l’apprentissage de l’allemand en France et pour rééquilibrer les choix de langue faits par les jeunes Français :

  • parce qu’une mesure structurelle tenant compte des difficultés de positionnement de l’enseignement de l’allemand est partiellement abrogée – sous prétexte qu’elle favoriserait des comportements élitistes.

  • parce qu’elle introduit entre l’anglais (de facto LV1 pour la quasi majorité des élèves) et les autres langues une inégalité de traitement qui décrédibilise le plaidoyer de nos responsables en faveur de la diversification linguistique. On consacrera à l’avenir du cours préparatoire à la classe de terminale au moins 28 heures cumulées à l’apprentissage de l’anglais et 15 heures à la LV2.

Mondialisation et internationalisaton

Si la France veut vraiment relever les défis de la mondialisation et donner à son économie les moyens de s’adapter à l’internationalisation des échanges, elle doit certes mettre en place une politique des langues qui permette au plus grand nombre de maîtriser l’anglais, mais aussi s’ouvrir à un plus grand nombre de cultures, promouvoir l’apprentissage des langues de nos partenaires les plus importants, l’Allemagne, mais aussi l’Italie, les pays arabes, …

Des mesures structurelles telles que le dispositif bilangue, les sections européennes (supprimées elles aussi en collège) peuvent y contribuer, surtout si elles s’accompagnent d’une meilleure information des parents et des élèves sur l’enjeu du choix des langues.

Une réflexion devrait être également menée sur les rythmes d’apprentissage : toutes les réformes menées depuis trente ans ont conduit à allonger les périodes d’apprentissage et en même temps à réduire le temps d’exposition hebdomadaire à la langue étrangère apprise : est-il raisonnable et efficace d’apprendre une langue pendant 12 ans à raison d’une 1h30 par semaine pendant 5 ans, de 3 heures pendant 4 ans et de 2,5h pendant 3 ans.

Ne serait-il pas préférable d’intensifier l’apprentissage pendant une période limitée, puis d’utiliser la maîtrise acquise dans des modules de disciplines non-linguistiques enseignés en langue étrangère et donc de développer les classes européennes ? La limitation de la période d’apprentissage permettrait de proposer un plus grand nombre de langues et de donner leur chance à des langues injustement négligées.

Cela supposerait bien sûr que notre pays se dote enfin d’une véritable politique des langues. L’exemple de l’évolution de l’apprentissage de l’allemand montre qu’une telle politique est possible et qu’on peut obtenir des résultats : mais tout reste à faire, et la réflexion est à reprendre là où l’avait laissé Jack Lang, le seul Ministre de l’éducation à s’être vraiment penché sur le dossier de l’apprentissage des langues au début des années 2000.

Ce texte a été rédigé en collaboration avec Jean-Michel Hannequart, professeur d’allemand en CPGE au Havre et membre du bureau de l’ADEAF, l’Association pour le Développement de l’Enseignement de l’Allemand en France

The Conversation

Marielle Silhouette estprésidente de l’Association des germanistes de l’enseignement supérieur.

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